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Full text of "Louise de Savoie et François 1er, trente ans de jeunesse (1485-1515)"

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HANDBOUND 
AT  THE 


UNIVERSITY  OF 
TORO.VTO  PRESS 


LOUISE  DE  SAVOIE 


ET 


FRANÇOIS    Ier 


Il  a  été  imprimé 


10  exemplaires  numérotés  pur  papier  he  hollande 
Van   Gelder 


Keliojj  Ducourtiouz  &  HuiUard 


FRANÇOIS      1er    JEUNE 
n//ri/>i(C     mi    .      (cil/w/oi 


LOUISE  DE  SAVOIE 


B  T 


FRANÇOIS  I 


KK 


TRENTE  ANS  DE  JEUNESSE 


1485-15151 


R.    de    MAULDE    LA    CLAVIERE 


Ouvraf/e  orné  de  irais  planches  en  héliograv< 


PARIS 

LIBRAIRIE      ACADÉMIQUE      DIDIER 

PERKIN    ET    Cic,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35,    QUAI    1IES    GhANDS-AUGUSTINS,    35 

1895 

Tous  droits  rés  ;rvé' 


873849 


La  jeunesse  de  François  Ier  nous  reporte  à  un 
temps  justement  considéré  comme  classique 
par  quiconque  n'a  pas  le  goût  de  la  banalité. 
Les  noms  qu'on  y  rencontre,  Bayard  ou  Borgia, 
Machiavel  ou  Michel-Ange...  se  détachent 
assurément  avec  une  vigueur  peu  commune  ; 
l'homme  de  ce  temps-là  s'affirme  et  s'impose, 
les  extrêmes  se  heurtent,  jusque  dans  le  même 
individu,  et  on  respire  un  tel  air  de  fougue  et 
de  vie  que  les  scélérats  semblent  martelés  eux- 
mêmes  par  Michel-Ange.  Cette  société,  toute 
d'esprit  et  de  goût,  au  demeurant  la  plus  agi- 
tée, la  plus  complexe  qui  fut  jamais,  ne  s'at- 
tarde ni  à  pleurer  sur  ses  malheurs  ni  à  méditer 
sur  ses  soucis,  pourtant  graves  ;  il  règne  à  sa 
surface  un  épanouissement  universel  de  forte 
gaîté.  Que  les  uns  cherchent  le  bonheur  dans  la 


2  AVANT-PROPOS 

sérénité  d'une  croyance  solide,  ou  les  autres 
dans  le  fatalisme  épicurien,  tous  s'accordent  à 
le  chercher.  Une  ferme  vitalité  produit  la  joie 
de  vivre.  On  est  individuel  et  optimiste,  ce  qui 
revient  à  dire  qu'on  est  jeune. 

Nous  allons  connaître  un  des  éléments  parti- 
culiers de  cette  société,  en  pénétrant  dans  la 
petite  cour  d'Amboise,  où  Louise  de  Savoie  éle- 
vait François  Ier  et  Marguerite  de  Valois  sous 
son  aile  ;  une  des  rares  cours  princières  qui 
subsistassent  en  France,  et  l'un  des  meilleurs 
types  des  petits  centres  où  s'élaborait  révolution 
nouvelle.  Aujourd'hui  encore,  parmi  les  esprits 
délicats,  François  I01  et  sa  sœur  conservent  une 
certaine  popularité,  moins  peut-être  à  cause  de  ce 
qu'on  sait  de  leur  vie  ' ,  que  parce  que  tout  ce  qu'ils 
ont  laissé,  récits,  histoires,  lettres,  poésies..., 
porte  le  cachet  d'individualités  nettes,  distin- 
guées, brillantes.  Personne  ne  s'astreignit  moins 
qu'eux  au  convenu,  voire  aux  convenances. 


i  Les  sources  de  mitre  livre  sont  à  peu  près  exclusivement  iné- 
dites ou  nouvelles,  comme  on  pourra  voir  par  les  références. 


AVANT-PROPOS  ,i 

Grâce  à  cette  allure  et  au  pouvoir  absolu  qu'il 
tenait  de  ses  prédécesseurs,  François  Ier  a  exercé 
sur  les  destinées  de  la  France  une  influence 
majeure;  il  apporta  sur  le  trône  des  idées  fort 
arrêtées,  quelquefois  en  avance  sur  son  temps, 
et  ces  idées,  il  les  devait  pour  la  plupart  à  son 
éducation,  à  l'influence  de  sa  mère.  Lui  et  sa 
mère  se  tiennent  de  si  près,  qu'en  les  séparant 
on  arriverait  difficilement  à  les  comprendre; 
d'un  autre  coté,  le  personnage  de  Louise  de 
Savoie  n'est  pas  de  ceux  qu'on  puisse  se  flatter 
de  pénétrer  d'emblée.  Artiste  et  spirituelle, 
Louise  paraît,  au  premier  abord,  une  femme 
assez  éthérée,  ayant  pris  pour  devise,  confor- 
mément à  son  initiale  et  aux  traditions  de  la 
maison  royale,  une  paire  d'ailes,  avec  ce  beau 
cri  :  «  Dieu  m'a  donné  des  ailes!  Je  volerai  et 
me  reposerai.  »  Malheureusement,  l'éther  est 
grand,  et  la  gent  ailée  fort  nombreuse  et  fort 
diverse,  depuis  l'archange  jusqu'au  papillon. 
Si  l'on  en  croyait  le  mot  de  François  1er  que 
«  souvent  femme  varie  »,  ou  le  mot  de  Diderot 


AVANT-PROPOS 


qiu\  pour  parler  des  femmes,  il  faut  «  secouer 
sur  ses  lignes  la  poussière  dorée  de  l'aile  des 
papillons  »,  on  descendrait  facilement  de  Fange 
au  papillon,  car  Louise  de  Savoie  était  femme  ; 
et  même,  à  nous  en  tenir  aux  idées  aujourd'hui 
dominantes,  nous  constaterions  bientôt  que  ses 
ailes  lui  ont  servi  à  voler  et  à  se  reposer  par- 
dessus quelques-uns  de  nos  préjugés.  Il  faut 
pourtant  lui  tenir  compte  de  l'air  ambiant  et  de 
la  différence  des  mœurs.  Sans  cesse,  nous  enten- 
dons célébrer  la  dépravation  de  nos  contempo- 
rains, leurs  funestes  habitudes  de  laisser  aller, 
et  certainement  il  ne  nous  siérait  pas  de  nous 
prétendre  promus  au  dernier  degré  de  la  perfec- 
tion ;  cependant,  la  vérité  oblige  à  dire  que  les 
courtisans  de  Louise  de  Savoie  nous  traiteraient 
souvent  de  moroses,  d'hypocrites.  Tout  au 
moins,  nous  avons  perdu  quelques-unes  de  leurs 
habitudes  de  franchise  ;  on  ne  se  livre  plus,  avec 
une  extrême  considération,  à  l'éducation  des 
bâtards  dans  la  famille  ;  un  livre  tel  que  Boc- 
cace  ne  figure  pas  encore  sur  les  programmes 


AVANT-PROPOS 


des  jeunes  filles  du  monde  :  la  citasse,  le  che- 
val, la  paume,  la  belle  humeur,  les  femmes, 
l'exclusive  préoccupation  d'un  mariage  d'inté- 
rêt, quel  que  soit  leur  mirage,  n'effacent  pas 
absolument  parmi  les  jeunes  gens  la  beauté 
d'un  brevet  de  science  authentiquement  pa- 
raphée. 

Mais  Louise  de  Savoie  ne  se  mit  pas  en  peine, 
comme  elle  le  ferait  maintenant,  de  raffiner  à 
ce  point  l'éducation,  sous  prétexte  d'avenir,  ni 
de  faire  pâlir  son  robuste  fils  sur  quelque  science 
dénommée  politique,  pour  le  sacrer  dûment 
sage,  philosophe,  savant.  On  n'allait  même  pas 
jusqu'à  Bossuet.  François  n'eut  que  sa  mère, 
et,  faut-il  l'avouer?  tout  le  souci  de  cette  mère 
tenait  en  une  grande,  seule  et  unique  préoccu- 
pation :  «  Le  roi  Louis  XII  aura-t-il,  ou  non,  un 
fils?  »  Hors  de  cette  difficulté  majeure,  il  n'y  avait 
pas  grand'chose  ;  et,  pendant  dix-sept  ans, 
Louise  de  Savoie  vécut  abîmée  dans  la  contem- 
plation des  efforts  du  roi,  en  proie  aux  plus 
rudes  alertes,  selon  ce  qui  se  produisait.  Pendant 


AYAM-1T.0P0S 


le  même  laps  de  temps,  les  espérances  du  roi 
ont  étreint  aussi  la  nation  entière  d'un  souci 
terrible,  et  souvent  donné  naissance  à  des 
démonstrations  touchantes.  Notre  livre  lui-même 
n'a  pas  d'autre  trame. 

Evidemment,  les  esprits  superficiels,  peu 
familiers  avec  l'histoire,  trouveront  cette  trame 
mince  et  seront  portés  à  la  dédaigner.  Ils 
pourraient  bien  se  tromper.  Ils  jugent  de  tout 
cela  avec  nos  yeux  de  banquiers,  d'artistes, 
de  poètes,  de  citoyens  quelconques,  à  qui 
l'amour  apparaît  comme  un  goût,  une  parure, 
un  besoin,  une  sécurité,  une  règle,  un  complé- 
ment, tout  ce  qu'on  voudra,  sauf  une  grande 
affaire  politique.  Qui  d'entre  nous  se  mêlerait 
encore  de  souhaiter  un  fils  plutôt  qu'un  neveu 
ou  un  gendre  aux  personnages  en  évidence?  On 
s'en  abstient  sagement.  Dans  l'ancienne  mo- 
narchie, au  contraire,  le  rôle  d'un  roi  consis- 
tait à  avoir  un  fils,  des  fils  :  l'accomplissement 
de  ce  devoir  a  empoisonné  la  vie  de  plus  d'un 
souverain  ;  et,  s'il  restait  en  suspens,  que  d'in- 


AVANT-PROPOS  7 

certitudes  dans  la  nation,  que  de  difficultés  ! 
On  sait  combien  l'avenir,  fatalement,  heurte  le 
présent  :  les  branches  cadettes  ont  expérimenté 
les  transes  et  les  tiraillements  qui  en  résultent. 
Et  certes  une  situation  de  ce  genre  ne  rendait 
pas  facile  à  réduire  l'antinomie  naturelle  de 
Louise  de  Savoie  et  de  Louis  XII. 

D'ailleurs,  s'il  faut  tout  dire,  il  n'y  a  pas  de 
disposition  plus  fallacieuse,  à  notre  avis,  que 
d'étaler  les  choses  de  l'histoire  sur  une  table 
rase,  avec  une  philosophie  facile,  et  de  les  dé- 
clarer petites,  parce  qu'on  les  aperçoit  à  peine. 
A  la  grande  histoire,  majestueuse,  écrite  par 
des  gens  d'un  talent  remarqué,  habitués 
aux  regards  d'aigle,  la  vulgaire  vie  répond, 
trop  souvent,  que  les  grandes  choses,  ce  sont 
les  petites.  Nous  les  appelons  grandes,  parce 
qu'elles  nous  troublent,  et  peu  nous  importe 
qu'elles  doivent  un  jour  faire  sourire  nos 
descendants...  Si  de  petites  difficultés  ont 
paru  grosses  à  Louise  de  Savoie,  si  elle  s'en  est 
émue  ou  glorifiée,  c'est,  j'en  conviens,  qu'elle 


AVANT-PROPOS 


ne  pensait  pas  à  nous.  Mais  je  crains  aussi  que, 
pendant  quelque  temps  encore,  il  ne  nous  faille 
prendre  notre  parti  de  trouver,  comme  ici,  dans 
l'histoire,  ce  roman  bizarre,  ingénieux,  faux,  où 
le  macabre  perce  sous  des  airs  de  plaisir,  et  le 
ridicule  sous  un  masque  macabre  :  ce  jouet, 
où  farce  et  drame  s'agitent  sur  un  fond  in- 
différent, qui  est  un  morceau  de  papier  blanc. 
Que  de  petites  marionnettes  fassent  de  grands 
gestes  ,  qu'elles  s'épuisent  pour  s'amuser , 
qu'elles  s'enrichissent  sans  en  jouir,  qu'elles 
versent  le  sang  pour  s'embrasser  le  lendemain, 
c'est  l'ordre,  et  les  philosophes  auraient  bien 
tort  d'en  philosopher  :  ils  ont  même  tort,  à  ce 
qu'il  semble,  de  proclamer  Dieu  seul  immuable, 
puisque  lui  seul  fait  les  frais  du  changement; 
il  renouvelle  le  décor.  Nous,  nous  changeons 
toujours,  c'est  vrai,  mais  nous  ne  varions 
guère,  du  moins  jusqu'à  présent. 


LES  PARESTS  DE  FRANi  OIS  /< 


La  célèbre  Anne  de  Boaujeu  accueillit  et  adopta 
une  nièce  de  son  mari,  une  petite  fille  de  cinq  ans  '. 
qui  venait  de  perdre  sa  mère  et  se  trouvait  sans 
appui,  ayant  pour  père  un  pauvre  cadet  de  la  mai- 
son de  Savoie,  le  comte  de  Bresse,  auquel  une  vie 
mélangée  de  prison  2  et  de  domesticité  n'avait 
guère  rapporté  d'argent  ni  de  considération.  En- 
tièrement  à  la  charge  de  sa  tante,  l'en  tant  vécut 
maigrement.  Elle  recevait,  au  jourde  Tan,  80  livres. 
pour  s'acheter  une  robe  de  satin  cramoisi  de 
Venise,  afin   de  pouvoir  se  montrer  3.  Ainsi  vouée 

1  Dépêche  de  l'ambassadeur  Dàndolo,  i  mars  1515  (Archives  de 
Venise). 

»  V.  le  banni  Bollati  de  Saint-Pierre  (Miscellanea  di  storia  Hé- 
lium/, XVI .  445). 

3  V.  notre  Histoire  de  Louis  XII,  t.  III. 


10  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  1er 

dès  sa  tendre  enfance  à  une  existence  inférieure  et 
précaire,  Louise  de  Savoie  reçut  en  partage  ce  que 
nous  appellerions  volontiers  les  vertus  d'anti- 
chambre :  l'art  de  dissimuler,  la  patience  exté- 
rieure, une  mémoire  implacable;  d'ailleurs,  mince, 
maigre,  intelligente,  plutôt  façonnée  pour  la  ruse 
que  pour  la  force. 

Dès  qu'on  put  songer  à  l'établir  (les  princesses 
se  mariaient  ordinairement  à  douze  ou  treize  ans), 
Anne  de  Beaujeu  reprit  un  ancien  projet  de 
Louis  XI  '.  Ce  prince,  grand  faiseur  de  mariages, 
comme  on  sait,  avait,  en  1478,  tiancé  Louise,  alors 
âgée  de  deux  ans,  au  comte  d'Angoulème,  qu'il 
voulait  éloigner'2  de  la  plus  riche  héritière  de  la 
chrétienté,  Marie  de  Bourgogne  3.  C'étaient  des  fian- 
çailles d'occasion,  sur  le  papier;  elles  pouvaient 
y  rester,  comme  bien  d'autres,  puisque  même  des 
mariages  dûment  paraphés  et  consommés  sous  les 
yeux  de  Louis  XI  s'en  allaient  en  fumée. 

Le  liancé.  précisément,  paraissait  dans  des  dispo- 
sitions peu  favorables.  On  le  connaissait  pour  un 
jeune  homme  de  caractère  facile  et  faible,  comme 
ceux  de  sa  race,  comme  eux  affiné  et  vraiment 
prince  par  ses  traditions  de  bon  goût,  mais  un  peu 
lâchement  élevé  au  collège,  sous  la  haute  direction 

1  Dép.  de  Dandolo,   S  mars  1515.  Arch.  de  Venise. 
'-  Dép.  de  l'ambass.  milanais  à  Turin.  18  sept.  1478.  Kerwyn  de 
Lettenhove,  Lettres  et  négociations  de  Phil.  de  Commines,  1,  203. 
:;  De  Corlieu,  Recueil  en  forme  d'histoire...,  p.  136. 


LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    1er  I  1 

de  Louis  XI  et  le  préceptorat  plus  immédiat  d'Arnault 
du  Refuge  '  ;  orphelin  de  père  2,  émancipé  à  dix-sept 
ans  3  et  agissant  en  conséquence.  Sa  mère,  Margue- 
rite de  Rohan,  atteinte  d'une  sénilité  précoce  '. 
qu'elle  devait  peut-être  à  ses  malheurs,  comptail 
moins  que  jamais,  pour  lui  ni  pour  les  autres. 
D'ailleurs,  rien  de  plus  triste,  et,  il  faut  l'avouer, 
rien  de  plus  mesquin  que  la  petite  cour  de  Cognac  : 
comme,  pour  se  racheter  des  Anglais,  le  précé- 
dent comte  avait  dépensé  le  plus  clair  de  son  patri- 
moine et  la  dot  de  sa  femme,  qu'il  épousa  sans 
la  voir,  en  une  heure  de  détresse,  à  titre  de 
transaction  dans  un  procès  contre  le  vicomte  de 
Rohan  \  on  vivait  dans  les  privations  et  l'ennui, 
les  yeux  fixés  sur  l'horizon  où  devait  apparaître 
l'héritière,  ardemment  rêvée,  qui  ramènerait  l'ai- 
sance, l'animation,  ou,  si  on  préfère,  qui  restau- 
rerait la  gloire  de  la  maison.  En  attendant  cette 
vision  bénie,  le  jeune  comte  goûtait  fort  une  très 
noble  demoiselle  du  service  de  sa  mère,  MUe  Jeanne 
de  Polignac,    tille    du   gouverneur   d'Angoulême, 


1  Jean  du  Port  des  Roziers,  Vie  du  comte  Jean  d'Angoulême, 
p.  66. 

2  V.  notre  Histoire  de  Louis  XII,  t.  I,  p.  285,  286. 

3  Hommage  au  roi,  16  août  1476  (PP.  ï4,  XLII). 

4  II  ne  faut  pas  prendre  trop  au  sérieux  l'arbitrage  décerné  par 
l'auteur  du  Débat  de  la  noire  et  de  la  tasnée  à  deux  daines  fort 
estimées,  dit-il,  la  duchesse  d'Orléans  et  la  comtesse  d'Angoulême. 
L'auteur  parait  être  Simonnet  Caillau,  qui  était  au  service  de  la 
duchesse  d'Orléans. 

5  V.  notre  Hist.  de  Louis  XII,  t.  I. 


12  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  1 

Henri  de  Polignac.  Qui  dira  les  débuts,  sans  doute 
fort  délicats,  de  cet  amour?  Nous  n'en  connaissons, 
quant  à  nous,  que  deux  épisodes  de  valeur  bien 
inégale.  Dès  1  477,  Charles  l'ait  à  Jeanne  de  Poli- 
gnac nn  présent  de  chemises1,  et,  comme  la  beauté 
des  chemises  jouait  alors  un  rôle  tout  particulier, 
qu'on  laissait  aux  vieilles  femmes  l'antique  gaine, 
simple  et  montante,  pour  arborer,  en  un  galant 
décolletage,  de  fines  toiles  de  lin.  avec  des  plissés, 
avec  des  garnitures  de  broderies  en  lil  de  soie,  en 
argent  même  ou  en  or :,  on  peut  voir,  dans  un  présent 
de  cette  nature,  une  certaine  recherche  d'amitié. 
L'autre  épisode  est  la  naissance  d'une  fille,  qu'on 
nomma  du  nom  de  sa  mère.  «  Jeanne,  bâtarde  de 
M.  le  comte  3  »,  car  le  comte  la  reconnut. 

Le  projet  d'épouser  Louise  de  Savoie  se  trouvait 
donc  bien  fâcheusement  ne  répondre  ni  à  la  raison 
ni  au  cœur  du  jeune  Charles:  Anne  de  Beanjen 
se  garda  d'insister  prématurément,  parce  qu'elle 
trouvait  d'abord,  dans  la  situation  politique,  bien 
d'autres  gros  soucis.  Mais,  en  1485,  lorsqu'elle 
commença  à  respirer,  elle  constata  que  sa  nièce 
venait  d'atteindre  l'âge  de  dix  ans'1,  et  elle  chargea 
l'évêque  d'Angoulême,  Robert  de  Luxembourg,  de 
raviver  les  souvenirs  du  volage  cousin. 

1  Tif.  orifj.  Polignac,  21,  27. 

-  Lu  Raffaella,  tr.nl.  d'Al.  Bonneau.  Paris,  Liseux,  ISSi.  p.  111. 
3  K.  77.7. 

'•  Elle  était  née  à  Pont-d'Ain,  le  11  septembre  1476,  à  cinq 
heures  et  demie  du  soir. 


LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    lrr  13 

Le  fiancé,  nous  Lui  devons  celle  justice,  ne 
négligea  rien  pour  éloigner  le  calice:  lui,  si  peu 
belliqueux  de  sa  nature,  il  alla  jusqu'à  se  mêler 
à  l'insurrection  de  1487,  jusqu'à  la  fomenter. 
Il  massa  des  troupes  près  de  Saintes,  il  élabora 
des  plans  de  campagne  :  malheureusement,  l'ar- 
mée royale  descendit  comme  un  ouragan,  surprit, 
tourna,  balaya  troupes  et  capitaine  jusqu'à  Blaye, 
où  elle  les  captura.  Charles,  réfugié  à  Montlieu, 
brusquement  écrasé  «  comme  une  gauffre  entre 
deux  fers  »,  revint  en  bonne  forme  à  Cognac  ', 
accepta  une  grosse  pension,  diverses  faveurs  l,  et,  le 
1(3  février  1488,  il  souscrivait  devant  un  notaire 
de  Paris  son  contrat  de  mariage.  Quel  contrat!  Une 
dot  de  35,000  livres,  payable  en  trois  ans.  alors 
que  son  père,  au  comble  de  la  misère,  avait  trouvé 
une  dot  de  60,000  écus  d'or  comptant :!  :  l'obligation 
de  constituer  à  sa  femme  un  douaire  de  3,000  livres 
de  rente,  qui  représentaient  à  peu  près  les  revenus 
nets  de  la  maison  4.  La  régente  voulut  bien  faire 
ajouter  par  le  roi  le  don  gracieux  de  la  seigneu- 
rie de  Melle,  estimée  à  20,000  livres.  Le  comte  se 
maria:  on  lui  remit  aussitôt  la  seigneurie,  dont  il 
rendit  hommage    le    \6  mars5.  Quant  à  la  dot.  il 

"  Hist.  de  Louis  XII,  II,  Hl.  L73,  176. 
2  Fr.  2037'J,  pp.  6:;.  66;  Clairamb.,  237,  f"  289. 
s  Hist.  ms.  de  Rohan,  Bibl.  de  Nantes,  ms.  1808,  p.  77. 
1  Godefroy,  Hist.    de   Charles  17//,  p.  569;  Corps   de  Dumont, 
III.  II,  192.  ' 
•'  PP.  44,  XLV. 


14  LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    Ier 

éprouva  toute  sorte  de  déboires,  et  probablement 

il  ne  l'aurai I  jamais  touchée,  si,  cinq  ans  après  (en 
I  i'.t:'.  .  M.  el  M""  de  Beaujeu,  devenus  dur  et 
duchesse  de  Bourbon,  n'eussent  soldé  de  leurs 
propres  deniers  ce  qui  restait  dû,  13,000  livres  '. 

C'est  ainsi  qu'à  douze  ans  Louise  de  Savoie,  éle- 
vée, mariée,  dotée  par  sa  tante,  entra  en  possession 
d'un  mari  de  vingt-huit  ans,  lequel  ne  se  crut  pas 
tenu,  apparemment,  de  tout  bouleverser  pour  elle 
dans  sa  maison.  Elle  reçut  la  grande  directrice, 
Jeanne  de  Polignac,  pour  demoiselle  d'honneur, 
Jean,  le  frère  aîné  de  Jeanne,  pour  un  des  maîtres 
d'hôtel.  Elle  eut  d'abord  une  fille  2,  qu'on  nomma 
Marguerite  comme  sa  grand'mère,  puis  un  fils, 
appelé  François,  qui  naquit  le  12  septembre  14943. 
On  donna  pour  chambellan  à  cet  enfant  un  frère 
cadet  deMllede  Polignac,  Élie4. 

Par  suite  d'aventures  que  nous  ignorons,  le 
comte  se  trouva  encore  père  de  deux  tilles  appelées 
Souveraine  r>  et  Madeleine  6. 


i  Wst.  de  Louis  XII,  p.  208  :  Catal.  d'une  collection  d'auto- 
graphes, Et.  Charavay,  22  janvier  1887,  n°  112. 

"  Née  le  11  avril  1  i92. 

3  Brantôme  dit  que  François  1er,  né  le  12  septembre,  à  neuf 
heures  du  soir,  en  1494,  avait  été  conçu  le  10  décembre  1493,  a 
dix  heures  du  matin  (Éd.  Lalanne,  VIII,  123).  Le  jeune  prince  eut 
pour  un  de  ses  parrains  François  de  La  Rochefoucauld,  le  plus  im- 
portant de  ses  vassaux,  qu'il  créa  comte  en  1528  (Pat.  d'avril  1622; 
constituant  la  terre  de  La  Rochefoucauld  en  duché-pairie). 

1  Tit.  orig.  Polignac,  n"  40. 

ft  Ms.  Clairambaut,  307,  f°  155. 

6  Fr.  20379,  f»  21. 


LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    I  H» 

La  jeune  comtesse,  promptement  façonnée  à  son 
étal,  accepta  gaillardement  tous  les  enfants  de  di- 
verses provenances  :  elle  éleva  Souveraine  ;  Jeanne, 
plus  tard  titrée  comtesse  de  Bar,  prit  rang-  à  la  cour 
dès  l'enfance.  Madeleine  seule,  probablement  issue 
de  souche  modeste,  resta  un  peu  dans  l'ombre. 

Ces  détails  intimes  ont  leur  importance  dans 
l'appréciation  psychologique  du  caractère  de  Louise 
de  Savoie.  Evidemment,  la  situation  de  Louise 
n'était  pas  sans  exemple,  notamment  dans  la  mai- 
son d'Orléans,  où  Dunois,  élevé,  lui  aussi,  par 
Valentine  de  Milan,  avait  même  illustré  et  glorifié 
la  bâtardise.  Cependant  le  comte  Charles  semble 
avoir  un  peu  trop  oublié  les  égards  dus  à  une 
femme  de  douze  ans.  donl  l'éducation  restait  fort 
incomplète,  et  qui  devait  d'autant  plus  facilement 
subir  certaines  influences  qu'elle-même  tenait 
moins  de  place.  On  peut  faire  honneur  à  son  mari 
d'idées,  un  peu  avancées,  sur  les  choses  de  la  vie, 
qui  se  superposèrent  dans  l'esprit  de  Louise  à  une 
dévotion  enfantine  et  mécanique  ;  ces  idées,  détail 
qui  confirme  l'hypothèse,  n'appartenaient  pas  en- 
core aux  mœurs  ambiantes  de  la  France;  elles  u  y 
acquirent  droit  de  cité  que  plus  tard,  et  même 
Louise  de  Savoie  et  ses  enfants  ne  furent  peut-être 
pas  étrangers  à  leur  diffusion.  L'état  d'âme  qui 
s'imposait  à  Louise  présente,  au  contraire,  en  Italie 
de  nombreux  spécimens;  il  y  régnait  abondamment. 
Nous  nous  contenterons  de  citer  comme  exemple  la 


16  LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    Ier 

petite  peinture  de  mœurs  que  tracera  un  jour  le  car- 
dinal vice-chancelier  de  l'Eglise  romaine  Pompeo 
Colonna  dans  une  Apologie  des  femmes*,  dédiée  à 
l'illustre  et  chaste  Vittoria  Colonna.  Que  de  traits 
peuvent  se  rapporter  à  Cognac!  Le  cardinal  énu- 
mère,  à  la  louange  des  femmes,  les  divers  courages, 
d'inégale  valeur,  dont  elles  font  preuve.  Leur  «  cou- 
rage domestique  »  consiste  dans  le  profond  dé- 
vouement à  la  direction  du  ménage,  la  patience 
envers  des  serviteurs  impertinents,  ennemis  même. 
l'extrême  sensibilité  à  l'égard  de  leur  mari  etde  leurs 
enfants,  dont  les  moindres  maladies  leur  causent 
mille  tortures.  Mais,  selon  lui,  quel  autre  cou- 
rage, plus  grand  et  plus  rare,  il  leur  faudrait,  pour 
ne  pas  se  laisser  prendre  aux  pièges  d'une  société 
où  tout  proclame  leur  domination,  pour  repousser 
l'assaut  des  mille  petites  entreprises  agréables, 
pour  parer  les  mille  coups  habiles  des  amants  : 
argent,  cadeaux,  serments,  larmes,  soupirs  incan- 
descents, complicités  des  servantes  :  «  Ah,  s'écrie 
Pompeo,  je  vénère  les  femmes  chastes,  je  ne  sais 
pas  de  combats  plus  durs,  plus  périlleux  que  ceux 
de  la  chasteté,  de  la  pudeur:  combats  permanents, 
où  la  victoire  ne  l'est  pas!  »  Quant  aux  maris, 
le  courage  vis-à-vis  d'eux  consiste  à  opposer  la 
patience,  selon  les  modèles  antiques  :  telle  Strato- 
ricequi,  voyant  son  mari  au  désespoir  de  n'avoir  pas 

1  Apologia  Mulierum,  traité  inédit  ;Ms.  ancien  appartenant  à 
l'auteur). 


LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  Ier  17 

de  lils,  choisit  elle-même  et  lui  amène  la  plus  belle 
servante  de  la  maison,  et  élève  leurs  enfants  :  telle 
Emilia,  dissimulant  toute  sa  vie  un  scandale  domes- 
tique pour  ne  pas  nuire  à  Scipion  l'Africain.  Et,  en 
•effet,  parmi  ces  triomphantes  beautés  de  la  Renais- 
sance, parmi  ces  reines  du  monde,  adulées,  chantées, 
peintes,  gravées,  célébrées  sous  toutes  les  formes 
comme  ne  furent  jamais  les  Césars,  combien  évi- 
tèrent le  sort  commun  !  Vittoria  Golonna,  une  nuit 
qu'elle  se  trouvait  avec  son  beau  mari,  vit  arriver 
une  de  ses  propres  demoiselles,  éperdue  d'amour. 
Elle  feignit  de  dormir,  et  le  cardinal  l'en  loue  très 
haut. 

Si  l'on  se  demande  quels  liens  subtils  pouvaient 
bien  rattacher  la  courde  Cognac  aux  petites  cours 
italiennes,  où  le  plaisir  et  un  néo-paganisme  sensuel 
s'emparaient  déjà  si  parfaitement  de  l'art,  on  en 
trouverait  sans  doute  de  plus  d'une  espèce.  La  si- 
militude même  des  situations  ne  suffirait-elle  pas 
à  engendrerla parité  des  tendances?  Seul  en  France, 
ou  à  peu  près,  le  comte  Charles  représentait  les  tra- 
ditions artistiques  des  ducs  Louis  et  Charles  d'Or- 
léans, ou  du  bon  roi  René,  si  fin  connaisseur  pour 
tout  ce  qui  n'était  pasde  sa  royauté.  En  Italie,  on  se 
moquait  du  roi  René,  parce  que  la  vie  tram-aise,  de- 
venue stationnaire,  semblait  avoir  produit  en  lui  sa 
dernière  Heur;  et,  en  France  même,  il  était  naturel. 
pour  reprendre  le  mouvement  interrompu,  de  jeter 
les  yeux  vers  le  pays  qu'au  contraire  une  vitalité 


18  LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    l"r 

prodigieuse  transformai I,  pour  ainsi  dire,  de  jour 
en  jour;  la  maison  d'Orléans  s'y  trouvait  d'autant 
plus  portée  qu'elle  se  rattachait  fortement  à  l'Italie 
par  l'aïeule  commune,  Valentine  de  Milan,  et  par 
la  possession  d'Asti.  Louise  de  Savoie,  elle  aussi, 
quoique  née  en  Bresse  et  (''levée  en  France,  ne 
représentait-elle  pas  des  alliances,  des  amitiés 
d'outre-monts?  Mille  motifs,  auxquels  il  faut  ajou- 
ter l'oisiveté  et  l'effacement  politique,  devaient 
pousser  à  faire  de  Cognac  un  centre  d'art,  en  même 
temps  que  de  plaisir,  à  l'italienne. 

Tout  le  monde  s'en  mêla  fatalement.  Marguerite 
de  Rohan,  dont  onconnaîl  un  livre  d'heures  avec  son 
portrait ',  accepta  elle-même  d'un  nommé  Imbert 
Chandelierun  Traita  moral,  envers,  orné  d'enlumi- 
nures ?.  11  faut  dire  que  Chandelier,  amateurde  chan- 
sons, de  jeu  et  d'orgue, demandait,  pour  toute  rému- 
nération, à  être  nourri  >.  Il  se  trouvait  alors  de 
ces  artistes  pour  qui  vivre  sans  souci  semblait  une 

1  V  l(i  du  Catalogue  de  la  bibliothèque  de  M.  Firmin-Didot 
(vente  de  1882  . 

-  l-'r.  1673. 

:;  !■'  LO.  H  demande  à  la  comtesse  de  mettre  ce  livre  su  us  les  yeux 
de  Monseigneur  qu'il  a  aimé  du  temps  de  sa  naissance,  pour  lui 
rappeler  l'auteur  qui  décline  ». 

«  Pour  taire  fin  de  re  propos,  Madame, 

Surtout  désire  que  soiez  advertie 

Comme  je  viz  :  c'est  sans  tort  l'aire  à  ame, 

Faisant  balades,  rondeaulx  et  chiere  lie. 

Jamais  ne  souffre  en  moy  merencolie. 

Incessaument  je  jour  de  l'eschiqoier, 

De  fleustes,  d'orgue»,  en  menant  doulce  vie. 

Comme  voiez  en  l'istoire  au  premier  (allusion  à    la  miniature  . 

...  Mes  cu.'ur  et  corps  vous  vouldroient  servir.» 


I.F.S    PARENTS    DF.    FRANÇOIS    l"r  10 

récompense;  on  pouvait  être  Mécène  à  bon  marché! 
et  encore  Chandelier  se  lit-il  peindre  offrant  son 
œuvre  avec  tous  les  signes  du  respect.  <!;ins  un  appar- 
tement bien  idéal,  à  pilastres  classiques,  à  marbres 
rouges  et  verts,  avec  un  orgue  dans  un  coin. 

Le  beau-frère  du  comte,  Charles  de  Goétivv,  pava 
en  personne  son  tribut,  par  une  allégorie  de  sa 
façon  en  prose  et  vers,  passablement  prétentieuse, 
Discours  entre  Entendement  et  Raison,  qui  a  le 
mérited'une  belle  illustration1;  la  première  peinture, 
vraiment  exquise,  résume  le  poème  :  Raison,  très 
parée,  et  Entendement  (un  simple  bon  garçon)  con- 
templent la  tige  de  lys  généalogique  du  comte  d'An- 
goulême-.  Quant  au  jeune  prince  lui-même,  ses  re- 
venus ne  lui  permettaient  sans  doute  pas  d'enrichir 
sa  bibliothèque3;  il  entretenait  pourtant  un  délicieux 
enlumineur,  Robinet  Testard  4,  dont  nous  croyons 
reconnaître  la  main  dans  la  décoration  du  livre  du 
sire  de  Goétivy.  Testard  gagna  la  faveur  de  Louise  de 
Savoie,  et  resta  à  son  service  jusqu'à  un  âge  avancé. 

Il  exécuta,  dans  ce  moment,  un  curieux  et  fort 
beau  travail  :  il  illustra  un  volume,  qui  comprend  les 
Echecs  amoureux,  et  un  autre  traité,  composé,  à  la 
fin  du  xive  siècle,  pour  le  duc  Louis  Ier  d'Orléans  5. 

1  Fr.  1191.  —  2  F"  27.  v°. 

3  Sénemand,  La  bibliothèque  de  Charles  d'Orléans,  comte  d'An- 
gouléme,  au  château  de  Cognac  en  1496.  Paris,  ls.il,  in-8.  —  Cf.  La 
Borde,  Les  dites  de  Bourgogne,  III.  p.  44i. 

4  Fr.  7856,843. 

•'Ms.fr.  143.  Ce  manuscrit  célèbre  a  été  souvent  décrit  par 
MM.  Paulin  Paris.  Quentin  Bauchart,  Bradley (Dictionnary  ofminia- 


20  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  1 

V Archiloge  Sophie  l.  Nous  en  dirons  quelques  mots, 
parce  <jne  ces  peintures  nous  montrent  les  tendances 
et  les  goûts  de  la  petite  cour. 

Tout  d'abord,  sur  la  première  page  du  manuscrit, 
celle  où  jadis  on  peignait  l'auteur  dans  la  plus 
humble  attitude,  l'auteurdes  Échecs  amoureux,  fort 
laid  et  fort  vulgaire,  se  présente  assis  sous  un  dais; 
il  a  sur  ses  genoux  son  volume,  un  grand  livre 
rouge,  doré  sur  tranches  avec  orfèvrerie  et  fermoirs, 
et  il  ouvre  sans  façon  un  bahut,  placé  à  gauche,  sur 
lequel  se  trouvent  des  rafraîchissements.  Voilà  un 
auteur  glorieux  et  bien  mangeant!  Adroite,  par 
une  large  baie,  on  aperçoit  dans  une  autre  salle  une 
table  à  échiquier,  décorée, sur  son  montant, des  armes 
d'Angoulême,  et  entourée  de  diversjoueurs  :  d'abord, 
une  dame,  vue  de  trois  quarts,  en  costume  de  fantai- 
sie ;  sa  robe  àmanches  à  gigot  est  rouge,  sa  ceinture 

turist),  etc.  :  ces  savants  y  ont  vu  une  allusion  ;m  procèsdu  maré- 
chal <li'  Gié  et  ont  reporté  sa  composition  à  l'année  1504  nu  L503. 
L'écusson  cadet  de  France  et  Savoie,  qu'on  y  voit,  est  celui  du 
comte  d'Angoulême,  et  la  table,  figurée  à  la  première  miniature, 
porte  le  seul  écussonde  France,  ce  qui  ne  laisseprise  à  aucun  doute 
et  l'ait  évanouir  toutes  les  conjectures  qu'on  a  échafaudées  autour 
«le  ce  manuscrit  :  de  plus,  l'écusson  cadet  de  Savoie  (f°  198  v),  est 
antérieur  à  1496.  A  partir  de  cette  année,  Louise  de  Savoie  n'eut 
plus  à  porter  de  lambel  dans  ses  armes,  observation  qui  nous  a 
permis  d'établir  un  premier  classement  de  ses  manuscrits.  Celui 
dont  il  s'agil  ici  appartenait  non  pas  à  elle,  mais  à  son   mari. 

1  Ou  Sophilogium.  Cette  compilation  fort  populaire  fut  impri- 
mée de  bonne  heure,  parmi  les  incunables  de  Cologne.  (V.  Main. 
n°  10470.  Cf.  Le  Livre  intitulé  de  Bonnes  meurs  compilé  par  frère 
Jacques  le  Grant  de  l'ordre  de  Saint- Augustin  (Brunet).  Une  édition 
donnée  à  Paris,  par  Michel  Le  Noir,  à  l'enseigne  de  la  rose  blanche 
couronnée,  est  omise  par  Brunet.) 


LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  Ier  21 

verte,  sa  coiffe  noire  avec  une  branche  de  houx  sym- 
bolique ;  un  homme  à  l'air  fatigué,  au  teint  bruni,  en 
robefourrée,  avec  un  collier  d'or  et  un  chapeau  rouge, 
regarde  le  jeu  par-dessus  son  épaule,  comme  mù  par 
une  curiosité  passionnée;  il  tient  en  laisse  un  chien, 
symbole  de  fidélité.  Dans  la  joueuse,  jeune,  blonde, 
maigre,  mince,  un  peu  ronde,  on  reconnaît  facile- 
ment Louise  de  Savoie.  Son  voisin,  c'est,  croyons- 
nous,  son  mari,  le  chien  l'indique;  il  a  un  type 
original,  notamment  le  long  nez,  qu'il  léguera  à 
François  Ie'1.  On  voulait  des  portraits,  des  allu- 
sions, des  images  à  la  fois  jolies  et  amusantes,  c'était 
le  luxe  de  ces  manuscrits,  luxe  très  personnel  et 
peu  banal  ;  malheureusement  les  allusions  sont  si  lé- 
gères que  nous  avons  de  la  peine  aujourd'hui  à  les 
saisir.  Ici,  la  joueuse  a  pour  partenaire  ou  vis-à-vis 
un  jeune  et  beau  page  à  boucles  blondes,  avec  un 
chapeau  ronge  et  une  branche  de  houx,  qui  siège  mo- 
destement sur  un  escabeau  et  qu'on  ne  voit  que  de 
dos.  Quel  est  ce  page  heureux?  Nous  ne  nous  char- 
geons point  de  le  dire. 

L'encadrement  de  la  miniature  se  compose  de 
roses  rouges,  de  pavots,  d'œillets  bleus  et  rouges, 
de  graines  rouges,  de  myosotis  ;  on  y  voit  une 
huppe,  un  paon,  un  hibou,  un  pavillon,  et,  dans  le 
bas,  l'écusson  d'Angoulême-Savoie. 

1  Jusqu'à  présent,  on  a  vu,  sans  preuve,  selon  nous,  un  por- 
trait du  comte  d'Angoulême  dans  l'Homme  à  l'œillet,  de  la  col- 
lection Gaignières  (VII,  f"  58). 


22  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  lrr 

Los  charmantes  peintures  do  la  suite  du  volume 
se  rapportent  à  des  scènes  d'amour  ou  de  mytho- 
logie :  une  des  plus  curieuses  représente  la  Mu- 
sique, fort  en  honneur  à  Cognac1.  L'artiste,  bien 
français,  quoique  imbu  des  exemples  flamands, 
néglige  un  peu  les  animaux,  mais  quel  art  char- 
mant, quelle  vie,  quelle  vérité,  quelle  finesse  dans 
les  ligures  !  Il  garde  encore  le  sens  et  le  goût  des 
primitifs,  leurs  qualités  comme  leurs  défauts  :  la 
tendance  légère  au  grossissement  des  tètes,  le 
recours  fréquent  à  l'or;  il  lui  faut  un  visible  effort 
sur  lui-même  pour  complaire  à  un  maître  ama- 
teur de  scènes  légères.  D'ailleurs,  point  de  vergogne 
dans  les  épisodes  d'amour...  Lue  des  miniatures 
représente  naïvement,  sans  périphrases,  l'opéra- 
tion de  la  castration2;  une  autre,  la  baignade  de 
Vénus,  avec  de  jolies  petites  filles  nues,  timides, 
correctes,  grêles,  à  la  mine  futée,  qui  attendent 
leur  destin,  pendant  que  Vulcain,  du  haut  d'un 
trône,  en  regardant  sa  femme  se  baigner,  leur 
adresse  une  épouvantable  grimace 3.  Le  type  ca- 
ractéristique de  Louise  de  Savoie  reparait  sans 
cesse  :  mince  et  même  sèche,  la  robe  bien  ouverte, 
les  cheveux  d'un  blond  châtain  relevés  sous  une 
coiffe,  le  front  haut,  les  sourcils  minces  et  légère- 
ment arqués,  la  peau  blanche  et  fine,  de  maigres 
joues    peu    colorées,  la  bouche  et    le  menton  mi- 

1  Reproduite  ci-après,  paye  65.  —  2  F"  28.  —  3  F°  104,  v°. 


LES    PARENTS    HE    FRANÇOIS    I  2il 

gnons,  le  nez  droit  cl  massif,  les  yeux  gris  en  cou- 
lisse, un  pou  boursouflés,  au  regard  qui  se  dérobe. 
Louise  joue  le  rôle  de  Dame  Nature.  Ici,  la  Nature 
ouvre  à  un  amant  richement  vêtu  (qui  ressemble 
fort  au  page  du  début)  les  portes  d'un  château 
décor*'1  de  l'écusson  marital.  Plus  loin,  elle  endoc- 
trine l'amant  '.  Une  fois  même,  elle  figure  à  demi 
nue,  en  sirène.  L'Archiloge  Sophie,  qui  complète  le 
manuscrit,  répond  à  d'autres  idées  :  les  idées  de 
pompe  et  d'ambition;  on  le  sent,  de  suite,  plus 
officiel  et  moins  intime.  A  la  première  page,  Louis 
d'Orléans,  l'aïeul  glorieux  et  le  fondateur  de  la 
maison,  apparaît  en  costume  royal,  tout  simple- 
ment, c'est-à-dire  en  grand  manteau  et  coiffé  d'un 
bandeau  d'or  et  de  diamants,  sous  un  baldaquin 
bordé  aux  couleurs  de  Savoie  (rouge  et  blanc).  Sur 
le  vitrail  du  fond,  dans  chaque  angle  du  haut,  les 
armoiries  du  comte,  et  au  milieu  de  la  pièce  une 
belle  réunion  de  Heurs  :  trois  œillets  rouges,  trois 
roses  blanches,  une  rose  rouge.  Toujours  du  blanc 
cl  du  rouge  2. 

Après  cette    grande  œuvre.   Testard   en   aborda 
une  autre.  Il  illustra3,  pour  le  comte4  et  pour  sa 

1  F"  198.  v".  —  2  F»  359. 

3  Quand  nous  parlons  de  Testard,  nous  entendons  parler  de  s..n 
atelier;  car,  si  le  procédé  technique  ne  varie  pas,  l'exécution  trahit 
des  mains  fort  diverses  et  extrêmement  inégales. 

1  Nous  nous  écartons  ici  de  l'opinion  de  M.  Quentin-Bauchart, 
qui,  dans  son  savant  et  piquant  ouvrage  :  Les  Femmes-  biblio- 
philes (I,  19;,  attribue  entièrement  à  Louise  l'honneur  d'avoir  luit 
exécuter  le  Boccace. 


24  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  I 

femme,  un  exemplaire  deBoccace,  Boccace,  le  favori 
des  cours,  qui  va  devenir  celui  de  Louise  de  Sa- 
voie el  de  ses  enfants.  Transcrit  avec  soin  par 
l'écrivain  Michel,  le  Boccace  reçut  cent  quatre  mi- 
niatures, dont  les  soixante-dix-neuf  premières 
témoignent  d'une  variété  d'idées,  d'un  brio,  d'une 
gaité  extraordinaires.  Toujours  spiritualiste,  l'au- 
teur continue  à  négliger  les  accessoires,  surtout 
l'eau,  la  mer,  pour  subordonner  son  effet  aux 
physionomies,  souvent  parfaites.  Ici  encore,  la 
plupart  des  figures  sont  des  portraits;  mais  l'ar- 
tiste, en  homme  discret  et  spirituel,  ne  prodigue 
pas  les  indications;  la  ressemblance  lui  suffit. 
Nous  ne  jurerions  pas  qu'une  très  jolie  femme,  eu 
trainde  délacer  sa  robe  bleue  devant  un  lit  légère- 
ment garni  aux  couleurs  du  comte,  ne  représente  pas 
M"e  de  Polignac1.  Nous  rencontrons  plusieurs  fois  le 
comte  lui-même,  soit  en  curieux  qui  regarde  par 
nue  fenêtre2,  soit  en  tireur  d'arc3,  soit  surtout  en 
Hercule  enlevant  Déjanire,  et  saDéjanire,  bien  que 
fort  souriante,  ressemble  peu  à  Louise  de  Savoie  K 
Un  vieil  homme  très  laid,  mais  évidemment  impor- 
tant, que  Testard  avait  déjà  représenté  comme  l'au- 
teur des  Échecs  amoureux,  revient  encore  à  la  fin  du 
volume,  sous  le  nom  de  Boccace  5;  précédemment, 
il  remplit  un  rôle  rébarbatif,  celui  de  garde  ou 
de    geôlier0.   Sémiramis,  en    robe  d'or,  avec  une 

1  F°  24,  v».  —  2  F°  68.  —  3  F»  24.  —  '  F-  21.  —  •'•  Dernier  F1. 
6  F°  45,  v°. 


LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    Ifr  2Î> 

houlette  et  un  chien,  dans  une  chambre  dont  les  dé- 
tails de  décoration  sont  empruntés  aux  armoiries 
des  Rohan,  nous  rappelle  Marguerite  de  Rohan  '  ; 
Opis,  «  espouse  du  très  ancien  roy  Saturne,  » 
dans  son  oratoire,  pourrait  bien  être  la  vertueuse 
Charlotte  de  Savoie,  veuve  de  Louis  XI,  tante  de 
Louise  '-'. 

L'artiste,  suivant  la  mode  du  temps,  célèbre  chez 
les  femmes  les  cheveux  blonds  et  les  yeux  gris 
bleus.  Louise  de  Savoie,  par  bonheur,  avait  les 
yeux  gris  et  des  cheveux  assez  châtains  pour 
supporter  l'adjonction  d'un  reflet  convenablement 
métallique.  Testant  rend  à  merveille  le  fin  modelé 
de  la  blonde;  il  aime  les  formes  gracieuses,  déli- 
cates, plus  spirituelles  que  sensuelles,  le  rendu 
minutieux  du  vêtement,  dont  le  détail,  encore 
traité  avec  un  peu  de  rigueur  et  d'insistance,  lui 
sert  à  encadrer  les  physionomies  d'un  chatoiement 
délicieux  ou  de  mille  brimborions  étincelants,  et 
cela  consciencieusement,  sans  recherche  de  réalisme. 
On  ne  trouvera  plus,  dans  tout  ce  volume,  d'images 
d'apparat;  à  peine,  dans  le  bas  de  la  miniature 
initiale,  un  petit  écusson  du  comte,  et  nichée,  ac- 
croupie, sur  un  des  rinceaux  de  l'encadrement,  une 
femmelette  en  turban,  chargée  de  bijoux  d'or, 
armée  d'une  sorte  de  sceptre...  L'artiste  n'a  cher- 
ché qu'un  régal  discret.  Il  n'acheva  point  par  lui- 

i  F»  5.  V.  —  '!  F°  1. 


20  LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  1 

même  ce  plat  de  roi  :  dans  les  vingt-cinq  dernières 
miniatures,  qui  sont  lourdes,  incorrectes,  qui  n'ont 
plus  la  linesse  de  touche,  la  transparence,  l'entrain 
du  début,  ou  sent  le  pinceau  d'un  élève,  appliqué 
d'ailleurs,  suivi  de  près,  conseillé,  qui  accomplit 
un  progrès  de  feuille  en  feuille,  et  qui,  à  la  fin,  ne 
devient  pas  trop  indigne  du  maître  sous  les  yeux 
duquel  il  travaille.  Pourquoi  cette  jolie  œuvre, 
entreprise  avec  amour,  mais  qui  renfermait  des 
plaisanteries  peu  obligeantes  pour  Louise  de  Sa- 
voie, passe-t-elle  brusquement  en  des  mains  secon- 
daires? Nous  pouvons  admettre  une  explication, 
tirée  des  événements. 

Dans  un  Journal  quelle  a  rédigé  et  que  nous 
citerons  souvent,  Louise  enregistre  la  mort  de  son 
mari  sous  une  forme  laconique  :  «  Le  premier  jour 
de  l'an  1496  ',  je  perdis  mon  mari.  »  Ceci  ne  sent 
pas  les  larmes.  La  comtesse  montra,  pourtant,  le 
plus  consciencieux  désespoir  :  installée  au  chevet 
du  malade,  elle  envoya  chercher  les  plus  célèbres 
médecins.  Jean  de  Saint-Gelais,  son  chambellan 
intime  et  son  historien,  nous  apprend  qu'elle  pleura 
beaucoup  :  elle  disgracia  le  médecin  ordinaire, 
comme  coupable  de  la  fluxion  de  poitrine  qui  avait 
emporté  son  mari  '-'.  L'historien  Jaligny,  attachée 
M.  et  Mme  de  Bourbon,  nous  révèle  aussi  le  bruit 


1  lor  janvier  (1495,  ancien  style  ;    L496,  style  romain). 

2  Corlieu,  ouvrage  cilé,  p.  l'M>. 


LES  PARENTS  DE  FRANÇOIS  Ie1"  27 

répandu  à  -Moulins  que.  sans  la  présence  de  ses 
enfants,  la  jeune  veuve  serait  morte  de  son  affreux 
désespoir.  Nous  en  doutons,  attendu  que  le  Journal 
de  Louise  résume  ainsi  sa  jeunesse  :  «  Les  adver- 
sités et  inconvénients  qui  lui  étaient  advenus  en 
ses  premiers  ans.  »  Plus  tard  même,  les  flatteurs 
célébrèrent  le  1er  janvier  comme  une  date  fatidi- 
quement  heureuse  de  la  famille. 

Voilà  donc  Louise  de  Savoie  veuve  à  dix-huit 
ans.  avec  une  fille  de  trois  ans  et  demi  et  un  lils 
d'un  an  ;  elle  put  d'autant  plus  se  croire  en  pos- 
session de  sa  liberté,  que  sa  belle-mère  ne  vivait 
pour  ainsi  dire  plus  :  on  lui  avait  fait  faire  un 
testament  en  février  1193.  Mais  celte  liberté  per- 
fide ne  produisit  pas  tous  les  résultats  attendus.  En 
mourant,  le  comte  avait  bien  pris  des  dispositions 
convenables  en  faveur  de  la  femme  qui  le  pleurait 
si  chaudement  :  après  une  foule  d'aumônes,  de 
donations  pieuses,  de  fondations,  qui  grevaient  le 
budget  de  ses  successeurs,  il  instituait  héritiers  ses 
enfants  légitimes  et  léguait  seulement  2,000  écus 
d'or  à  la  bâtarde  Jeanne,  o00  écus  à  chacune  des 
«  demoiselles  à  marier  de  la  comtesse  ».  Sa  veuve 
serait  tutrice  des  enfants,  avec  l'usufruit  des  do- 
maines, et  elle  devait  être  assistée  d'un  conseil  de 
huit  exécuteurs  testamentaires,  désignés  par  le  tes- 
tateur lui-même,  et  comprenant,  notamment.  Élie 
de  Polignac,  Jean  ou  Lyon  de  Saint-Gelais,  sei- 
gneur de  Saligny,  et  Jean  de  Saint-Gelais,  seigneur 


28  LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    Ier 

de  Montlieu,  chambellan  de  la  comtesse.  Solen- 
nellement, en  présence  de  toute  la  maison,  Louise 
jura  d'observer  le  testament  l  qu'elle  venait 
évidemment  d'inspirer.  Mais,  aussitôt  la  mort  du 
comte,  le  duc  Louis  d'Orléans,  chef  de  la  famille  2, 
aidé  du  maréchal  de  Gié  i  Pierre  de  Rohan,  cousin 
issu  de  germain  de  la  comtesse  Marguerite),  ré- 
clama la  tutelle,  en  alléguant  que  Louise  n'avait 
point  l'âge  de  vingt-cinq  ans,  exigé  par  les  coutumes 
pour  l'exercer.  On  se  disputa,  on  récrimina  avec 
une  grande  courtoisie.  La  comtesse  objecta  que.  si 
on  l'obligeait  à  réclamer  son  douaire,  on  mettrait 
le  patrimoine  de  la  maison  d'Angoulême  dans  une 
cruelle  situation...  Le  conseil  du  roi  se  hâta  de 
régler  cette  grosse  difficulté  par  un  expédient  :  le 
duc  d'Orléans  reçut  le  titre  de  tuteur  honoraire  ;  la 
jeune  comtesse  devait  lui  soumettre  les  comptes, 
les  projets  d'aliénation,  les  nominations  d'officiers, 
et  les  officiers  prêteraient  serment  à  l'un  et  à 
l'antre.  Ainsi  s'apaisa,  tant  bien  que  mal,  un  conflit 
qui  menaçait  de  devenir  fort  aigu.  Louise  de 
Sa  vi lie,  ulcérée,  cela  va  sans  dire,  n'en  laissa  rien 
paraître.  Louis  d'(  Irléans  et  Gié  prirent  la  direction 
de  la  maison  :  le  duc  prescrivit  un  inventaire,  et 
envoya  l'un  des  siens,  M.  de  Hochechouart,  sei- 
gneur de  Ghampdeniers,  passer  l'inspection  géné- 
rale, réunir  le  conseil  comtal,  tout  régler  et  tout  or- 

1  Procédures  politiques  du  règne  de  Louis  XII,  p.  716-722. 

2  PP.  44,  LU,  LUI. 


LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    I°r  29 

donner.  Il  faut  croire  que  ce  M.  de  Ghampdeniers,  qui 
depuis  joua  un  grand  rôle,  remplit  sa  difficile  mis- 
sion avec  «  l'esprit  des  Mortemarl  '  ».  car  Louise  de 
Savoie  fit  offrir  à  son  cousin  trois  beaux  lévriers, 
engage  d'amitié2.  La  jeune  femme  continua  donc 
ses  errements  de  dissimulation.  Elle  affecta  de  ne 
rien  modifier  et  de  rester,  dans  sa  maison  la  plus 
intime,  entourée  des  gens  de  son  mari.  Elle  se 
donnait  des  airs  de  souveraine  en  signant  les  actes  : 
Loi/se,  tout  court  ::.  comme  les  rois,  mais  elle  gar- 
dait comme  «  demoiselle  »  d'honneur  Jeanne  de 
Polignac,  ainsi  que  la  bâtarde  Jeanne  appointée 
de  74  livres  par  an.  Parmi  ses  autres  serviteurs, 
nous  nous  bornerons  à  citer  son  médecin,  «  maître 
Julien  »  ;  son  apothicaire,  (iilles  de  Villevert; 
Andrée  Lignage,  nourrice  de  son  Mis  4;  Mar- 
guerite Texier,  nourrice  de  sa  fille.  Chose  remar- 
quable, son  chambellan  Jean  de  Saint-Gelais  dis- 
parait presque  seul  et  n'a  plus  de  titre  officiel.  Il 
n'assistait  pas  aux  derniers  moments  du  comte,  et, 
dans  la  Chronique  qu'il  a  écrite,  il  affecte  même 


1  Méry  de  Rochechouart.  seigneur  de  Mortemart,  était,  à  cotte 

époque,  célèbre  coi e  brillant  conteur  (Jean  d'Anton.  IV,  361). 

-'  Fr.  20178,  f-  91,  93,  v». 

3  R.  17.  7.  —  V.  notre  Histoire  de  Louis  XII.  t.  III,  p.  lis 2,  383. 
M.  Leroux  de  Lincy  dit,  par  erreur,  que  Louise  se  retira  en  1496  à 
Chi i. 

4  Andrée  Lignage  fut  aidée  par  une  antre  nourrice,  Louise 
Frouyne.  Toutes  deux  restèrent  appointées  par  François  Ier,  la 
première  à  loi)  livres  par  an.  la  seconde  à  50  (rôle  de  1313, 
l'r.  21478,  f"  41). 


30  LES    PARENTS    DE    FRANÇOIS    I 

d'ignorer  les  graves  incidents  dont  nous  venons  de 
parler.  A  l'en  croire,  tout  se  passa  sans  difficulté  et 
le  défunt  avait  choisi  lui-même  le  duc  d'Orléans 
pour  tuteur  des  enfants  :  chose  possible,  si  l'on 
veut  ',  mais  que  contredisait  le  testament  produit, 
par  Louise. 

Homme  Louise  de  Savoie.  Jean  de  Saint-Gelais 
est  la  prudence  même  et  ne  dit  que  ce  qu'il  veut 
dire.  Sa  réserve  excessive  en  cette  circonstance, 
son  erreur  voulue  nous  mettent  sur  la  voie  des 
motifs  qui  portaient  à  croire  Louise  de  Savoie  trop 
jeune  pour  se  gouverner  seule  sans  contrôle.  Il 
aurait  fallu  une  bien  grande  force  de  caractère  à  une 
femme  de  dix-huit  ans.  ouvertement  reniée  par 
son  mari,  mise  au  fait  par  lui-même  de  tous  les 
laisser  aller  de  l'existence,  vivant  dans  une  petite 
cour  oisive,  uniquement  préoccupée  d'art  et  sur- 
tout de  fadaises,  pour  ne  pas  subir  les  effets  de  ce 
milieu,  ne  fût-ce  que  par  désœuvrement.  Comme 
le  disait  le  sage  cardinal  Pompeo  Golonna,  l'assaut 
est  continuel  et  la  victoire  ne  l'est  pas. 

1  Le  dur  d'Orléans  était  intimement  lié  avec  son  cousin.  Le 
comte  lui  avait  même  rendu  grand  service,  malgré  sa  pauvreté, 
en  lui  prêtanl  in  extremis  à  Novare  10,000  francs  moyennant  une 
rente  de  1. 01 in  francs,  que  l'on  racheta  plus  tard  à  Louise  de  Savoie. 
(Fr.  20381,  14.) 


Il 


LE  VEUVAGE  DE  LOUISE  DE  SAVOIE 


Du  jour  de  son  veuvage,  Louise  de  Savoie  appar- 
tient à  l'histoire,  par  le  double  rôle  qu'elle  devait 
au  testament  dont  nous  venons  de  parler,  comme 
directrice  de  ses  enfants  et  d'une  petite  cour.  Nous 
allons  raconter  son  grand  effort  de  lutte  jusqu'en 
1515,  époque  à  laquelle  son  labeur  porte  ses  fruits. 

L'arrangement  imposé  par  le  Conseil  du  roi  con- 
férait au  duc  d'Orléans  une  action  purement  exté- 
rieure et  assez  précaire.  D'autres  événements 
vinrent  encore  aider  à  l'essor  de  Louise.  En  1496, 
son  père  devint  duc  de  Savoie.  Au  commencement 
de  l'année  suivante,  Marguerite  de  Rohan  rendit 
son  âme  à  Dieu1;  Louise  n'éprouva,  cette  fois, 
aucune  difficulté  :  elle  lit  inventorier  par  Elie  de 
Polignac,  aidé  de  ses  deux  argentiers,  Drouin  Gal- 
lus  2  et  Georges  du  Cimetière,  le  maigre  mobilier 

1  Jean  du  Tillet  et  Sainte-Marthe  fruit  mourir  Marguerite  de 
Rohan  en  1  168.  Mais  elle  vivait  encore  en  1496,  d'après  le  P.  Labbe. 

2  Ou  Draco  Gallus,  argentier  île   1483  à  1504  (P.  1413,  f"  3:  TU. 


:i2  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

de  la  défunte.  Rien   de  plus  facile  à    remplir  que 

celle  mission.  Saut' une  bonne  cave  garnie  de  cent 
vingt  pipes  de  vin  el  un  certain  luxe  de  draps  el 
de  serviettes,  il  n'y  avait  à  supputer  qu'une  coupe 
d'or,  quelques  misérables  ustensiles  d'argent  en 
plus  ou  moins  mauvais  état,  cinq  tapisseries  aux 
armes  de  la  famille,  quelques  verdures,  des  car- 
reaux de  tapisserie  ou  de  velours  '.  Tel  était  le  nid 
de  notre  fastueux  François  Ier. 

Habituée  à  cette  misère.  Louise  de  Savoie  devait 
apprécier  et  aimer  l'argent.  Mais  elle  aimait  aussi 
l'art  et  les  lettres,  et  elle  continua  d'autant  plus 
naturellement  les  traditions  de  son  mari,  que  ces 
traditions  étaient  également  les  siennes  et  celles 
de  sa  famille;  sa  tante,  la  reine  Charlotte, avait  été, 
jadis,  bien  heureuse  de  rencontrer  dans  la  lecture 
une  diversion  aux  ennuis  conjugaux;  son  oncle. 
L'évêque  de  Genève,  Jean  Louis,  était  un  bibliophile 
convaincu  ;  son  frère,  (maries,  plus  tard  encouragera 
Claude  de  Seyssel  ~.  Louise  conserva  donc  et  l'enlu- 
mineur Testant  et  l'écrivain  Jean  Michel  :  bien  plus, 
elle  soigna,  (die  agrandit  la  bibliothèque  de  son 
mari.  Cognac  ne  tarda  pas  à  briller  encore  :  artistes 
et  joyeux  romanciers  devaient  s'y  trouver  en  pays 
ami.  Tout  ce  qui  touche  la  jeune  veuve  va  prendre 


Gallus").  Jean  Gallus    ('tait  procureur  de   la  comtesse  à   Épernav 
(X1"  lis:;.  20*;,  y).  Cf.  P.  1403. 

'  20  avril  1497.  Fr.  22335,  f"  293  et  suiv. 

*  L.  Delisle,  Le  Cabinet  des  manuscrits.  1,  184. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  33 

l'empreinte  de  rameur  de  la  vie  et  de  la  gaîté, 
d'une  gaité  parfois  un  peu  nerveuse.  Louise  allé- 
guera rarement  comme  emblème  la  cordelière1, 
chère  aux  veuves,  aux  moines,  aux  chastes,  fût-elle 
en  or:  elle  prendra,  comme  son  mari-,  la  sala- 
mandre, animal  bien  dépourvu  d'ailes,  mais  éter- 
nel, voluptueux,  né  dans  les  flammes  et  y  vivant, 
ou  encore  la  sage  chouette,  oiseau  de  Minerve  el 
des  ténèbres  3.  Le  feu,  les  ténèbres  !  Les  fleurs, 
aussi,  elle  adorera  les  fleurs,  surtout  le  myosotis, 
puis  l'œillet  rouge,  la  pensée,  la  rose,  toutes  les 
fleurs  :  campanules,  asters,  camélias,  soleils  4.  per- 
venches, coquelicots,  bluets  :  on  lui  en  peint  à  pro- 
fusion, depuis  la  plus  exquise,  la  fleur  des  champs, 
jusqu'à  l'œuvre  étrange  de  quelque  savant  jardi- 
nier ou  de  quelque  miniaturiste  5  ;  la  fraise  aussi, 
et  en  particulier  une  certaine  grosse  fraise  ronde 
caractéristique,  d'aspect  savoureux  et  charnu;  ses 
fraises  mériteraient  un  herbier  à  part  6.  Tout  le 
monde  aimait  les  Heurs  et  les  fraises,  mais  il  faut 
bien  croire  que  Louise  de  Savoie  s'y  complaisait 
spécialement,  car  nous  nous  apercevons  que,  pour 
prendre  possession  d'un  manuscrit  récemment 
acheté,  elle  faisait  peindre  sur  la  tranche  son  écus- 
son,  et  dans  la  marge  initiale  des  fraises,  des  fleurs, 
avec  entrelac  de  cordelière  7. 

i  Fr.    1393,    2:i2. 

2  Le  P.   Hilarion  de  Coste,  Éloges  et  Vies,  II,  167. 

3  Fr.  1393,  f°  i.  —  *  Fr.  1393.  —  5  Fr.  2:i2.  —  *  Fr.  1393.  —  ?  Fr. 
252,   f°  i,   v". 

3 


1!)  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Elle  paraît  aussi  avoir  partagé  la  passion  de  ses 
contemporains  pour  la  musique. 

Au  reste,  une  tendance  générale  portail  les  per- 
sonnes d'un  rang  distingué  à  s'installer  agréable- 
ment dans  L'existence,  à  rechercher  tout  ce  qui  peut 
la  charmer,  ['(''lever,  la  raffiner.  Dispersé  dans  les 
châteaux  et  les  gentilhommières,  le  mouvement 
n'y  trouvait  point  autant  d'élan,  ni  le  même  éclat, 
ni  la  même  précision  qu'en  Italie  :  mais  un  certain 
fonds  commun  d'appétit  intellectuel  était  le  même. 
Les  pures  beautés  du  sport  baissaient  un  peu  dans 
la  faveur  mondaine  :  Les  arts,  si  précieux  qu'ils 
fussent,  de  bien  sauter,  de  bien  danser,  de  chevau- 
cher excellemment,  et  jusqu'à  la  chasse  elle-même, 
ne  semblaient  plus  suffisants  pour  remplir  la  vie. 
De  nobles  châtelains  trouvaient  un  secret  plaisir,  je 
ne  dirai  pas  seulement  à  soutenir  ou  à  aimer  des 
écrivains,  des  artistes,  mais  à  le  devenir  eux- 
mêmes.  Charles  de  Coétivy,.que  nous  avons  vu  faire 
des  vers,  avait  «les  imitateurs  dans  la  région  de 
Poitiers.  Le  poitevin  Bouchet  nous  apprend1  que 
le  jeune  prince  de  Talmont,  iils  du  sire  de  la  Tré- 
moille.  «ne  fut  onc  du  nombre  des  oiseux;  tous- 
jours  pe?vwit  île  l'esprit  ou  des  yeulx,  ou  bien  du 

corps »  il  composait  des  rondeaux,  il  faisait  de  la 

musique.  Et,  sans  chercher  plus  loin,  nous  allons 
ici  présenter  an  lecteur  une  famille,  qui  tenait  le 

1  Le   temple  <!<•  bonne  renommée  (1517),  f'  ix. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  35 

liant  bout  à  Cognac,  type  achevé  d'une  lignée  de 
cour  à  cette  époque  :  la  famille  de  Saint-Gelai s. 

Les  Saint-Gelais,  déclarés  descendre  des  anciens 
comtes  de  Lusignan  '.  se  rattachaienl  sinon  à  des 
ancêtres  grecs  * >  1 1  romains,  tout  an  moins  à  la  fée 
Mélusine:  ils  vivaient  héréditairement  d'offices  de 
cour  ou  de  bénéfices  ecclésiastiques2.  Leur  race 
foisonnait:  l'aîné,  selon  l'usage,  conservai!  le  gros 
des  domaines,  pour  y  faire  souche,  et  le  reste 
se  glissait  partout.  Ils  abondaient  à  la  cour  de 
Cognac  ;  on  en  trouve  trois,  écuyers  en  même 
temps,  Jacques.  Baud  e1  Tranchant  :!  :  Jacques  se 
tif  députer  près  du  roi,  en  1471,  par  Marguerite  de 
Kohan  '*.  Baud  passa  à  la  cour  de  Louis  XI,  où  il 
devint  chambellan,   pensionnaire,  capitaine".  Un 


1  Brantôme,  V.  16. 

-  V.  nul.  IV.  20228:  IV.  26102,  760  :  TU.  Saint-Gelais,  107  et  s.;  IV. 
20222.  On  trouve  des  Saint-Gelais  au  xiii"  siècle  (V.  not.  Bibl.  de 
l'Institut,  îns.  Godefroy  149,  f"  127,  v,  Hugues  de  Saint-Gelais, 
chevalier,  Guillaume  de  Saint-Gelais,  éciiyer;.  Les  généalogies 
siini  loin  de  concorder  entre  elles  ;  nous  suivons  ici  la  filiation 
donnée  dans  le  ms.  fr.  20222,  et  TU.  Saint-Gelais,  11)7  et  suiv.  V. 
aussi  La  Thaumassière,.Hz's^.  du  Berry,  p.  969;  Lettres  de  Louis  XI, 

11,  25.  Il  y  avait   aussi   ■   autre  branche,  dite  de  Saligny  ou 

Seligny,  descendant  de  Mibygol  ou Merigot,  autre  (ils  de  Charles. 
et  frère  par  conséquenl  de  Jean  I"  etde  Pierre.  —  Cf.  Charles  de 
Saint-Gelais,  évéque  d'Elne  (1470-75)  ou  un  Poitevin  en  Roussillon 
fin  xv"  siècle,  parE.  de  Foucher,  in-8°. 

3Cull.  Bastard,  1292,  898,  900:  TU.  Saint-Gelais,  i:  Gai.  d'au- 
tographes, 2!)  mai  1886, Eug.  Charavay,  n°  133:  Archives  du  Collège 
héraldique,  n"  680. 

*  Onill.  du  2i  déc.  1171.  TU.  Saint  Gelais,  S. 

:'  Reçu  de  12  livres  puni-  un  quartier  deses gages,  comme  écuyer 
panetier,  22  avril  116:!.  TU.  Saint-Gelais,  3.  Reçus  de   1494  à  1500  : 


:{0        LE  VEUVAGE  DE  LOUISE  DE  SAVOIE 

autre,  Charles,  licencie  es  lois,  débuta  en  1487  par 
offrir  au  comte  d'Angoulême  une  traduction  du 
Régime  des  Princes,  de  Gilles  Golonna1  ;  celui-là, 
plus  tard,  traduisit  le  livre  des Machabées-,  écrivit 
même,  dit-on,  une  Politicque*,  ei  devint  évoque 
d'Angoulême  sous  François  Ier.  Comme  on  l'aper- 
çoit, les  Saint-Gelais  étaient  gens  d'esprit,  élégants 
et    beaux   diseurs,   et    le    modeste    entourage  des 

les  derniers  sont  d'une  main  très  tremblante  :  lit.  Saint-Gelais,  1 1  ; 
ras.  Clairamb.  222.  f"  182,  223,  f°  313,  224.  n-  103,  408.  363;  fr. 
25782.  f"  146,  147;  Portef.  Fontanieu,  cl"  de  1499;  Fonds  Bourré, 
Caf.  Veesen,  536  :  Archiv.  des  Pyrénées-Orientales,  15.  283,  2U2. 

1  Fr.  1204. 

'-'  Les  excellentes  magnifiques  et  triomphantes  Croniques  des 
très  louables  et  moult  vertueux  faietz  de  la  saincte  hystoire 
de  bible  du  très  preux  et  valeureux  prince  Judas  machabeus  ung 
des  ix  preux  très  vaillant  iuif.  Et  aussy  de  ses  quatre  frères 
Jehan:  Symon:  Eleazar  et  Jonathas  tous  nobles  hardyes  vaillan 
machabées  filz  du  bienheureux  prince  et  grand  pontife  Mathias. 
Lesquelz  en  diverses  batailles  sièges  de  villes,  forteresses  et 
assaulz  de  guerre  ont  subtillement  et  victorieusement  demons- 
trés  plusieurs  grans  et  merveilleux  faietz  d'armes...  Le  présent 
volume  contenant  les  deux  livres  des  Machabées  nouvellemêt 
translaté  de  latin  en  françois  el  imprimé  par  Antoine  Bonnemere 
marchant  libraire  démontant  a  Paris,  a  lenseigne  de  saine!  Mar- 
tin, rue  sainct  Jehan  de  Beaulvais,  1514,  in-fol.,  goth.,  \\«.  en 
bois. 

3  Attribuée  aussi  à  Jacques,  évèque  d'L'zès  (Brunet).  On  attribue 
également  à  Jacques  une  œuvre  intitulée  :«  Cest  lestrif  de  science 
de  nature  et  de  fortune  fait  et  accompli  le  XXe  jour  daoust  l'an 
mil  CCCC  quatre  XX  et  VIII.  »  La  dédicace,  très  modeste,  «  à 
Mgr  »,  sans  signature,  expose  que  l'auteur  (dire  ce  peu  de  chose, 
«  pour  ce  que  je  scay  que  naturellement  appettez  investiguacion 
de  lettres  et  divercité  de  nouveaulx  escrips,  pour  double  raison, 
l'une  pour  décorer  et  enrechir  vostre  hanlte  noblesse  et  celsitude 
des  vrais  aornemens  de  sapiance  si  comme  tous  seigneurs  et 
princes  faire  le  doibvent,  l'aultre  pour  en  yceulx  escrips  prandre 
recreacion  deduyt  et  passetemps.  »  (Fr.  1155.) 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  3T 

comtes  d'Angoulême  leur  servait  de  marchepied  : 
tous  ambitieux  et  scrupuleux  comme  des  cour- 
tisans. 

L'un  des  plus  brillants,  le  cadet  Pierre1  avait  tenu 
une  place  assez  considérable  ;  il  géra  les  affaires  de 
son  maître,  prisonnier  des  Antilais  (bien  qu'un 
moment  prisonnier  lui-même),  et  il  resta  ensuite 
l'homme  de  confiance,  ce  qui  lui  valut,  de  la  part 
de  Louis  XI  le  cadeau  de  la  vicomte  de  Fronsac  2. 
Il  avait  laissé  cinq  fils  3:  nous  ne  parlerons  pas  de 
deux  d'entre  eux,  qui  bornèrent  leur  ambition  à 
un  riche  mariage,  ni  de  Jacques,  voué  à  l'Eglise, 
qui  se  glissa  près  de  Louis  XI  et,  à  force  de  «  dire  les 
heures4  »  du  roi,  obtint  l'évêché  d'Uzès;  — malheu- 
reusement Louis  XI  mourut  presque  immédiate- 
ment, et  le  chapitre  d'Uzès  eut  le  mauvais  goût  de 
mettre   au  cachot  le  courrier  apostolique  qui   lui 


1  Nous  voyons  un  Jean  de  Saint-Gelais  rendre  hommage  le 
10  décembre  1483  pour  le  château  de  Saint-Gelais  qui  dépendait 
de  la  seigneurie  de  Saint-Maixent  (PP.  44,  XIIII'LVIII  .  Le  chef 
de  la  branche  aînée,  Jean,  mort  en  1448,  laissa  un  fils  unique, 
Jean,  seigneur  de  Saint-Gelais,  morl  en  1460,  qui  eut  Jean  111, 
lequel  eut  pour  fils  Charles,  mort  en  1330.  Tous  ces  Saint- 
Gelais  se  marièrent  deux  luis,  sauf  Jean  111.  Tranchant,  cadet 
de  Jean  11.  et  Antoine,  cadet  de  Jean  III.  furent  évêques  de 
Luçon. 

-  Saint-Gelais,  Histoire  de  Louis  XII,  éd.  Godefroy,  p.  25,  20  ; 
77/.  Saint-Gelais,  6,  7.  n  :  Jean  du  Port  des  Roziers,  Vie  de  Jean, 
rmnle  d'Angoulême,  p.  Lit:  lat.  17059,  173. 

:;  De  sa  femme  Philiberte  de  Fontenay. 

1  Saint-Gelais,  Ilist.  de  Louis  XII,  p.  43.  Saint-Gelais  ne  nomme 
pas  son  frère,  mais  Jacques  seul  était  en  âge  de  remplir  cet 
office. 


38  LE    VEUVAGE    DE    LOL'ISE    DE    SAVOIE 

apportait  le  nom  du  jeune  courtisan,  en  sorte  que 
Jacques  n'entra  en  possession  de  sa  prébende 
qu'avec  beaucoup  de  peine,  et  grâce  à  L'intervention 
énergique  du  grand  Conseil  deCharlesVIII  '.  — .Mais 
il  nous  faut  produire  d'une  manière  très  particu- 
lière les  deux  autres  fils,  Jean  et  Octovien,  car 
Louise  de  Savoie  subit  leur  charme,  et  un  jour 
François  1er  apportera  sur  le  troue  beaucoup  de  leurs 
goûts. 

Jean  de  Saint-Gelais,  seigneur  de  Montlieu2,  que 
nous  avons  déjà  rencontré  parmi  les  exécuteurs 
testamentaires,  semble,  à  Cognac,  le  pendant  de 
Jeanne  de  Polignac.  Ce  n'est  pas  qu'il  lût  très 
jeune  :  né  en  1457  3.  il  touchait  à  la  quarantaine 
quand  sa  comtesse  devint  veuve.  Il  avait  débuté  à 
cinq  ans  près  du  duc  Charles  d'Orléans4, et  quatre 
ans  après  à  Cognac  5,  qu'il  ne  quitta  plus,  quoique 
inscrit  dans  la  compagnie  de  Gamaches 6.  C'était  le 
pivot  de  la  cour:  il  faisait  tout;  c'esl  lui  qui,  dans 
la    crise    de    1487,  donna  l'hospitalité    au    comte 

1   Bernier,  Procès-verbaux  des  séances  <ln  Conseil  de  régence  du 

roi  Charles   17//.   p.    13,  68,  161. 

-  A  Montlieu,  Pierre  de  Saint-Gelais  portail  le  titre  de  sei- 
gneur de  Montleu  -  [TU.  Saint-Gelais.  6,  9  :  en  1485,  1  187,  1490, 
1495,  un  Louis  de  Saint-Gelais  a  le  titre  de  seigneur  de  «  Mons- 
tcreul,  Montereul,  Monteru,  ou  Monterou  ■>  (ici..  10  :  ms.  Clair,  223, 
f08  2«J'i.  307,  321  .  qui  ne  doit  pas  être  le  même  que  Montlieu. 

3  V.  notre  ouvrage  Procédures  politiques  du  règne  de  Louis  XII, 
p.  368. 

i  Hist.  de  Louis  XII,  p.  1. 

5  <■  Huit  ans,  dit-il,  après  l'expulsion  des  Anglais.  »  hl..  p.  27 
(c'est-à-dire  après  la  morl  du  dur  . 

»  (?)  TH.  Gamaches,  n    139,  v°. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  :>'J 

Charles1,  qui  probablement  négocia  la  soumission 
et  le  mariage,  qui,  par  la  suite,  alla  solliciter  près 
de  M.  et  Mme  de  Bourbon  la  liberté  du  duc  d'Or- 
léans, et  s»'  laissa  choyer,  fêter,  figura  avantageu- 
sement dans  les  banquets  et  les  bals,  et  partit  enfin 
fort  satisfait,  quoique  le  duc  d'Orléans  restât  en 
prison2.  Chambellan  de  la  jeune  comtesse  dès  le 
premier  jour,  ses  allures  un  peu  intimes  prêtaient 
aux  commentaires.  La  variété  de  ses  aptitudes 
montre  la  souplesse  de  son  caractère  :  dans  ['His- 
toire de  Louis  XII,  qu'un  motif  politique  L'induisit 
pins  tard  à  écrire,  on  sent  un  homme  spirituel, 
brillant,  léger,  plein  d'aisance  et  de  goût,  une  intel- 
ligence 1res  Littéraire,  très  aiguisée,  que  nul  scrupule 
ne  gêne.  Taire  ou  habiller  une  vérité  qui  Lui  dé- 
plaît Lui  semble,  comme  historien.  La  chose  du 
monde  la  plus  logique  ;  il  le  t'ait  du  ton  d'un  char- 
meur de  profession.  Nous  ne  savons  son  influence 
sur  Louise  que  par  des  indiscrétions  ;  il  ne  s'en 
vantait  pas,  il  s'effaçait  dans  les  cas  difficiles,  vo- 
lontiers il  se  présentait  comme  une  victime.  Tou- 
tefois, près  de  la  jeune  veuve,  on  s'accordait  à  lui 
décerner  la  première  place. 

La  seconde  appartient  à  Octoviende  Saint-Gelais, 
né    à  Cognac  en    1468  3,    ancien  élève  de  Sainte- 

1  V.  notre  Hist.  de  Lotus  XII. 

2  Même  Histoire. 

3  On  le  fait  naître  en  1406  :  nous  avons  publié  un  texte  où  il 
déclare  être  né  en  1  168  Procédures  politiques,  p.  cxx.iv;.  La 
notice  que  lui  consacre  la  Gallia  Chrisiiana  est  assez  inexacte. 


40  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Barbe1,  père2  d'un  enfant  qui  devait  devenir  très 
célèbre  comme  poète  efféminé  et  licencieux,  Mellin 
de  Saint-Gelais,  ainsi  appelé  en  souvenir  de  la  fée 
Mélusine3. 

Destiné  dès  son  berceau  aux  bénéfices  ecclésias- 
tiques, «  le  gentil  évesque  »  (comme  on  disait  4), 
fin,  musqué,  excita,  de  bonne  heure,  un  engouement 
incroyable.  C'était  un  homme  du  monde,  plein  d'es- 
prit et  de  verve,  avec  une  grâce  extrême,  un  savoir- 
faire  sans  pareil.  A  sa  sortie  du  collège,  il  devint 
protonotaire  et  ne  songea  plus  qu'à  se  pousser. 
Que  lui  fallait-il  ?  une  œuvre  retentissante,  une 
traduction  en  vers.  Quel  Père  de  l'Église  alla-t-il 
choisir?  L'illustre  Pie  II,  ./Eneas  Silvius  Piccolo- 
mini  :  un  moderne,  un  italien,  qui  avait  eu,  comme 
saint  Augustin,  plusieurs  manières,  une  jeunesse 
agitée,  puis  un  pontificat  éminent.  Ces  deux  points 
extrêmes  séduisirent  sans  doute  Octovien  ;  pour  le 
moment 5,  il  ne  s'attacha  pas  à  la  seconde  manière, 


1  Séjour  d'honneur.  Ainsi,  dit-il,  que  ses  frères.  Y.  notre  ouvrage 
La  Veille  de  la  Réforme,  p.  .'i29. 

-  Cependant  Symphorien  Champier,  dans  sa  préface  de  VHis- 
toire  de  Bayard,  traite  Mellin  de  neveu  d'Octovien,  et  une  généa- 
logie ms.  (77/.  Saint-Gelais)  lui  assigne  pour  père  un  Nicolas  de 
Saint-Gelais,  frère  aîné  d'Octovien. Tous  les  autres  généalogistes  le 
font  fils  d'Octovien.  M.  Blanchemain  (Notice  sur  Mellin  de  Saint- 
Gelais)  fait  naître  Mellin  le  3  novembre  1487. 

3  «Et  celluv  là  qui  sa  Melline  adore,  »  dit  Ronsard,  en  parlant 
de  Baïf. 

1  Les  hardiesses  des  princes,  par  Jean  Sala. 
«  Quant,  au  premier,  le  livre  translatai 
D'Euryalus  et  de  Dame  Lucresse.  »  (Séjour  d'honneur,  IV.) 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DL    SAVOIE  il 

ni  aux  traités  de  théologie  ou  de  polémique  qu'elle 
comportait  ;  il  s'en  prit  à  un  roman  de  jeunesse. 
légèrement  charnel,  Y  Amour  d'Euryale  et  de  Lu- 
crèce; il  enleva  rapidement  sa  traduction,  car  An- 
toine Vérard,  le  libraire  à  la  mode,  la  publia  le 
6  mai  1494.  L'héroïne  est  une  belle  dame  de  Sienne, 
couverte  d'or  et  de  diamants,  Monde  comme  les 
blés,  mariée  à  un  riche  personnage,  Ménélas,  «  in- 
digne d'un  tel  trésor  et  prédestiné  à  être  trompé 
par  sa  femme,  et,  comme  on  dit,  à  ceindre  son  front 
d'une  couronne  de  cerf  dix  cors  »  (ainsi  s'exprime 
le  jeune  théologien)  : 

Petite  bouche  et  lèvres  coralines, 
Plus  vermeilles  que  ne  fut  onc  coral, 
Lucresse  avoit,  de  estre  baisées  dignes 
Et  doulcement  morses  sans  faire  mal  : 
Petites  dens  plus  blanches  que  cristal, 
Entre  lesquelz  sa  langue  armonieuse 
Faisoit  ung  son  plaisant  et  cordial 
Avecques  chant  et  voix  mélodieuse. 
Son  corps  estoit  de  toutes  pars  louable... 
...  Facessies  yssoienl  de  sa  bouche 
Et  parolles  exquises  à  merveilles... 

Euryale,  seigneur  de  la  cour  de  l'empereur  Si- 
gismond,  la  voit  et  reçoit  le  coup  de  foudre  ; 
Lucrèce  également.  Elle  s'en  désole,  nous  devons 
le  dire:  elle  voudrait  pouvoir  aimer  son  mari.  Hé- 
las, il  est  d'inexorables  prédestinations! 


iJ  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Faire  ne  peult  chasteté  demourance 

En  haulx  palais  :  tel  lieu  lui  est  contraire. 

On  devine  le  reste:  malgré  les  résistances  inté- 
rieures de  Lucrèce  une  correspondance,  un  frère 
bâtard  pour  courrier,  la  défaite  de  Lucrèce,  une 
rencontre,  et  là  un  essai  de  défense,  un  vain  appel 
de  Lucrèce  à  l'idéal,  une  énergie  heureuse  d'Eu- 
ryale,  retracée  sans  fard  ;  en  lin.  l'irrassasiabilité  des 
amoureux  rassasié»...  Lucrèce  va  en  pèlerinage  et 
en  rapporte  un  nouvel  amoureux;  cette  fois,  le 
mari  se  plaint  :  il  a  tort,  car  sa  femme  l'égaré; 
bientôl  nous  la  retrouvons  dans  les  bras  d'Euryale. 
Heureux  instants,  trop  courts  !  A  partir  de  ce  mo- 
ment, les  malheureux  vont  vivre  de  tourments. 
Euryale,  amené  à  Rome  par  son  prince,  y  tombe 
malade;  il  revient  à  Sienne,  et  voilà  qu'il  lui  faut 
repartir  sans  avoir  vu  Lucrèce  que  de  loin  et  sans 
lui  parler  autrement  que  par  lettres.  Lucrèce  prend 
le  deuil  et  meurt  de  chagrin:  Euryale  finit  par 
épouser  une  demoiselle,  sur  l'ordre  de  l'empe- 
reur... 

Je  ne  pense  pas  qu'on  ait  jamais  pris  ce  genre 
d'œuvres  pour  type  d'un  exercice  de  séminaires: 
le  monde  spécial  auquel  appartenait  Octovien  ne 
les  jugeait  pourtant  pas  aussi  anti-ecclésiastiques 
qu'on    pourrait    croire  '.   pourvu   qu'il  s'y   mêlât, 

1  on  admettait,  fort  bien,  dans  le  haul  clergé,  des  habitudes 
assez  mondaines.  Le  grave  Jean  d'Auton  raconte  qu'en  1507  l'ar- 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  ^3 

comme  en  Italie,  un  ingrédient  officiel  de  dévo- 
tion, qui  lirait  encore  moins  à  conséquence.  Can- 
didat à  un  évêché,  Octovien  dédia  donc  son  livre 
au  roi  el  le  mit  sons  l'égide  de  la  sainte  Trinité  '. 
Il  inséra  même  quelques  légères  excuses,  à 
l'usage  des  censeurs  trop  rigides.  Le  roman  origi- 
nal avait-il  empêché  son  auteur  de  devenir  pape? 
In  éminent  pape?  Ne  fallait-il  pas  se  distraire  en  Ire 
deux  prières?...  «   Car,  selon  commune  opinion, 

Tousiours  prier  n'est  pus  nécessité.  » 

Octovien  invoquait  pieusement  le  Créateur. 

chevêque  de  Son?,  Tristan  de  Salazart,  assistait,  armé  de  pied  en 
cap,  au  siège  de  Urnes,  et  que  quelques  jours  après,  à  un  bal  donné 
il  Milan,  Louis  XII  lit  danser  les  cardinaux  présents. 

i  Lystoire  de  Eurialus  et  Lucresse  vrays  amoureux  selon  pape 
pie,  éd.  goth.,peti1  in- 1  .  suivie  de  la  traduction,  par  «  JohannisFlo- 
ridi  ».  de  ['Histoire  de  Guisgardet  Sigismotide,  del'Arétin.  Imprimé 
le  G  mai  1493,  par  Ant.  Vérard.  Au  folio  1,  une  gravure  de  bois 
représente  un  pontife  assis,  faisant  étudier  son  livre  à  des  jeunes 
gens,  l'nis.  on  lit  cette  dédicace  : 

En  lonneur  de  la  sainete  Trinité, 
Louenge  de  vous,  <  barles  roy  très  chrestien, 
De  latin  en  françois  j'ay  translaté 
Lystoire  du  très  for!  amoureux  1  i •:•  1 1 
D'Eurialus  cl   di   Lucresse,   le  maintien 
Qui  en  amours  ont  eu  durant  leur  vie, 
Ainsi  que  la  descript,  ou  temps  ancien, 
Eneas  Silvius,  nommé  pape  pie. 

Cf.  Les  angoisses  et  remèdes  d'amour  du  Traverseur  .1.  Boi  cheï) 
àson  adolescence,  auquel  est  adjousté  une  plaisante  histoire  d'Eu- 
riale  et  Lucresse  rédigée  en  langue  latine  pur  .-Eneas  Sylvius, 
poète  excellent,  et  depuis  trad.  en  vulgaire  françois.  Rouen,  Abrah. 
Cousturier,  L599,  pet.  in-IJ. 


44  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Dès  mars  ou  avril  14911,  à  vingt-trois  ans,  le 
fécond  protonotaire  mit  la  dernière  main2  à  une 
autre  œuvre,  originale,  et  depuis  longtemps  polie 
avec  amour.  Le  Séjour  d'honneur. 

Il  s'inspirait,  celle  fois,  de  Dante,  ou  plutôt  de  Vir- 
gile. Le  Paradis  des  Cieux  ne  lui  étant  peut-être  pas 
aussi  clairement  connu  que  les  Champs-Elysées, 
ou  ne  lui  offrant  pas  le  même  intérêt,  il  prenait 
son  vol  à  la  suite  du  chantre  d'Énée,  mais  diploma- 
tiquement. Plus  deStyx  IS'il  va  dans  l'autre  monde. 
c'est  pour  y  rendre  visite  aux  personnages  influents 
d'outre-tombe:  Louis  XI,  Mornac  (le  Jean  de  Saint- 
Gelais  de  la  duchesse  d'Orléans),  ou  à  tels  au- 
gustes vivants  :  Anne  de  France,  «  autre  Sémi- 
ramys,  ou  nouvelle  royne  des  amasones,  »  le  roi 
Charles  VIII  (pauvre  cerveau),  qui  devient  ici 
«  Salomon,  quant  au  fait  de  Prudence,  »  Scipion, 
Camille,  Fabricius,  Ptolémée,  Papirius,  etc.   etc. 

Le  piquant  du  poème  réside  dans  la  mise  en 
scène  de  l'auteur  par  lui-même.  Octovien  est  là, 
simple  clerc,  dans  un  cabinet  de  travail,  seul,  triste, 


1  La  composition  dura  plusieurs  années,  car  Octovien  parle  de 
Louis  XI  comme  l'ayanl  vu  «il  n'y  a  pas  six  ans  •.  Ainsi,  en  148S, 
une  partie  iln  texte  était  déjà  écrite. 

-  L'impression  esl  par  Antoine  Vérard,  le  2.'j  août  1499,  et  signée 
de  «  messire  Octovien,  lors  protonotaire  et  depuis  évesque  d'An- 
goulême  ».  L'ouvrage  a  eu  plusieurs  éditions  depuis  1519.  Sa  date 
exacte  ressorl  de  ce  fait  qu'Octovien  vante  la  reddition  de  Nantes 
par  le  sire  d'Albrel  février  1491)  el  dit  que  le  duc  d'Orléans  se 
trouve  encore  à  la  grosse  tour  de  Bourges  (d'où  il  sortit  en  mai 
1491.  V.  La  veille  de  la  Réforme,  p.  329.) 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  45 

sans  amour:  tout  à  coup  brille  un  rayon,  que  dis- 
je?une  apparition.  Elle  n'a  rien  de  mystique.  C'est 
une  belle  déesse  blonde  cl  grasse,  «  Sensualité  »  ; 
elle  parle,  elle  rappelle  les  daines  d'autrefois,  elle 
s'exclame,  à  la  vue  des  paperasseries.  Octovien 
va-t-il  l'écouter,  la  suivre?  On  devine  qu'il  hésite, 
et  on  devine  qu'il  accepte.  Les  voilà  partis  pour  un 
pays  idéal  :  doux  pays  de  Fleurie-Jeunesse,  de 
Mondain-Plaisir,  où  coule,  de  chute  en  chute,  le 
fleuve  de  Mondaine-Liesse,  chanté  par  Boccace. 
Dans  ce  pays-là,  Octovien  rencontre  ses  amis,  ses 
chefs,  qui  naviguent  agréablement  (à  quoi  bon  dis- 
simuler?) sous  la  direction  de  Fol-Abus.  Ensuite,  la 
pérégrination  s'accentue  en  aventures  frappantes. 
L'Enfer!  Le  clerc  vogue  sur  la  mer  Mondaine,  il 
assiste  à  un  bal  fantastique,  infernal.  Si  voilà 
l'Enfer,  c'est  qu'on  ne  dépose  [dus  à  la  porte  «  huile 
espérance  ».  Octovien  se  grise,  il  se  laisse  entraîner, 
la  vertu  fuit...  Il  passe  de  là,  longuement,  par  la 
forêt  des  Aventures;  finalement  il  aborde  au  palais 
splendide,  admirable,  «  où  tous  cueurs  tendent  et 
désirent,  »  le  Paradis,  essentiellement  terrestre, 
dont  la  Cour  a  les  clefs.  Il  s'entretient,  en  cette 
sphère,  avec  Ambition  et  Age;  tout  s'achève  sur 
une  audience  de  la  Raison. 

La  Raison  !  Octovien  est-il  évêque?  Pas  encore; 
candidat,  oui.  En  réalité,  il  est  toujours  assis  à  sa 
table,  parmi  ses  papiers.  Il  a  fait  un  voyage,  un 
voyage  autour  de  sa  chambre,  à  travers  ses  souve- 


40  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

nirs  :  il  y  a  revu,  notamment,  la  dame  qui  lui  ins- 
pira Euryale,  et  il  soupire... 

Mais  maintenant,  puisque  porte  lunettes, 
De  Cupido  ne  m'acointeray  plus  : 
De  sa  maison  suis  chassé  et  forclus  : 
Plus  ne  feray  ne  rondeau lx  ne  ballades, 
Cela  n'est  pas  restaurant  pour  malades... 

Malade,  c'est-à-dire  épiscopable!  Car.  enfin,  il  ne 
s'agit  pas  de  couvent,  niais  d'évêché.  La  Provi- 
dence n'a-t-elle  pas  créé  Octovien  courtisan,  grand 
seigneur,  cadet?  Il  ne  s'est  pas  créé  lui-même,  et 
que  fait-il.  sinon  tout  simplement  suivre  le  cours 
de  sa  vie.  puisqu'il  est  homme  et  mis  au  monde 
pour  «<  avoir  chevaulx  et  grosse  prébende  ;  en  boiste, 
le- cent  mille  escuz  d'or..., aller  es  lieux  où  puisse 
venir  dames  à  gré  et  damoiselles.  pour  faire  le 
transy d'amours...,  (avoir  toujours  le  barbier  près 
pour  agencer  cheveux,  chantres,  lut z.  tabourins. 
rebecs...  »  Malgré  ses  maladies,  il  ne  rêve  que  ban- 
quets (d  ébats, 

L'accueil  des  dames,  aussi  leur  bienvueillance, 

Les  doulx  regards,  leur  sage  contenance, 
Et  leurs  devys... 

Nous  possédons  encore  un  magnifique  manus- 
crit de  ce  Séjour  d'honneur,  offert  par  l'auteur  lui- 
même1    :    l'artiste   l'a  rehaussé  d'admirables  bor- 

1  Fr.  12783. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  il 

dures  de  fleurs,  de  fruits  el  d'animaux,  parmi 
lesquels  nous  revoyons  la  sa  la  ma udre  l.  Cinquante- 
cinq  miniatures  montrent  Octovien  en  laïque,  dans 
les  différentes  scènes  de  son  roman;  à  la  lin.  on 
trouve  beaucoup  de  blasons  de  cardinaux. 

Octovien  devint  des  lors  le  parangon  de  bien 
des  dames,  le  phénix,  l'immortel  poète-,  l'homme 
d'espril  et  «  déveine3  »  par  excellence.  Il  ne  s'at- 
tarda pas  dans  son  triomphe.  Il  se  lit  charger  par 
Charles  VIII  de  traduire  une  nouveauté  italienne. 
Le  Livredes  persécutions  des  crestiens,  de  Boniface 
Simonetta  4.  Puis,  comme,  brusquement,  un  souffle 
militaire  et  chevaleresque  emportait  la  jeunesse, 
il  lança  une  satire,  une  exhortation  enflammée, 
patriotique  : 

Nous  employons  le  temps  à  voluptez... 
Abitz  portons  couppez,  eschiquetez, 


i  F'  M)  v".  dans  In  bordure. 

2  «  Donl  a  jamais  en  sern  mention.  »  (Épître  de  Pierre  Ger- 
vaise  à  Jean  Bouchet,  vers  l'!20:  insérée  dans  les  Épistres  fami- 
lières de  Jean  Bouchet.  ép.  22). 

n  -.m,,  :  G   la\  s.  rc   ér.  nd  orateur... 

De  vos  escripz  les  livres  sont  tous  pleins. 

Vostre  bon  bruict  vulle  par  champ  et  plains... 

Dépl.  de  Guill.  Crétin  sur  le  trépas  de  Jean  Okeghem,  publiée 
par  Ern.  Thoinan.  Paris.  1864,  8°,  p.  37),  etc. 

3  J.  Bouchet,  Épîtres  57,  61.  07  :  «  La  veine gentile,  fort  amou- 
reuse. » 

;  Imprimé  en  1492,  à  Milan,  in-f".  Imprimé,  avec  bois,  par  Vé- 
rard,  in-4°,  s.  I.  n.  il..  232  ff.  D'après  Colletet,  Octovien  remil  au 
roi  cette  traduction  en  1  i96. 


48  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Pimpelotez,  larges  et  fagotez, 

Souliers  pattez  d'une  estrange  manière1... 

A  ce  moment  de  la  vie  d'Octovien,  l'évêque  d'An- 
goulême, Robert  de  Luxembourg,  vint  à  mourir  : 
le  chapitre  cathédral  élut  à  sa  place  un  bon  cha- 
noine, Jean-Elie  de  Collonge.  Le  comte  Charles,  qui 
vivait  encore,  ne  pouvait  pas  laisser  passer  cette 
occasion  unique  d'obtenir  l'évêque  de  son  choix,  un 
prélat  dont  le  monde  raffolait.  Sur  la  présentation  du 
roi,  Octovien  reçut  la  mitre.  Collonge  intenta  un 
procès  :  Octovien  ne  se  soucia  d'un  tel  détail  et  se 
lit  sacrer  à  Lyon,  en  très  grand  apparat,  devant  le 
roi,  les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourbon,  les  comtes 
d'Angoulême,  de  Foix,  de  Nevers,  de  Montpensier, 
bref  toute  la  cour.  Le  17août  1 195,  il  opéra  une  entrée 
pompeuse  dans  sa  ville  épiscopale,  escorté  du  comte 
Charles  et  de  huis  les  officiers;  il  alla  prendre  posses- 
sion de  la  cathédrale,  aux  sons  des  fanfares,  et  célé- 
bra une  messe  de  la  Vierge.  Deux  ans  après,  son 
obscur  compétiteur  s'estimait  bien  heureux  de  se  dé- 
sister moyennant  une  pension  de  cinq  cents  livres  -. 


1  Le  poème,  également  militaire,  d'André  de  la  Vigne,  La  Res- 
source de  la  chrestienté,  fut  offert  par  lui  au  roi  (m.  fr.  1687, 
exempl.  à  tontes  marges  peintes)  et  au  comte  d'Angoulême 
(m.  fr.  16U9,  exempl.  sur  papier,  très  ^simple,  portant  à  la  pre- 
mière page  l'écu  du  comte  :  France,  à  lambel  chargé  de  crois- 
sants de  gueule).  L'auteur  parle  de  Gharlemagne,  etc.  11  s'excuse 
de  n'avoir  pas  la  science  et  la  prudence  «  de  Virgille  ou   Bocace  ». 

2  Gallia  Ckristiana,  II,  1018  :  Vies  d'Octovien  de  Saint-Gelais, 
Mellin  de  Saint-Gelais...,  par  Guill.  Colletet,  publiées  pour  la  pre- 
mière fois  par  E.  Gellibert  des  Seguins. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  49 

Tel  fui    le  tuteur  ecclésiastique   légué  à  Louise 
par  son  mari. 

Ce  jeune  prélat  de  liante  mine,  mais  souffreteux, 
comme  il  le  disait,  usé  parle  plaisir1,  prit  sur  elle 
un  ascendant  singulier.  Jean  de  Saint-Gelais  erii- 
(lait  le  corps  et  se  trouvait  en  droit  d'appeler  la 
cour  de  Cognac  «  un  second  Paradis  »;  Octovien 
guidai!  l'esprit.  Certes,  pas  plus  dans  ce  temps-là 
(|ii  en  d'autres,  le  clergé  n'a  manqué  de  prêtres 
éminents,  de  moines  respectables,  de  prélats  sans 
reproche  (comme  le  cardinal  d'Àmboise),  et  cepen- 
dant, si  l'on  s'en  rapportait  ace  que  raconte  Louise 
de  Savoie  dans  VHeptaméron,  on  ne  verrait  partoul 
«pie  des  ecclésiastiques  licencieux  el  lions  vivants; 
Louise  choisit  comme  objet  de  son  admiration  n\\ 
élève  de  Boccace,  un  peu  païen,  et  spirituel,  et  gra- 
cieux, et  amoureux  :  le  grand  prêtre  de  la  lin  du 
siècle. 

Ce  pontife  se  multiplait.  On  a  publié  sous  son 
nom  et  celui  d'André  de  la  Vigne  secrétaire  (lu 
père  de  Louise  de  Savoie,  le  Vergier  d'hon- 
neur, un  récit  fort  actuel,  où.  parmi  des  pièces  de 
vers  de  provenances  variées,  on  en  trouve  qui 
semblent  difficiles  à  concilier  avec  une  signature 
épiscopale  :  la  ballade  grossière  contre  les  moines, 
à  propos  de  bernardins  donl  les  dames  de  Moulins 
pleuraient  le  départ  ;  la  verte  poésie  sur  la  satisfac- 

1  Blanchemain,  notice  citée. 


50  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

lion  des  dames  de  Florence  à  l'arrivée  de  l'armée 
française  l  ;  le  Dit,  très  sale,  des  dames  de  Tours  sur 
un  sujet  semblable.. .  Il  s'y  mêle  des  louanges 
excessives  en  l'honneur  d'Octovien,  «  riche  en  tous 
sens,  sage  et  parfait,  prince  des  bons...  De  vous 
louer  tout  le  monde  s'aplique...  »,  lui  disait-on.  . 
Octovien  lit  sa  cour  à  Louise  de  Savoie  en  tra- 
duisant pour  elle  les  Epîtres  d'Ovide,  encore 
inédites  en  français  ;  ce  travail  s'acheva  le  16  fé- 
vrier 1497  2.  C'est  alors  que,  probablement,  aban- 
donnant le  Boccace  dont  nous  avons  parlé,  l'enlu- 
mineur de  Louise  se  mit  à  illustrer  l'œuvre  du 
joyeux  prélat.  Pour  entrer  dans  l'idée  profonde  du 
traducteur  des  lettres  «  que  les  dames  escrivoyent 
à  leurs  marys  et  amants  »,  il  s'agissait  de  glorifier 
la  femme,  et  toujours  mince,  blonde,  aux  yeux 
gris  bleu.  Chaque  illustration  forme  ici  3  un  petit 
tableau,  plutôt  qu'une  miniature,  un  portrait  de 
femme  à  mi-corps:  nous  avons  ainsi  la  monogra- 

Et  leur  semblaient  estre  a  ung  paradis 
De  voir  Françoys  en  leurs  terres  marcher  ; 
Car  bien  scavenl  que  pour  enharnacher, 
La  nef  Venus  d'amoureux  advirons 

Et  pour  a  point 

Qu'ils  n'y  vont  pas  ainsi  que  bougerons. 

2  1496,  ancien  style.  Fr.  25397,  titre  en  tête  de  la  table.  M.  Pau- 
lin Paris  [Les  Manuscrits  français,  t  Vil)  estime  que  cette  tra- 
duction fut  faite  par  ordre  de  Charles  VIII,  niais  il  observe  lui- 
même,  dans  le  cadre  de  la  miniature  initiale  du  manuscrit  qu'il 
cite  des  emblèmes  qui  ne  peuvent  se  rapporter  qu'à  Louise  de 
Savoie:  alternativement,  une  aile  noire,  la  lettre  L  et  les  quatre 
ailes  d'un  moulin  à  vent. 

3  M.  fr.  875. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  VA 

phie,  pour  ainsi  dire,  de  seize  femmes  et  de  trois 
hommes.  Le  type  varie  peu  :  il  a  vingt  ans,  la 
forme  encore  un  peu  grêle,  la  poitrine  bien  déve- 
loppée1; et  cette  femme  forcément  écrit  presque 
toujours.  L'artiste  a  su  pourtant  broder  sur  ce 
canevas  uniforme  des  variations  étonnantes  de 
pose,  de  physionomie,  de  costume.  Pour  marquer 
plus  d'âge,  il  rend  la  femme  plus  brune.  On  lèsent 
un  peu  empêtré,  en  sa  qualité  de  miniaturiste, 
dans  des  dimensions  solennelles,  neuves  pour  lui: 
il  lui  faudrait  enhardir,  élargir  son  pinceau,  il  n'ose 
pas  ;  ça  et  là,  on  voit  l'effort,  la  gaucherie  ;  cer- 
tains raccourcis  n'échappent  pas  à  la  critique.  Il 
se  reprend  mieux  dans  les  étoiles,  vives,  gaies, 
brillantes,  malgré  le  poids  des  plis,  et,  surtout 
dans  les  tètes.  Unes,  où  un  simple  détail  de  physio- 
nomie, un  plissement  de  lèvres...  lui  suffisent 
pour  dire  la  douleur,  le  chagrin,  la  joie;  ses 
femmes  parlent,  leur  cœur  vibre,  leur  sensibilité 
s'exprime  avec  distinction.  L'inspiration  de  Louise 
de  Savoie  ne  se  révèle  que  discrètement,  par 
quelques  vitraux  armoriés,  notamment  deirière 
une  grande  Pénélope  à  turban  2  qui  rappelle  fort 
la  comtesse,  par  un  L,  également  placé  dans  un 
vitrage  3. 

1  Dans  l'une  de  ces  miniatures,  f°  lxxi,  v°,  qui  nous  donne  un 
portrait  exquis  et  vivant  de  Louise  de  Savoie,  Laodomye  écrit  : 
«  L...se  »  (le  mot  Louise  intentionnellement  brouillé). 

2  V.  Bouchet,  Êplstres  familières,  ép.  72. 
s  p°  T,    V". 


52  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Quanl  aux  trois  hommes  fourvoyés  dans  celte 
galerie,  nous  ignorons  ce  qu'il  faut  en  penser.  L'un 
des  trois,  honoré  d'un  vitrail  aux  armes  de  la 
comtesse,  écril  ils  écriveni  tous)  des  mois  qui 
semblenl  flamands  '.  Avec  un  peu  d'imagination, 
on  pourrait  le  prendre  pour  un  artiste  aimé,  qui 
veut  se  faire  deviner;  un  autre,  très  brun,  trace 
deux  vers  qui  commencent  par  «  Va-t'en  ''.  »  11  y 
avait  à  la  cour  de  Louis  d'Orléans  un  jeune  sire  de 
Vatan,  ami  intime  du  prince  et  1res  gai  compa- 
gnon. A-t-on  voulu  jouer  sur  son  nom?  Nous  n'en 
savons  rien. 

Octovien  de  Saint-Gelais  se  lit  honneur  de  cette 
traduction  d'Ovide,  dont  le  succès  extraordinaire 
s'est  maintenu  pendant  tout  le  xvie  siècle  :  publiée 
pour  la  première  lois  en  1500,  elle  a  eu  un  grand 
nombre  d'éditions,  souvent  artistiques  :;.  Il  en 
existe  également  plusieurs  manuscrits  '  ;  l'un  d'eux, 
assez  médiocre,  parait  destint''  à  François  d'An- 
goulême  '■'.  Il  reproduit  la  dédicace  (pie  le  jeune 
évoque  adressa  au  roi  pour  protester  contre  des 
accusations  qui   finissaient   par  l'émouvoir.   Après 

i  <,  Oger  Varigot  van  Orp  van  Alderraert,  «puis  «  teler  abrév.) 
commesy  do  gelf  vidont  met  bedat  so  ergulis.  » 

*  Une   partie   de  ces   vers  d'aï ir  est  cachée  par  la  main   de 

l'écrivain. 

s  V.  Duplrssis,  Essai  bibliographique  sur  les  diverses  éditions 
d'Ovide,  Paris,   ISSU. 

1  Cf.  iï.  873-877. 

6  Fr.  23397.  La  miniature  on  tête  de  fépitre  VIII  représente  un 
camp,  dont  la  lente  principale  porte  un  F. 


I  E    Yl'.i  Y  \(,\]    I  E    LOUISE    DE    SAVOIE  53 

s  rire  montré,  dans  la  miniature  initiale,  bien 
humble,  en  surplis,  la  tète  rasée,  Octovien  ex- 
plique qu'il  a  choisi  celle  œuvre  d'Ovide  parce 
que  son  contenu  et  sa  haute  valeur  artistique  dé- 
lienl  les  détracteurs1.  Ovide  a  toute  la  vogue 
parmi  les  amis  d'Octovien;  il  es!  pour  eux  ce  que 
Virgile  avait  élé  pour  les  autres. 

Les  graves  historiens  de  la  littérature  considèrent 
comme  le  chef-d'œuvre  d'Octovien  une  petite  com- 
pilation romanesque,  signée  de  lui  -  cl  d'un  cer- 
tain Biaise  d'Auriol  :;.  La  Chasse  et  le  Départ 
<C Amours.  S'il  en  étail  ainsi,  il  faudrait  convenir 
que  la  contrition  épiscopale  a  peu   duré.  -Mais   on 

1  Le  poète  Macé  de  Villebresme  traduisit  aussi  une  épil  re,  sous 
Louis  XII.  V.  Epistre  de  Cleriande  la  Romayne  à  Reginus  son  con- 
citoien,  translatée  de  latin  en  franco j-s  par  Macé  de  Villebresme, 
l'ung  des  gentilz  hommes  de  la  chambre  du  Roy.  D'après  les  ma- 
nuscrits et  l'édition  gothique  de  la  Bibliothèque  nationale,  avec 
des  notes,  par  G.  Guiffrev.  Paris, imp.  Claye,  1875,  in-8,  figures  sur 
bois. 

'-'  Les  manuscrits  ne  donnent  pas  de  date,  el  les  éditions  impri- 
mées paraissent  un  peu  postérieures;  ce  recueil  fut  édité  en  1509 
par  Vérard  et,  sans  doute,  par  Philippe  Le  Noir,  par  la  veuve 
.1.  Trepperel,  par  la  même  el  Jean  Johannot.  Mais  il  nous  paraît. 
difficile  que  le  nom  d'Octovien  figurât  en  tête  du  volume,  surtout 
après  sa  mort,  si  le  jeune  prélal  n'eûl  été  pour  rien  dans  son 
agencement.  D'après  Brunet,  Vérard  a  aussi  publié  sous  le  nom 
d'Octovien  une  petite  œuvre  très  aristocratique  et  chevaleresque, 
le  Trésor  de  noblesse.  Ce  Trésor  fut  imprimé  pour  Charles  VIII, 
sans  nom  d'auteur  («  composé  par  nng  notable  el  excellent  doc- 
leur  en  lois  »)  à  la  suite  du  Gouvernement  desprinces  et  avant  les 
Fleurs  de  Valere  le  Grant,  le  tôul  en  un  volume  in-'r  (Vérard, 
sans  date.  Au  verso  du  dernier  feuillet,  un  bois  représente 
Charles  VIII  à  la  chasse,  qui  recuit  le  don  de  l'ouvrage. 

3  Natif  de  Castelnaudary,  fixé  à  Toulouse,  chanoine  de  Castel- 
naudary,  prieur  de  Denisan,  en  1508. 


54  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

démêle  difficilement  la  participation  réelle  d'Octo- 
vien  dans  cette  œuvre  l.  Ce  qu'on  constate,  c'est 
que  les  vers  placés  sous  sa  signature  ne  lui  appar- 
tiennent pas,  mais  que  leur  publication  anonyme 
ne  pouvait  déplaire  à  Cognac.  Nombre  d'entre  eux 
ont  pour  auteur  Charles  d'Orléans,  chef  de  la  mai- 
son d'Orléans  et  d'Angoulème.  Le  bon  Charles, 
qui  rimait  pour  s'amuser,  tenait  un  registre  exact 
de  ses  poésies,  et  c'était  le  cadeau  qu'il  taisait  le 
plus  volontiers,  car  il  n'était  pas  riche.  A  Cognac, 
on  connaissait  bien  ses  œuvres,  et  publiées  ou  non 
sous  la  signature  d'un  éditeur  quelconque,  per- 
sonnelle pouvait  s'y  tromper.  Octovien  n'opéra  que 
de  légers  démarquages.  Toutefois,  le  duc  Charles 
d'Orléans  chantait  l'amour  à  l'ancienne,  avec  nue 
fadeur,  une  décence  extrêmement  distinguées. 
L'éditeur  réchauffa  un  peu  l'ensemble  en  y  intro- 
duisant dos  pièces  d'allure  plus  légère,  dont  voici 
un  échantillon  : 

En  voyant  sa  damex  au  matin, 
Près  du  feu  où  elle  se  lace, 
Où  est  le  gent  cueur  qui  se  lasso, 
De  regarder  son  beau  tétin?... 
En  voyant  sa  dame,  au  malin, 
En  ung  beau  corset  do  satin, 
Quant  on  la  tient  et  on  l'embrasse, 
C'est  ce  que  tout  ennny  efface. 

1  V.  dans   la  Romania  (1892,  p.  -riS  1  et  s.)  In   note  de  M.  Piairet 
et  la  nôtre. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  53 

Ou  celui-ci  : 

Si  vous  voulez  que  je  cousche 

Eu  la  couche 
D'emprès  vostre  lict,  ma  dame, 
Jamais  mot,  par  nostre  dame. 
N'en  ysera  hors  de  inabouche! 
Je  seray  comment  une  souche, 

Sans  que  touche 
En  riens  ou  ayez  diffame  ! 
Si  vous  voulez  que  je  cousche, 
Moins  qu'une  petite  mousche, 

Qui  se  mouche, 
Ainsi  l'eray,  par  mon  àme  ! 
Ne  craignez  pas  que  nul  blasme 
Vous  en  ayez  ne  reprouche, 
Si  vous  voulez  que  je  cousche. 

Ainsi  parlaient  les  Alfred  de  Musset  du  xve 
siècle  '. 

Il  y  a  aussi  des  pièces  réalistes  (car  rien  n'est 
nouveau)  :  témoin  la  ballade  de  l'ABG,  fort  grivoise, 
à  propos  d'une  lettre  de  l'alphabet;  il  y  a  surtout 
des  mots  réalistes,  des  mots  de  la  fin  difficiles  à 
répéter.  Qu'eût  dit  le  bon  Charles  d'Orléans  de  se 
voir  ainsi  encadré!  On  trouve  encore  des  satires, 
des  pièces  de  circonstance  :  le  tout  cousu  sur  une 
sorte  de  canevas   très   lâche,  très  clair.  Imaginez 

1  Coïncidence  assez  curieuse,  Denis  Musset,  aïeul  d'Alfred  de 
Musset,  était  alors  un  des  agents  les  plus  actifs  et  les  plus  anciens 
de  l'administration  de  Blois.  (V.  not.  K  K.  902,  fu  xiv,  v°.) 


56  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

la  cour  de  la  reine  d'Amour,  peuplée  de  courtisans, 
<|ni  sonl  Beauté,  Loyauté,  Hardiesse.  Espoir  «le 
jouir,  el  autres.  Les  personnages  honorés  <!e  si 
beaux  titres  mènent  une  vie  délicieuse  ;  ils 
chantent,  ils  ('content  des  oiseaux  :  Fra  Angelico 
n'a  rien  inventé  de  mieux  dans  l'orchestration  de 
ses  paradis.  Arrive  l'Amant  Parfait;  qu'il  soit 
heureux,  nous  ne  lui  ferons  pas  l'injure  don 
douter.  On  chasse:  le  Cerf  d'Amour  se  prend  dans 
les  lilets.  Jouissance  sonne  l'hallali. 

An  fait,  ces  courtisans  de  la  ('liasse  et  Départ 
d'Amour  ne  rappellent-ils  pas  la  collection  par- 
faite des  courtisans  qui  meublaient  certaines  cours 
d'Italie,  jusqu'au  programme  de  leur  politique,  sauf 
les  petits  coups  de  poignard?  (l'est  l'enseigne  tracée 
par  Pérugin  dans  son  tableau  du  Louvre  ;  et,  si 
maintenant  nous  nous  souvenons  du  mot  concis 
de  Jean  de  Saint-Gelais,  ce  maître  «lu  silence,  que 
Cognac  «  était  un  second  Paradis»,  il  semble  que, 
presque  malgrénous,  un  rapprochement  s'impose. 
Oui,  dans  la  Cour  d'Amour  ou  partout  ailleurs,  le 
jeune  évoque  d'Angoulême  chantait  un  paradis: 
mais  ce  paradis  était  sur  terre;  c'était  celui  de  ses 
diocésains. 

Il  v  a  malheureusement,  jusque  dans  le  lin  esprit 
d'Octovien,  je  ne  sais  quel  arrière-goût  de  mélange 
sacré  fait  pour  déplaire  aux  gens  de  notre  âge. 
amis  de  la  spécialisation.  Aujourd'hui,  la  vertu  est 
une    profession    et     le    vice  en    est    nue   antre.    Le 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  '•>' 

système  contraire  lil  précisément  la  virtuosité  propre 
du  temps  de  Louise  de  Savoie;  la  délicatesse  con- 
sistai! dans  la  mixture.  Aucun  temps  ne  l'ut  plus 
réfractaire  et  plus  indifférent  aux  discussions 
dogmatiques  que  celle  époque  appelée  l'époque 
de  la  Réforme.  La  croyance  religieuse  résultail 
moins  d'une  doctrine,  d'un  raisonnement,  que 
d'une  habitude  invétérée  et  profonde;  c'étail  un 
vêlement,  qu'on  jugea  convenable  de  mettre 
au  goût  du  jour:  et.  comme  on  ne  s'habillait  plus 
pour  s'habiller,  mais  pour  se  parer,  on  tailla  en 
plein  drap,  on  broda,  on  découpa,  on  festonna.  Foin 
des  vieilles  bures  montantes  !  on  se  décolletait.  Les 
vrais  Luthers  <\u  temps,  c'est  Alexandre  VI,  c'est 
(  Ictovien,  c'est  Louise  de  Savoie  ;  ils  sont  légion:  et 
il  importe  bien  peu  à  notre  observation  que.  plus 
tard.  François  1"'  se  soit  déclaré  catholique,  tandis 

que  sa  sœur   semblait   suspecte    d'hétérodoxie 

.Mais,  s'il  faut  absolument  satisfaire  les  amateurs 
de  classification,  admettons  jusqu'à  un  certain 
point,  pour  Louise  de  Savoie,  la  doctrine  de  Sterne, 
que  les  françaises  passent  par  trois  âges  :  coquettes, 
déistes,  puis  dévotes.  Louise  passa  par  ces  trois 
couleurs. 

Sous  son  premier  aspect,  elle  participe  à  un  état 
bien  répandu  alors,  du  moins  en  Italie:  elle  ressent 
une  sorte  de  nervosisme,  inquiet,  impressionnable, 
nù  se  mêlent  la  galanterie,  la  dévotion,  la  supersti- 
tion, la  magie,  avec  absence  plus  ou  moins  carac- 


;')8  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

térisée  de  doctrine  sérieuse.  Elle  le  confessera  fran- 
chement dans  sa  vieillesse;  elle  va  employer  la  pre- 
mière partie  de  sa  vie  à  chercher  un  remède  contre 
je  ne  sais  quel  vide  persistant  :  tons  les  moyens, 
tous  (elle  le  dit),  lui  seront  bons  pour  poursuivre 
«  contentement  »  de  son  esprit,  et  sans  l'atteindre. 
Une  couronne  de  cheveux  blancs  la  réduira  seule 
à  la  paix,  par  une  formule  d'existence  presque 
claustrale  ;  elle  découvrira,  dit-elle,  qu'il  faut  lire  en 
se  levant, chaque  matin,  quelques  beaux  psaumes, 
pour  en  parfumer  sa  journée,  et,  avant  souper, 
«donner  pasture  »  à  l'âme  d'une  lecture  sérieuse; 
passer  en  revue,  le  soir,  toute  sa  journée,  implorer 
Dieu  pour  les  fautes,  le  remercier  pour  les  grâces 
et  s'endormir  dans  la  paix  du  Seigneur.  Tel  est 
le  prêche  qu'on  découvre  dans  V Heptaméron,  au 
milieu  de  souvenirs  moins  dévots  et  de  prédi- 
cations bien  discordantes  sur  le  monde  catholique. 
Ce  qu'il  lui  fallut  d'épreuves  pour  en  arriver  là, 
(die  en  convient. 

A  Cognac,  elle  eut  trop  le  sentiment  de  son  rôle 
de  grande  dame  pour  méconnaître  officiellement 
le  caractère  social  de  la  religion.  Quelque  jeune 
ecclésiastique  bien  intentionné  a  parfaitement  pu 
lui  offrir  les  Méditacions  de  Cymaige  de  vie1.  Le 
libraire  Vérard,  qui  lit  plusieurs  fois  le  voyage  de 
Cognac,  en  1497,  pour  la  fournir  de  beaux  livres, 

1  Fr.  1817,  aux  .innés  Cadet  de  France-cadet  de  Savoie,  dans  le 
I'  initial. 


LE    VEUVAGE    I>L    LOUISE    DE    SAVOIE  59 

mit  dans  sa  bibliothèque  unroman  en  deux  volumes, 
Tristan;  un  livre  do  philosophie,  la  Consolation 
de  Boëce  ;  un  Ordinaire  des  chr es tiens,  une  Orlo<jc 
de  dévotion,  un  livre  d'heures  :  tous  ces  volumes 
dorés,  bien  reliés  ;  les  heures  ne  contiennent  pas 
moins  de  deux  cent  cinquante-trois  miniatures  '  ;  il 
y  a  là  de  quoi  satisfaire  les  yeux,  sinon  le  cœur. 
La  comtesse,  comme  son  évèqne,  avait  la  dévo- 
tion spirituelle  et  de  bonne  compagnie.  Un  corde- 
lier  lui  laissa  un  souvenir  de  gaîté  inénarrable. 
Un  dimanche,  il  avait  reproché  aux  maris  de  battre 
leurs  femmes;  c'était  son  droit,  cl  cependant  on 
s'en  amusa  follement  :  on  disait  que  les  femmes, 
une  fois  libres,  devenaient  intolérables;  si  bien 
que  le  cordelier,  contrit  et  contrarié,  essaya,  dans 
le  sermon  suivant,  de  tout  arranger  par  une  sortie 
à  outrance  contre  les  femmes.  Qu'est-ce  que  la 
femme?  cria-t-il.  Un  démon!  «  Chassez  le  démon 
avec  la  croix,  la  femme  avec  le  manche  de  la 
croix.  »  A  la  petite  cour,  on  ne  se  tint  plus  de 
rire;  des  paris  s'engagèrent  pour  expliquer  le  revi- 
rement du  cordelier:  c'était  du  machiavélisme, 
ce  moine  voulait  tourmenter  à  tour  de  rôle  les 
maris  et  les  femmes  afin  de  désunir  les  ménages!... 
Les  deux  sermons  défrayèrent  la  cour  pendant  bien 
longtemps. 

1  Comte  df  Laborde,  La  Renaissance  des  arts  à  la  cour  de 
France,  I,  62.  Le  British  Muséum  possède  les  Heures  de  Louise  tle 
Savoie  (Sloane  ms.  2710). 


60  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Mais,  si  Louise  <Ie  Savoie  croyait  qu'un  pèlerinage 
ou  un  vomi  quelconque  pû1  Lui  assurer  un  bonheur 
terrestre,  elle  ne  riait  plus.  François  de  Paule,  un 
vrai  saint  d'ailleurs,  simple,  pieux,  austère,  vivait 
alors  au  Plessis-lès-Tours,  où  Louis  XI  l'avait  ins- 
talle '  dans  la  vue  politique  d'acquérir  ainsi  nue 
influence  sur  le  Ciel:  bien  à  son  insu,  certes,  «  le 
bon  homme  ».  comme  on  l'appelait  •'.  inspirait  un 
enthousiasme  extraordinaire3,  surtout  aux  femmes 
stériles.  Aune  de  France  lui  attribua  la  naissance 
de  sa  fille  Suzanne.  Anne  de  Bretagne  la  naissance 
de  Claude  de  France,  et  Claude  elle-même  la  nais- 
sance de  François  II  K 

Louise  de  Savoie  crut  à  ce  moine-là,  puisqu'il 
servait  si  commodément.  Un  an  après  son  mariage, 
déjà  désespérée  de  ne  pas  avoir  d'enfants,  elle  vou- 


1  Commines;  JJ.  231,  f°  52. 

-  Ce  qui  a  l.i il  Mire  plus  tard,  à  Mellin  de  Saint-Gelais,  à  propos 
de  smi  portrail  : 

Le  nom  de  foy  et  de  bonté 

A  tant  m sprit  anesconté 

une  je  croy  qu'il  est  en  nature 

Moins  de  bons  hommes  qu'en  peinture. 

:;  Lit.  10860,  f°*8,  v°.  et  suiv.  e1  passim. 

1  Vita  et  miracoli  di  S.  Francesco  di  l'un/a.  descritta  da  Monsi- 
gnor  Paolo  Regio  Vescouo  di  Vico.  ///  Venetia,  Presso  S.  Battista 
Somasco,  1  .".0 1  ;  pet.  in-S.  —  Vita  et  miracula  S.  P.  Francisci  a 
Paula,  sui  sœculi  thanmaturoi,  Ord.  Minimonim  institutoris,  a 
li.  P.  Franc.  Victon,  ejusd.  Ord.  Lut.  Paris.,  1627,  in-12.  —  Vita  et 
Miracula  Sancti  Francisci  de  Paula,  fundatoris  ordinis  Minimo- 
mm,  de  novo  lipis  creusa  et  novis  tabulis  et  miraculis  aucta, 
li;:;.;.  ./.  Le  Clerc  excudit.  in-4.  Anne  de  Bretagne  avait  installé  un 
couvent  de  Minimes  dans  son  manoir  de  Nigeon,  à  Chaillot,  près 
Paris. 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  Gl 

lait  un  lils,  et  un  lils  de  grand  avenir.  Elle  vint 
trouver  «  le  Père»,  qui  la  recul  à  merveille,  lui 
promit  un  lils  et  lui  annonça  que  ce  lils  serait  roi  ' . 
Pour  Louise,  un  mol  de  ce  genre  devenait  un 
dogme:  elle  ne  l'oublia  pas,  elle  en  nourrit  sa  vie, 
et  elle  voua  au  saint  un  enthousiasme  profond. 
Plus  tard,  lorsque  les  circonstances  la  fixèrent  près 
de  Tours,  elle  allait,  avec  ses  daines,  surtout  avec 
Jeanne  de  Polignac,  piller  pieusement  le  jardin  du 
pauvre  cénobite,  et  comme,  le  lendemain  matin,  les 
dames  retrouvaient  une  égale  profusion  d'herbes 
ou  de  fleurs  des  champs,  elles  criaient  au  miracle 
et  se  répandaient  en  récits  à  ce  sujet-'.  A  la  mort 
de  François,  ses  religieux  l'ensevelirent  pauvre- 
ment, dans  un  cercueil  de  bois,  sur  les  bords  du 
Cher:  Louise,  avec  la  passion  concentrée  qui  la 
caractérise,  s'indigna  de  celte  parcimonie  :  elle  s'en 
fut  elle-même,  dans  un  carrefour,  choisir  une  vieille 
auge  de  pierre,  qui  n'appartenait  à  personne  et  que 
quatre  hommes  chargèrent  sur  une  charrette.  Il 
parait,  au  dire  des  anciens  du  pays,  que  cette  auge, 
jusque-là  immuable,  avait  résisté  même  à  la  pous- 
sée de  cinq  bœufs,  en  sorte  que  l'économie  de  la 
comtesse  tourna  à  la  gloire  du  saint.  Louise,  en- 
tourée de  sa  maison,  lit  exhumer  le  corps,  que, 
malgré  dix  ou  douze  jours  de  sépulture,  on  retrouva 

i   llilarion  de  Coste.  Éloyes  et  Vies  des  femmes  illustres,  édition 
«]  •  1647,  II.   160. 
2  Fr.  18320,  I"  09. 


62  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

absolument  intact,  au  point  que  le  célèbre  peintre 
Bourdichon  l'embrassa  et  moula  le  visage.  Elle- 
même,  elle  s'approcha,  elle  prit  la  main  ;  elle  ne  se 
retira  qu'après  la  cérémonie,  en  disant  tout  haut 
sa  joie  ;  plus  tard,  elle  s'occupa  activement,  avec 
son  fils,  de  la  canonisation1. 

Quelle  puissance  attribuait-elle  donc  à  saint 
François,  d'aller  ainsi  l'exalter,  jusque  dans  son 
cercueil,  elle  qui,  dans  la  vie  commune,  ne 
pouvait  pas  entendre  seulement  prononcer  le 
mot  «  mort  »  sans  interrompre,  sans  s'exclamer: 
«  Mais  oui,  nous  savons  bien  que  nous  devons 
mourir2!  »  Evidemment,  elle  croyait.  Mais,  s'il  fal- 
lait absolument  se  prononcer  sur  l'espèce  spéciale 
de  sa  foi,  nous  prendrions  volontiers  comme  sym- 
bole une  miniature  de  1517,  où  le  Christ  expirant 
sur  la  croix  tient  dans  une  main  la  couronne 
impériale,  dans  l'autre  le  drapeau  de  Savoie  en 
guise  de   labarum3.  Voilà  une  grande  image! 

Il  faut  aussi  parler  de  la  magie.  Puisqu'on  ne 
pouvait  se  défendre  du  besoin  de  sonder  l'impal- 
pable et  l'inconnu,  les  esprits  intelligents  reve- 
naient alors  aux  méthodes  des  mages  :  sorcelle- 
rie, évocations,  science  des  esprits,  secrets  dérobés 

1  Proc.de  canonisation:  Acta  Sanctorum,  Aprilis,  I,  160,  192, 
1',»:;.  217  IL 

-  Brantôme,  IX,  151. 

3  Ms.  fr.  13429,  f"  xxi.  v".  Remarquons  que  ce  labarum  pou- 
vait aussi  passer  pour  la  croix  de  France  (la  croix  blanche  sur 
champ  rouge,  du  médaillon  de  l'ordre  de  Saint-Michel). 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  Ci* 

aux  plus  vieilles  pratiques  de  l'humanité,  repa- 
rurent triomphalement  dans  la  science  et  reprirent 
la  place  d'où  l'on  expulsait  la  théologie  démodée. 
C'est  grâce  aux  délicats  «  amis  des  lettres  »,  comme 
l'observe  A.  Maury,  que  les  antiques  thèses  re- 
prirent ainsi  faveur1.  Il  se  trouva  des  prédicateurs 
pour  réclamer:  «  A  Rome,  s'écriait  Savonarole, 
nous  ne  voyons  pas  un  prélat,  pas  un  homme 
riche,  qui  n'ait  près  de  lui  un  astrologue  pour 
diriger  sa  conduite'-.  »  Peine  perdue!  le  monde  ne 
saurait  s'arrêter  à  de  pareilles  doléances.  Louise 
de  Savoie,  plus  tard,  put  mettre  la  main  sur  un 
prétendu  sorcier,  Cornélius  Agrippa,  et  voulut 
l'instituer  son  devin  particulier  :  Agrippa  fut  assez 
sorcier  pour  décliner  prudemment  l'offre  et  se  con- 
tenter du  titre  infiniment  modeste  de  médecin  3. 
Le  vrai  culte  de  Louise,  c'était  donc  l'ambition, 
et  qu'elle  s'y  soit  montrée  dévote  de  tout  temps, 
c'est  ce  que  personne  ne  songe  à  contester.  Ce  culte 
ne  la  fit  pas  aimer;  elle  a  passé  pour  égoïste, 
sèche,  dure,  impérieuse,  jalouse,  prête  à  tout  ce 
qui  pouvait  aider  ou  garantir  sa  domination,  elle 
a  laissé  une  réputation  détestable.  Ses  défenseurs 
pensent  que  cette  réputation  a  été  fabriquée  de 
toutes  pièces  par  les  amis  des  Bourbons.  Louise, 

1  La   Magie  et  l'Astrologie  dans   l'antiquité  et  au  moyen  âge. 
p.  214. 
4  Villari,  La  Storia  di  G.  Savonarola,  I,  160. 
3  Maury;  Aug.  Prost.  Corneille   Agrippa,  sa  vie  et  ses  œuvres, 

il.  p.  U3. 


04  LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

en  effet,  (levait  trop  à  Anne  de  France  pour  ne 
pas  être  jugée  sa  créature,  et  le  public,  les  diplo- 
mates même  considéraient  Cognac  comme  un  pro- 
longement <lo  Moulins;  plus  lard,  il  se  produisit, 
à  cet  égard,  un  grand  déboire,  et  les  amis  des  Bour- 
bons  purent  s'en  fâcher  ;  mais  il  faut  observer  que 
les  Bourbons  persécutés,  supprimés,  n'avaient 
plus  d'amis,  et  que,  quand  ils  vinrent  au  pouvoir, 
la  réputation  de  Louise  était  faite,  et  faite  par  des 
témoignages  désagréables,  comme  celui  de  Bran- 
tome.  Brantôme,  on  le  sait,  ne  se  gendarme  pas 
bien  facilement  ;  il  appartient  jusqu'aux  os  à  la 
nouvelle  école  ;  il  parle  en  ternies  inexacts  et  mal- 
veillants d'Anne  de  France,  qu'il  ne  connaît  pas 
bien;  il  écrit  d'après  des  souvenirs  de  famille  très 
peu  sympathiques  aux  Bourbons,  car  son  grand- 
père  et  ses  deux  tantes  servaient  la  reine  Anne  de 
Bretagne1.  Il  connaît  dans  la  perfection  François  1°' 
et  son  entourage  ;  nous  verrons  son  père,  de  bonne 
heure,  aux  gages  personnels  du  jeune  François 
d'Angoulème.  Son  témoignage  pèse  de  tout  son 
poids,  et  ce  témoignage  est  très  dur. 

Il  nous  parait  juste  cependant  de  ne  pas  demeurer 
ici  insensible  à  la  philosophie  des  choses  et  de  la 
laisser  nous  fournir,  en  faveur  de  Louise,  des  cir- 
constances un  peu  allégeantes.  Si  tenace  et  si  pas- 
sionnément  rusée    qu'on    la   suppose.     Louise    de 

1  T.  X.  p.: :>,2  et  suiv\,  p.  36. 


■  I  I  1 

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f>ar    'A\>/>m,-/   V,'.  > /,,/-,!       /,;.».//•'   /4,3.f?65y 


LE    VEUVAGE    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  65 

Savoie  n'a  pas  une  de  ces  grandes  âmes  qui  s'élèvenl 
des  broussailles  de  leur  temps  et  vivent  plus  haul 
ou  en  dehors.  Nous  ne  lui  connaissons  point  d'ailes. 
Elle  a,  nous  le  croyons,  subi  des  inlluences  parti- 
culières et  générales.  D'un  milieu  austère,  jetée, 
tirs  jeune,  sans  transition  et  peut-être  sans  prépa- 
ration suflisante,  dans  un  cercle  passionné,  où  l'on 
aimait  à  l'excès  la  vie,  elle  a  pu,  fatalement,  se 
former  aux  mœurs  de  son  mari  et.  ensuite,  aux 
mœurs  de  la  cour  de  Charles  VIII.  L'impulsion 
vive  du  début  se  continua  en  elle.  Nous  dirons 
plus:  l'impression  que  Louise  subissait  et  qu'elle 
transmettait  à  son  fils  venait  d'un  grand  courant 
extérieur,  vaste,  profond,  irrésistible. 

Généralisons  le  débat,   remontons  à   la  source, 
nous  verrons  ce  courant  qui  allait   tout  entraîner. 


II] 


VIDÉE    DU    BEAU 


Des  trois  objets  de  la  civilisation,  le  bien,  le 
vrai,  le  beau,  la  société  de  la  fin  du  xve  siècle  choi- 
sit pour  règle  et  pour  fin  le  beau  :  de  là,  son  excel- 
lence et  ses  erreurs.  De  là  aussi,  à  cette  époque, 
l'influence  exclusive  des  élites  :  il  fallut  alors 
s'adresser  aux  élites  pour  réussir  ;  Savonarole,  qui 
s'adresse  surtout  au  peuple,  déploie  en  pure  perte 
la  plus  superbe  éloquence,  il  échoue.  On  se  trouvait 
à  l'antipode  de  ce  que  nous  sommes  convenus  d'ap- 
peler l'américanisation. 

Certes,  personne  ne  niera  que,  bien  réglée, 
l'idée  du  beau  correspond  à  ce  que  nous  possédons 
de  plus  élevé  et  de  plus  précieux  dans  nos  facul- 
tés, particulièrement  sur  notre  vieille  terre,  où 
fleurissent,  depuis  des  siècles,  la  politesse,  l'esprit, 
toutes  les  choses  délicates;  où  serait  le  charme,  la 
joie,  la  consolation,  la  possibilité  même  de  vivre, 
sans  la   sensibilité?    (Jue   deviendrait   notre   exis- 


L  IDÉE    DU    BEAU  67 

tcnce,  tissuc  dos  fils  de  la  raison,  s'il  ne  s'y  glis- 
sait quelque  soie  d'amour  ou  d'amitié?  Et,  après 
tout,  on  peut  se  demander  si  les  peuples,  un  peu 
impressionnables,  qui  pèchent  par  excès  de  sensibi- 
lité, ne  vivent  pas  plus  heureux  que  ceux  qui  ne 
connaissent  que  la  glèbe  utile  ou  raisonnable  !  Le 
cœur  seul  permet  de  jouir  de  l'utile,  et  parfois  y 
supplée;  le  raisonnement  pur  ne  mène  le  grand 
nombre  ni  au  bonheur  ni  même  à  la  vérité,  et,  s'il 
domine  trop,  on  éprouve  bientôt  que  rien  n'est  plus 
déraisonnable;  la  vie  semble  s'arrêter,  la  vitalité 
s'amoindrit,  le  ressort  créatif  s'affaisse. 

Il  n'y  a  donc  pas  d'objection  de  principe  à  élever 
contre  le  culte  du  beau;  la  seule  difficulté  consiste 
à  en  fixer  la  formule  et  les  limites  pratiques.  Telle 
est  la  double  question  qu'il  faut  poser  pour  l'époque 
de  Louise  de  Savoie. 

Malheureusement,  avant  de  juger  les  idées  de  ce 
temps-là,  nous  avons  quelque  peu  besoin  de  clari- 
fier les  nôtres.  D'abord,  qu'est-ce  que  le  beau?  De 
Platon  à  Cousin,  on  a  répondu  à  cette  demande  par 
beaucoup  de  démonstrations.  Un  philosophe,  des 
plus  qualifiés,  a  appelé  le  beau,  en  dernière  ana- 
lyse, «  la  force...  agissant  avec  toute  sa  puissance 
et  conformément  à  l'ordre  ». 

C'est  définir  le  beau  par  deux  attributs  qui  lui 
sont  nécessaires,  mais  qui  ne  lui  appartiennent 
pas  en  propre.  Si  on  analyse  le  beau,  on  y  trouve 
les  éléments  du  bien  et  du  vrai;  il  n'en  résulte  pas 


68  L  IDÉE    DU    BEAU 

qu'on  puisse  considérer  le  beau  comme  un  com- 
posé de  bien  et  de  vrai,  comme  une  splendeur 
d'autrui.  Le  beau  constitue  un  élément  indépen- 
dant, égal  au  bien  et  au  vrai,  qui  «loi t  présenter 
un  caractère  propre.  L'ordre,  qui  dérive  de  la  loi, 
de  l'idée  de  devoir  et  de  finalité,  accompagne  le 
beau,  mais  n'en  résulte  pas  et  n'y  amène  pas. 
Quant  à  la  «  force  agissant  dans  sa  puissance  ». 
elle  nous  donne  une  simple  notion  d'activité,  qui 
nous  égaré  encore  plus  dans  des  régions  étran- 
gères au  beau. 

Sans  discuter  ici  la  nature  du  beau,  nous  croyons 
pouvoir  constater  que  la  beauté  n'apparaît  qu'au 
moment  où  sa  force  latente  éclate,  devient 
expansive.  au  moment  où  la  vie  se  manifeste  et 
produit  la  vie.  Ici,  nous  saisissons  un  caractère 
spécifique,  car  ni  le  bien  ni  le  vrai  ne  produisent 
la  vie  Le  beau,  c'est  la  vie,  et.  comme  l'a  dit 
Claude  Bernard,  «  la  vie,  c'est  la  création  »,  et 
toute  la  philosophie  du  beau,  nous  la  trouvons 
dans  ces  paroles  de  Chauffard1:  «  Le  caractère 
suprême  ef  permanent  de  la  vie,  c'est  d'être  une 
puissance  génératrice...  L'âme  est  une  puissance 
génératrice  en  travail  immanent,  la  vie  une  géné- 
ration continue.  Le  mobile  de  toute  génération  est 
['amour.  » 

Pour  transposer  ces  paroles  et  les  appliquer  au 

:  bt>  /■/  vie,  p.  i  is. 


L  IDÉE    l>U    BEAU  G9 

beau,  il  n'y  a  pas  besoin  dune  exposition  méta- 
physique qui  serait  hors  de  propos.  Le  beau,  avec 
sa  fin  propre,  peut  se  définir  :  «  La  vie,  pro- 
duisant la  vie  par  l'amour,  »  et  cette  formule  nous 
fournit  le  critérium  à  la  lois  philosophique  et  pra- 
tique auquel  nous  mesurerons  la  beauté  de  toutes 
choses. 

Le  laid  consiste  en  une  imperfection  vitale:  le 
gracieux,  en  une  vie  qui  correspond  harmonique- 
ment  à  la  finalité  interne  d'un  être,  sans  déborder, 
sans  rayonner;  le  joli,  c'est  la  vie  régnant  en  maî- 
tresse, sans  faiblesse  ni  sans  excès,  dans  les  or- 
ganes qu'elle  anime  :  le  beau  proprement  dit,  — 
le  sublime.  —  la  vie  débordante,  communicative, 
supérieure  (on  le  dirait  du  moins)  aux  limites 
finies  qu'a  déterminées  la  Providence,  bref  une  vie 
qui  se  donne.  Ainsi,  dans  l'ordre  moral,  nous 
trouvons  au  premier  rang-  des  faits  réputés  beaux, 
le  dévouement,  c'est-à-dire  un  débordement  de 
vitalité  en  faveur  de  ses  semblables,  une  vie  qui 
se  donne. 

Et  l'inspiration  brille  dans  l'âme  du  vrai  artiste 
comme  un  rayon  de  la  vie  d'en  haut,  comme  une 
communion  momentanée  avec  une  vie  supérieure 
à  la  nôtre  et  que  nos  faibles  sens  ne  peuvent  per- 
cevoir. 

Le  l'oie  de  l'artiste  consistera  donc  à  bien  com- 
prendre les  conditions  de  la  vie  et  à  bien  les  tra- 
duire.   D'un  bloc  de  pierre,  qui  n'a  rien  de   beau 


7  0  L  IDÉE    DU    BEAU 

par  lui-même,  Michel-Ange  tirera  un  chef-d'œuvre, 
parce  qu'il  sculptera,  en  observant  les  conditions 
matérielles  de  la  vie,  un  corps  auquel  il  imprimera 
puissamment  le  caractère  vital.  Un  cadavre,  qui 
reproduit  exactement  l'enveloppe  de  la  vie,  paraî- 
tra toujours  un  objet  épouvantable,  à  moins  que  le 
calme  de  la  tombe  n'imprime  à  ses  traits  le  grand 
caractère,  en  quelque  sorte  sacré,  de  repos,  de 
confiance,  de  vie  surhumaine,  qui  apparaît  parfois 
et  qui  laisse  alors  une  impression  inoubliable.  La 
matière  inerte  elle-même  prend  un  caractère  de 
rare  beauté,  quand  elle  nous  offre  dans  ses  vastes 
horizons  de  magnifiques  pages  de  vie.  L'éternel 
artiste  qui  a  pétri  le  globe  s'est  plu  à  le  modeler, 
à  lui  souffler  détentes  parts  le  sens  de  la  vie  et  delà 
génération:  dans  les  perpétuelles  renaissances  des 
verdures,  dans  le  mouvement  du  ruisseau,  du  tor- 
rent, des  flots  écumeux,  libres,  désordonnés,  qui 
viennent  se  briser  en  long  assaut  sur  un  rocher, 
comme  font  les  générations  humaines...  Il  prête 
au  son  des  cloches  je  ne  sais  quelle  expression 
céleste,  solennelle,  tendre,  pressante,  qui  émeut 
parmi  le  calme  du  soir,  l'expression  dont  Goethe  a 
merveilleusement  trouvé  l'écho  dans  l'esprit  aride 
du  docteur  Faust.  Là  encore,  on  sent  comme  une 
voix  vivante  d'en  haut,  une  voix  qui  a  bercé  notre 
enfance,  et  qui  se  fera  entendre  bien  après  nous. 

Pour  saisir  le  beau,  il  faut  donc  regarder  la  vie, 
et  par  conséquent  remonter  à  la  vie  en  elle-même, 


I.  IDÉE    DU    BEAU  11 

à  la  vie  immatérielle,  qui  anime  nos  organes  et 
qui  doit  leur  survivre. 

Pour  traduire  le  beau,  il  faut  en  ressentir  pro- 
fondément les  effets,  c'est-à-dire  aimer.  Et  l'on  ne 
sait  aimer  qu'avec  un  cœur  qui  se  donne.  L'amour 
vivant  n'est  pas  un  mot  murmuré  un  jour,  c'est 
une  réalité,  qui  croit,  qui  espère,  qui  veut,  qui  se 
trahit  par  la  ilammc  dont  Raphaël  a  chargé  les 
yeux  de  sa  Vierge  à  la  chaise. 

Pour  transcrire  le  beau,  il  faut  étudier  profon- 
dément la  nature  et  bien  posséder  les  règles  qui 
consacrent,  en  chaque  chose,  l'épanouissement  de 
la  vie. 

Mais  beaucoup  d'artistes  ont  vu  dans  la  forme 
autre  chose  que  le  vase  de  la  vie,  et  se  sont  ima- 
giné, en  conséquence,  qu'il  devait  y  avoir  une 
forme  parfaite  par  elle-même,  un  idéal  de  chaque 
objet.  Encouragés  à  cet  égard  par  la  célèbre  théo- 
rie qu'a  rééditée  Cicéron,  ils  ont  passé  leur  exis- 
tence à  courir  savamment  après  leur  idéal  sans 
l'atteindre,  à  se  forger  un  Lype  chimérique  de  con- 
venu qui  ruinait  leur  individualité,  et  parfois 
celle  des  autres.  L'admiration  qu'inspirait  si  jus- 
tement l'art  antique  concourut  à  faire  pénétrer 
dans  le  monde  des  arts  ce  sentiment  dissolvant. 
Au  lieu  de  s'inspirer  Librement  des  modèles  an- 
tiques pour  l'exécution,  comme  Michel-Ange,  on 
tomba  trop  souvent  dans  un  parti  pris  de  copie,  de 
néo-paganisme.  Aux  yeux  de  certains  amateurs,  le 


12  L  IDÉE    DL     BEAU 

païen  passa  nécessairement  pour  beau,  de  sorte 
que,  dès  le  milieu  du  xv'  siècle,  de  grands  artistes 
italiens  s'ingénient  positivement  à  pasticher  l'an- 
tique1, et  même,  dit-on,  à  en  fabriquer  •'. 

Il  est  difficile,  pourtant,  de  concevoir  un  type 
de  beauté  individuel  ou  par  espèce  :  l'idéal  d'un 
arbre,  d'un  fleuve,  d'une  montagne.  Quelle  est  la 
montagne  qui  satisfera  tout  le  monde  ?  Comment 
tarifer  sa  hauteur,  son  épaisseur?  Existe-t-il  une 
femme  dont  l'amour  puisse  susciter  une  satisfac- 
tion indéfinie,  et  vis-à-vis  de  laquelle  nous  ne 
soyons  pas  condamnés  à  éprouver,  malgré  le  plus 
sincère  bonheur,  un  sentiment  de  fini  ?  Comment 
décider  la  taille  de  cette  femme,  ses  qualités  mul- 
tiples, ou,  simplement,  choisir  entre  les  yeux  bleus 
et  les  yeux  noirs  ?  Et  si,  un  moment,  elle  nous  parait 
parfaitement  belle,  faudrait-il  la  condamner  à  une 
immobilité  intolérable  ?  Et  si  elle  varie  selon  la  loi 
de  la  vie,  que  devient  sa  perfection  ?...  Et,  dans 
Tordre  moral,  si  l'on  me  cite  une  belle  action,  je 
vais  immédiatement  en  supposer  une  autre  plus 
belle  encore. 

C'est  donc  une  erreur  (et  l'art  le  plus  élevé  de  la 
Renaissance  en  a  cruellement  souffert)  de  croire 
qu'il  y  a  des  traits  techniques,  hiératiques,  pour 


1  A  l'imiter,  selon  M.  de  Montaiglon  [Bulletin  de  la  Soc  nul.  des 
Antiquaires  de  France,  1886,  p.  69. 

2  Selon  M.  Courajod,  L'Imitation  cl   lu  Contrefaçon  des  objets 
d'art  antiques. 


i.  1 1 > i ; i :  du   iîeai  7:~! 

ainsi  parler,  du  beau,  qu'on  peut  enseigner  avec  ! 
technique  proprement  dite  de  L'art.  L'artiste  I 
plus  habile  n'a  point  trouvé  une  formule  absolue, 
qui  n'existe  ni  dans  noire  monde  matériel  ni  » l;i 1 1 — 
notre  monde  moral.  La  nature  se  montre  toujours 
complexe  :  si  on  l'interroge  bien,  elle  nous  four- 
nira partout  un  vestige  de  beau,  ou  nue  trace  de 
laid.  Il  n'y  a  point  un  désir  de  jouissance,  si  brutal 
qu'on  le  suppose,  qui  ne  mette  en  branle  l'action 
vitale,  c'est-à-dire  qui  ne  se  réfère  au  principe 
du  beau.  Quand  l'artiste  voudra  exprimer  un  senti- 
ment, l'amour,  la  colère,  ou  tout  autre,  il  faudra 
qu'il  démêle  celte  complexité,  et  il  approchera  du 
beau  en  cherchant  à  traduire  l'expression  désinté- 
ressée et  créatrice  :  toute  passion  produira  une 
impression  de  laideur,  si  on  lui  laisse  exprimer  une 
idée  d'absorption,  d'égoïsme,  de  convoitise.  Nous 
possédons  le  beau,  comme  nous  possédons  la  vie. 
dans  la  possibilité  de  nos  organes  et  de  nos  facul- 
tés :  selon  l'expression  évangélique,  «  l'œil  est  la 
lanterne  du  corps  ».  Mais  nous  comprenons  qu'au- 
delà  du  fini,  il  existe  une  vie  idéale,  qui  seub 
peut  dire  :  «  .le  sui>  celui  qui  suis,  »  vie  pure, 
immatérielle  et  incréée,  vers  laquelle  toutes  les 
autres  convergent  et  se  rapportent,  et  qui  en  est  le 
seul  type  ;  en  sorte  que  la  vie  forme  dans  le  monde 
une  chaîne  immense,  où  la  beauté  paraît  plus  écla- 
tante à  mesure  que  l'idée  pure  s'affirme  davan- 
tage, ("est  ce  que  Platon  a  chant/',  en  poète  magni- 


74  L  IDÉE    DU    BEAU 

lique,  dans  les  pages  célèbres  où  il  se  demande  ce 
<[ue  serait  la  destinée  «  d'un  mortel  appelé  à  con- 
templer le  beau  sans  mélange  ».  Destinée  admi- 
rable, en  effet,  car  la  douleur  n'est  pas  la  vie  ; 
la  véritable  vie  s'unit  nécessairement  au  parfait 
bonheur. 

Cette  doctrine  parait  être  celle  de  l'Évangile, 
qu'il  ne  faut  pas  négliger  de  consulter  pour  péné- 
trera fond  les  idées  du  Moyen  Age  et  de  la  Renais- 
sance, même  chez  les  artistes  les  moins  évangé- 
liques.  L'Evangile  définit  Dieu  par  ces  trois  termes: 
la  Voie  c'est-à-dire  le  Bien),  la  Vérité  et  la  Vie. 
Il  nous  présente  sans  cesse  l'affirmation  de  Vie, 
tandis  qu'il  parait  négliger  le  mot  Beauté  :  nuance 
que  les  esprits  trop  absolus  ont  méconnue  et  d'où 
est  née  sans  doute  la  théorie  bizarre  de  Tertullien, 
qui  veut  se  représenter  le  Christ  sous  les  traits  les 
plus  laids,  et  d'où  vient,  à  un  tout  autre  point  de 
vue.  l'erreur  de  certains  mystiques  qui  ont  cru 
répondre  plus  intimement  à  l'idée  du  beau  en  rem- 
plaçant le  sentiment  de  la  belle  réalité  par  une 
tendance  à  s'abstraire  des  formes  et  îles  couleurs. 

Si  nous  recherchons  maintenant  quelle  fut  l'in- 
fluence pratique  de  la  doctrine  que  nous  venons 
d'énoncer,  nous  constaterons  que  deux  conceptions 
différentes  de  l'art  s'accusent  en  Italie,  longtemps 
avant  de  gagner  la  France.  Chacune  des  deux 
écoles  peut  se  réclamer  d'écrivains  fameux,  car  en 
Italie  les    idées  inspirent  et   gouvernent;  peintres 


I.  IDEE    DU    BEAU 


et  sculpteurs  traduisent  surtout  desidées, en  sorte 
que  les  écrivains  influent  sur  la  direction  de  l'art 
plus  que  partout  ailleurs. 

La  première  de  ces  opinions,  purement  vitaliste, 
forme  ce  que  nous  appellerions  volontiers  l'école  clas- 
sique ;  elle  a  pour  elle  Dante  notamment  et  presque 
tous  les  théoriciens  de  l'art.  Certes,  Dante  est  trop 
italien  pour  ne  passe  rattacher  de  près  aux  grands 
ancêtres  romains  et  troyens;  il  vénère  les  anciens, 
depuis  Homère,  pour  lui  le  plus  grand  des   poètes, 
jusqu'à  Lucain,  qui  lui  paraît  le  dernier  :  Virgile, 
Horace,  Ovide,  Cicéron,  Aristote,  Socrate,  Platon, 
tous  les  maîtres   d'Athènes,  voilà  ses  pères.  Mais, 
en  même  temps,  il   est  profondément  chrétien  1  ; 
il   considère    le  christianisme   comme  un  bienfait 
majeur  et  un  immense  progrès,  dont  on  peut  pro- 
fiter sans  renier  les  grands    esprits  des  âges  pré- 
cédents. Aussi  il  maintient  les  païens  indistincte- 
ment dans  les    régions  où  l'on    ne  jouit  pas   de  la 
vérité   pure  :   Virgile   lui-même,  à   qui  il  accorde 
tant    de   privilèges,    Virgile,    «  le    plus  doux    des 
pères,  le   soleil  qui  guérit  toute  vue    troublé*1,    la 
gloire  des  Latins,  »  ne  passe  pas  le  seuil  du  Para- 
dis. Inutile  d'ajouter  que  Dante  souhaite  devenir, 
par  la  Divine  Comédie,  le  Virgile  chrétien  ;  il  veut 
se  servir  des  clartés  nouvelles  pour  agrandir  l'an- 
cienne Descente  aux  Enfers  et  créer  à  son  tour  un 

1  V.  îiot.  Enfer,  c.  ix. 


76  i.  idée  du   i:i:ai 

nouvel  envers  de  la  vie,  plus  vrai  que  l'ancien, 
mais  dédié  à  la  même  Italie,  avec  les  mêmes  per- 
sonnages du  drame  :  Enée,  Pluton,  Garon,  les  Mu- 
ses, enfin  tout  l'attirail  de  la  fiction1.  Son  œuvreest 
donc  traditionnelle,  et  symbolique  plutôt  que  mys- 
tique; il  a,  comme  Michel- Ange,  conçu  une  cha- 
pelle Sixtine  et  non  Notre-Dame  de  Paris-;  sajoie 
est  extrême  lorsqu'il  peut  s'attacher  aux  pas  de  Vir- 
gile :  «  Mon  maître  !...  c'est  à  toi,  à  toi  seul,  que 
je  dois  le  beau  style  qui  m'a  fait  tant  d'honneur".  » 
Aussi  Dante  tiendra  grandement  compte  des 
formes  terrestres  de  la  beauté;  il  s'attache  même 
à  la  terre  avec  un  orgueil  souvent  âpre,  il  classe 
l'ambition  haute  parmi  les  vertus,  la  renommée 
terrestre  parmi  les  biens  réels4,  l'argent  parmi  les 
sources  de  la  joie  "'.  Mais  sa  vive  imagination 
trouve  toujours  deux  faces  aux  choses  du  inonde, 
et  se  repait  d'allégorie.  Il  ne  cherche  point  d'idéal 
particulier,  il  travaille  à  idéaliser  le  monde  en  le 
rapprochant  de  Dieu.  Sa  Béatrix  est  une  créature 
terrestre,  ennoblie   par  la  jouissance  de  la  vie  su- 

■  Enfer,  ch.  n.  ni.  iv. 

-  C'est  ce  qu'a  ilil  également  en  excellents  termes  M.  Gebhardt 
[Journal  des  Débats,  11  septembre  1894),  ù  propos  du  beau  livre 
Dante,  où  M.  Edouard  Rod  se  demande  si  Dante  appartienl  ou 
non  au  yen  âge.  An  moyen  âge  italien,  oui. 

:;  Enfer,  eh.  t. 

*  Enfer,  ch.  xxiv.  «  Ce  nVsl  pas  sur  la  plume  et  sous  les  cou- 
vertures que  la  renommée  vient  nous  chercher,  la  renommée, 
faute  de  laquelle  se  consume  la  vie.  en  ne  laissant  sur  terre  qu'un 
vestige  vague,  un  peu  île  fumée,  un  peu  d'écume...  » 

•"■  Enfer,  eh.  xi. 


L  [DEE    lU     BE  M  77 

prême.  [1  dirait  volontiers,  comme  Pope  de  la  mu- 
sique, que,  «  portée  sur  les  noies  ondulantes, 
l'âme  aspire  à  s'élever  au-dessus  d'elle-même1  ». 
Le  reflet  du  ciel  sur  la  terre,  le  miroir  de  la  vie, 
pour  lui,  c'est  l'amour,  l'amour  vivant  et  vivifiant, 
qui  brille  sur  le  bord  d'un  cœur  pur,  comme  nous 
voyons,  le  matin,  la  rosée  briller  sur  la  pétale 
d'une  fleur;  le  moindre  brin  d'herbe  porte  sa 
goutte  de  rosée,  chaque  goutte  de  rosée  reflète, 
comme  un  diamant,  son  rayon  de  soleil  ;  parmi 
ces  herbes,  les  unes  plient  sous  cotte  goutte  légère 
et  pourtant  la  retiennent,  d'autres  la  laissent  tom- 
ber à  terre.  Dante  reste  droit  sous  cette  rosée  et 
veut  en  vivre.  Virgile  lui  dit  :  «  Si  l'on  ne  pense 
qu'aux  choses  terrestres,  on  ne  fait  qu'épaissir  son 
esprit.  Le  monde  est  comme  un  immense  miroir 
d'amour,  où  se  reflète  la  vie  d'en  haut.  Plus  cette 
vie  se  donne,  et  plus  elle  reçoit.  Elle  se  donne 
d'autant  plus  qu'elle  est  reçue  avec  plus  d'ardeur, 
en  sorte  que,  n'importe  où  s'étend  l'amour,  sa  vertu 
éternelle  croit  avec  lui.  Plus  il  y  a  d'àmes  qui 
s'élèvent  jusque  là-haut,  plus  il  y  a  d'amour2.  » 
Virgile,  qui  tient  ce  langage,  «  n'a  pas  connu  Dieu  ». 
mais  le  Moyen  Age  le  considère  presque  comme 
chrétien,  de  môme  que  .Michel-Ange  n'hésite  pas 
à  placer  les  sybilles  à  coté  des  prophètes. 


!  Ode  for  nu/sic,  on  S.  Cecilla's  day. 
2  Enfer,  eh.  xv. 


78  L'iDÉE    DU    BEAU 

Dès  lors,  quand  il  parle  de  l'art,  Dante,  tout  en 
lui  attribuant  un  but  moral  l,  professe  une  théorie 
absolument  vitaliste  2.  «  L'art,  dit-il,  suit  autant 
qu'il  le  peut  la  nature,  comme  le  disciple  suit  son 
maître,  en  sorte  que,  comme  il  procède  de  la  na- 
ture et  la  nature  de  Dieu,  il  est  comme  le  petit- 
fils  de  Dieu.  Et  si,  de  ces  deux  termes,  la  nature  et 
Fart,  tu  remontes  à  la  genèse  et  la  prends  dans  son 
origine,  tu  verras  qu'il  faut  que  le  genre  humain 
assure  d'abord  la  vie,  puis  cherche  à  la  perfection- 
ner. L'usurier,  lui,  qui  a  un  but  différent,  méprise 
la  nature  et  l'art3...  »  Si  Dante  décrit  une  œuvre 
d'art,  il  en  vante  avant  tout  le  caractère  vital  : 
«  Les  morts  semblaient  morts,  et  les  vivants  vi- 
vants4... Les  yeux  chantent...  l'encens  s'élevait 
en  une  fumée  visible  que  l'on  croyait  respirer...  » 
Dans  une  Annonciation.  «  l'ange  avait  une  atti- 
tude si  suave  qu'il  ne  paraissait  pas  une  image 
silencieuse.  Vraiment  il  semblait  dire  :  Ave.  La 
réponse  de  la  Vierge  sortait  nettement  des  lèvre», 
et  toute  son  attitude  exprimait  cette  parole  :  Voici 


>  Enfer,  ch.  XII. 

2  Dans  le  système  de  Dante,  la  matière  corporelle  est  animée, 
a  sa  vie  et  son  organisation  par  elle-même  :  Dieu  y  ajoute  une 
âme.  L'âme,  en  se  retirant  du  corps,  emporte  «  le  divin  et  l'hu- 
main ».  c'est-à-dire  ce  qui  fait  la  vie.  et  une  l'orme.  Certaines 
facultés  intellectuelles,  faute  de  matière,  deviennent  muettes; 
d'autres  subsistent. 

3  Enfer,  ch.  xi. 

»  Enfer,  ch.  xn.  C'est  le  mot  de  Virgile  :  «  Vivos  ducent  ex 
marmore  vultus. 


L IDEE    DU    BEAI  79 

la  servante  du  Seigneur  '...  »  Ne  dirait-on  pas 
un  bas-relief  de  Benedetto  da  Maïano  ? 

Ce  grand  chantre  de  l'amour  blâme  fort  l'école 
voluptueuse  2,  il  inflige  un  supplice  aux  épicu- 
riens qui  ne  croient  qu'à  la  vie  du  corps3.  Il  n'aime 
point  les  romans  et  les  nouvelles.  D'où  vint,  selon 
lui.  la  chute  de  Françoise  de  Rimini  ?  «  Nous 
lisions  un  jour,  par  passe-temps,  comment  l'amour 
vint  à  Lancelot.  Nous  étions  seuls,  et  sans  la 
moindre  méfiance.  Cette  lecture  lit,  à  plusieurs 
reprises,  briller  nos  yeux  et  pâlir  notre  visage. 
Mais  il  y  eut  un  passage  qui  nous  lit  succomber. 
Quand  nous  lûmes  que  les  lèvres  désirées  avaient 
reçu  le  baiser  de  cet  amant,  celui-ci  (oh!  il  ne  sera 
jamais  séparé  de  moi  !)  me  baisa  tout  tremblant 
sur  la  bouche.  Ce  jour-là,  nous  ne  lûmes  pas  da- 
vantage 4...  » 

L'amour  ardent  et  platonique  du  Phèdre  de  Pla- 
ton est  l'amour  de  Dante  5.  Le  vitalisme,  à  la  fois 
chrétien  et  traditionnel,  qui  imprègne  son  œuvre, 
alimentera  l'art  florentin.  Au  xve  siècle,  Alberti, 
quoiqu'il    appartienne  à   la  «  Renaissance  féconde 


1  Enfer,  eh.  x. 

2  Les  peines  de  Dante  en  Purgatoire  sont  peu  corporelles: 
on  souffre  d'un  mal  moral:  tout  le  monde  est  Mécontent  (les 
gourmands  de  jeûner,  etc.\ 

3  Enfer,  eh.  x. 

1  Enfer,  eh.  m  (traduction  Durand  Fardel,  p.  18  . 
5J.-A.  Symonds,  Dante,  son  temps,  son  œuvre,  traduction  Au 
gis,  1891  ;  p.  l'il. 


80  L  IDÉE    DU    BEAU 

et  païenne  '  ».  s'en  réclame  au  plus  haut  degré  ; 
comme  Dante,  il  prêche  l'idée  et  L'allégorie  "-'. 
L'artiste,  selon  lui.  doit  toucher  à  la  fois  les 
veux  et  L'esprit,  et,  pour  y  arriver,  il  lui  faudra 
fréquenter  les  hommes  de  pensée,  poètes  ou 
orateurs  '■'>.  L'hahileté  du  peintre  ne  consiste  pas  à 
multiplier,  avec  une  adresse  technique,  les  cou- 
ieurs.  mais  à  les  juxtaposer  hardiment  pour  donner 
du  relief  et  de  la  lumière  4.  Alberti,  enfin,  n'es- 
time pas  seulement  que  l'art  consiste  à  traduire 
la  vie  de  chaque  objet  animé,  il  veut  encore  qu'on 
prête  une  vie  propre  aux  choses  inanimées,  qu'une 
crinière.  *\en  cheveux,  des  vêtements...  aient  Leur 
vie  h  (on  dirait  aujourd'hui  :  leur  force  dynamique;, 
et  il  appelle  excellemment  le  portrait  «  une  vie 
prolongée  par  la  peinture'1)'.  Gennino  Gennini  in- 
siste sur  cette  idée  extrême,  que  le  peintre  crée  la 
vie  et  peut  la  donner  à  des  objets  de  pure  imagina- 
tion, par  exemple  à  un  centaure". 

Léonard  de  Vinci  et  Michel-Ange,  avec  des  tem- 
péraments différents,  émettent  une  doctrine  sem- 
blable. Michel-Ange,  qui  admirait  fort  la  Divine 
Comédie  et  l'avait  illustrée  de  dessins  malheureu- 
sement perdus,   modelait  d'abord,    à  ce   que    dit 


Cl.  Popelin,  prologue  desa  traduction d' Alberti,  De  lastatue 
<■!  de  la  peinture,  p.  9. 

-'  P.  176.  —  :'>  P.  17 ï.  —  «  P.  164.—  »  P.  162-163.  —  <;  P. 
132. 

'  Traduction  Mottez.  Paris,  1858;  p.  30. 


I.  IDÉE    DU    BEAU  Si 

Vasari,  en  suivant  sa  pensée,  ci  corrigeai!  ensuite 
sa  maquette  d'après  la  nature.  Pour  Léonard,  c'est 
l'habile  et  douce  distribution  de  la  lumière  qui 
conduit  le  plus  sûrement  au  sentiment  de  la  vie. 
Léonard,  comme  Lomazzo1,  ne  voit  rien  de  plus 
dangereux  que  l'imitation  d'autrui  ;  il  veut  que 
l'artiste,  «  fils  delà  nature,  »  suive  la  variété  de  la 
vie  dans  ses  manifestations,  tout  en  profitant  des 
enseignements  de  l'expérience2.  Il  se  récrie  contre 
la  théorie  de  l'idéal  spécial  :  si,  dit-il,  les  beaux 
hommes  ou  les  belles  femmes  revenaient  tous  sur 
la  terre,  leur  grand  nombre  l'encombrerait.  Raphaël, 
enfin,  a  rendu  hommage  aux  mêmes  idées,  en 
plaçant,  à  droite,  dans  la  Dispute  du  Saint  Sacre- 
ment, Dante  et  Savonarole  :  son  école  d'Athènes 
est  celle  de  Dante,  son  délicieux  Parnasse  est  le 
Parnasse  invoqué  par  Dante  à  la  fin  du  Purgatoire 
et  n'a  pas  pour  couronnement,  comme  celui  de 
Mantegna,  une  femme  nue.  Pourtant  Raphaël  veut 
concilier  les  diverses  doctrines;  il  place  Roccace  et 
Pétrarque  en  bas,  causant  avec  la  célèbre  Imperia, 
et  Dante  en  haut.  Autour  de  Raphaël  se  répandit 
l'idée  d'un  type  beau  en  soi,  idée  qui  tua  en  plein 
triomphe  son  école;  à  partir  de  ce  moment,  on 
chercha  une  beauté  convenue  et  enseignée,  on  ne 


1  Trattato  délia  pittura,  Milan,  158i,  et  Délia  forma  délie  Muse, 
Milan,  1391. 

-  Traité  de  la  peinture.  Son  épilaphe  porte  :  «  Sectator  vête 
rinii,  feci  quid  potui.  » 

C 


82  L IDÉE    DU    BEAU 

se  préoccupa  plus  de  fouiller  l'âme  humaine.  On 
ne  travailla  plus  assez,  et  l'on  apprit  trop. 

Enfin,  la  grande  théorie  que  nous  venons  d'expo- 
ser en  quelques  traits  s'applique  à  tous  les  arts, 
même  à  l'architecture.  Averulino  a  indiqué,  dans  un 
traité  resté  malheureusement  inédit  1,  ses  curieux 
principes  sur  la  manière  de  donner  la  vie  à  l'en- 
semble d'une  ville  et  à  chacun  de  ses  monuments 
en  particulier.  Il  conseille  d'établir  une  hiérarchie 
dans  les  monuments  :  l'église  d'abord,  sur  la  place 
principale  et  avec  le  plus  grand  développement. 
puis  la  demeure  du  prince.  Chaque  monument,  par 
sa  forme,  par  son  exécution,  représentera  une  idée 
vivante,  tout  en  se  rapprochant  de  la  nature.  Ainsi, 
un  hôpital  doit  être  bâti  en  forme  de  croix,  et 
l'auteur  lui-même  en  a  donné  l'exemple  par  le 
merveilleux  Hôpital-Majeur  dont  il  a  doté  la  ville 
de  Milan. 

D'un  autre  coté,  ces  idées  d'esthétique  sont  vio- 
lemment battues  en  brèche  par  une  conception 
artistique  qui  se  développe  à  partir  du  xive  siècle, 
et  qui  finira  par  prévaloir.  Nous  avons  dit  que  le 
beau  était  la  vie,  produisant  la  vie  par  l'amour.  Ici 
on  s'arrête  au  dernier  terme  :  le  beau  est  l'amour. 
Certaines  jouissances  que  l'école  vita liste  adopte 
pleinement,  mais  qu'elle  place  au  dernier  rang, 
vont  passer  au  premier.  L'amour  devenant  le  but 

1  Mss.  de  Milan,  de  Rome  el  de  Florence. 


L  IDÉE    DU    BEAU  83 

et  l'idéal,  il  ne  s'agira  plus  d'intellectualité,  de  pro- 
fondeur ou  de  chaleur  d'expression,  mais  d'un 
simple  plaisir  sensible,  auquel  les  formes  servent 
de  but  et  non  plus  d'instrument;  plaisir  d'épicuriens, 
dédié  aux  riches,  aux  heureux,  aux  amateurs  de 
jouissance  et  de  luxe,  à  tous  ceux  qui  disaient  du 
temps  d'Isaïe  :  «  Ne  pensons  qu'à  boire  et  à  manger, 
puisque  nous  mourrons  demain.  » 

Certes,  nous  mourrons  demain,  et  il  est  sage  de 
boire  et  de  manger  en  attendant;  mais  un  pro- 
gramme aussi  étroit  ne  soutient  pas  fortement  l'art 
et  autorise  de  descendre  de  la  volupté  au  vice. 

Cette  école  a  pour  grand-prêtre  Boccace,  et  pour 
tenants  toute  la  lignée  des  conteurs  plus  ou  moins 
licencieux  qui  en  procèdent  :  Pétrarque  aussi,  qu'on 
ne  saurait  leur  comparer,  qui  blâmait  l'existence 
de  son  ami  Boccace  et  qui  cependant  contribua 
autant  que  lui  au  mouvement  et  en  fut  le  second 
coryphée1,  par  sa  diction  exquise,  par  sa  langueur, 
par  son  sens  de  Y  art  pour  l'art,  où  des  passions 
vulgaires  trouvèrent  l'ennoblissement  extérieur 
qu'elles  cherchaient3.  Elle  eut  pour  apôtres,  non 
point  des  artistes,  mais  les  princes  et  les  courti- 
sans1: Pétrarque  ne  cache  pas  son  dédain  pour  les 


1  Sur  l'extrême  influence  de  Pétrarque  au  \v  siècle,  Y '.  M.  le 
duc  de  Rivoli,  Gazette  des  Beaux-Arts,  1887,  p.  311. 

'■  Symonds,  ouvr.  cité,  p.  .'S02. 

3  V.  Joannis  Sabadini  de  arientis,  Bononiensis,  ad  illustrissimum 
etinclytum  Herculem  eslensem  Ferrarieducem...  Face! iarum pore- 


84  L  IDÉE    DU    BEAU 

artistes  de  son  temps,  gens  de  peu,  chrétiens  et 
vitalistes.  Au  xve  siècle,  elle  rogne  en  maîtresse 
dans  les  cours,  au  point  que  des  romans  ou  des 
nièces  qui  nous  étonneraisnt  trouvent  un  point 
d'appui  au  Vatican  même,  grâce  à  Alexandre  VI, 
à  Jules  II  '  ou  à  Léon  X-',  lesquels  s'en  amusent  au 
nom  de  l'art. 

Un  poète  ignoble  et  bizarre,  une  sorte  de  bohème, 
qui  mourut  dans  la  misère  malgré  la  protection  de 
Sixte  IV  et  de  tous  les  potentats  d'Italie,  Pacifico 
Massimi,  nous  donne  à  ce  sujet  des  détails  vraiment 
édifiants.  En  tête  de  son  livre  VHecatalegium,  il 
écrit  :  «  Lecteur,  situ  es  sage,  ne  lis  pas  ceci,  »  et 
il  a  raison.  A  la  fin  du  premier  chant,  il  définit 
ainsi  ses  principes  :  «  Je  n'ai  pour  la  chasteté  nul 
respect,  il  y  a  longtemps  que  j'ai  rejeté  derrière 
moi  toute  pudeur.  »  Eh  bien,  ce  personnage  était 

tœnarum  opus  (impr.à  Bologne,  par  II.  de  Colonia,  30  avril  L483), 
recueil  de  nouvelles  très  licencieuses,  composées  aux  bains  de 
la  Porretta,  en  Bolonais,  par  Giov.  Sabadino  degli  Arienti,  pour 
Andréa  Bentivoglio  dont  il  étail  secrétaire. 

'  V.Çalisto  e  Melibea  (tragicocomediadi),  traduite  d'espagnol  en 
italien.  Rome,  Eust.  Silber,  29  janvier  1506,  in-4  de  US  p.;  pièce 
attribuée  à  Jean  de  Mena  ou  à  Rodrigo  Cola.  Louis  de  Vives  la 
déclarait  en  Espagne  un  des  ouvrages  les  plus  dangereux  pour 
les  femmes.  Or,  celle  traduction  italienne  est  faite  par  un  «  faiiii- 
liare  délia  santita  di nostro  signor  Julio  papa  secundo». 

2  En  Italie,  des  représentations  théâtrales  d'une  grande  liberté 
étaient  patronnées  souvent  par  des  princes  de  l'Église.  Léon  X 
était  passionné  pour  le  théâtre.  Devant  lui  eurent  lieu  les  pre- 
mières représentations  des  Suppositi  de  l'Arioste  (pièce  assez  sca- 
breuse) et  delà  Rosmuncla  de  Ruccellai  (iola).  V.  Muntz,  Italie, 
âge  d'or,  56. 


L  IDÉE    DU    BEAI  85 

précepteur  dans  de  grandes  familles  et  chargé 
d'élever  des  jeunes  filles.  Il  raconte  que  lui-même 
fut  corrompu  par  sou  professeur.  Il  s'excuse  en 
disant  qu'on  laisse  moisir  les  bons  livres  qu'il  a 
écrits  et  que  ses  salelés  seules  trouvent  des  cha- 
lands. Il  les  dédie  d'ailleurs  au  célèbre  François 
Soderini,  évèque  de  Volterra,  plus  tard  ambassa- 
deur et  cardinal.  Sa  thèse  est  que  l'amour  naît  du 
luxe  et  s'entretient  par  les  biens  de  la  fortune:  ce 
qu'il  nomme  l'amour  est  exactement  la  bestialité. 

La  théorie  dont  nous  parlons  se  propage  en  fait, 
par  l'éducation,  par  les  mœurs,  par  les  habitudes 
courantes;  elle  se  répand  aussi  par  l'influence  de 
quantité  de  lettrés  (notamment  du  célèbre  Arétin), 
qui  parlent  un  langage  d'une  liberté  inouïe,  bien 
qu'avec  un  tour  ordinairement  spirituel  et  artis- 
tique. D'après  M.  Taine,  c'est  un  phénomène 
presque  fatal  dans  l'existence  des  sociétés;  à  un 
certain  âge,  après  la  maturité,  elles  tombent  dans 
raffinement  et  la  jouissance  matérielle.  Nous  ne 
pouvons  pas  ici  reproduire  les  dires  d'Arétin;  nous 
nous  bornerons  à  choisir  un  livre  de  la  fin  du 
xve  siècle,  fameux  par  sa  beauté  artistique,  le  So?ige 
de  Poli  philo,  de  frère  Colonna,  qui  traduit  les  idées 
en  cours  sous  leur  forme  la  plus  relevée. 

D'après  Poliphile,  fart  cherche  à  imiter  la 
nature,  mais  bien  inutilement;  il  produira  un  feu 
follet,  une  flamme  de  punch,  tandis  que  la  nature 
atteint  l'idéal. 


30  I-  IDÉE    DU    BEAU 

Notre  existence  doit  avoir  pour  but  de  nous 
arranger  ici-bas  un  paradis  terrestre.  L'école  dan- 
tesque négligeait  un  peu,  comme  secondaires,  les 
accessoires  et  le  cadre  de  la  figure  humaine;  un 
paysage  la  préoccupait  médiocrement,  bien  que 
sos  principes  dussent  le  glorifier,  et  que  François 
d'Assise  notamment  eût  singulièrement  vivifié  la 
nature.  L'école  de  Boccace  s'occupe  moins  du  vi- 
sage, pour  lequel  elle  acceptera  volontiers  un 
idéal  de  convention,  mais  elle  attache  une  extrême 
importance  aux  corps  et  à  l'appareil  environnant. 
Klle  comprend  et  indique  avec  un  raffinement  ex- 
traordinaire combien  la  beauté  du  cadre  importe  à 
l'amour  et  tout  ce  que  la  poésie  de  l'air,  du  pay- 
sage, ce  que  l'indicible  puissance  de  la  musique 
ajoutent  à  l'enivrement  voluptueux:  par  le  fait  de 
son  objectif,  elle  subordonne,  elle  ramène  tout  au 
corps  humain  ',  spécialement  à  la  femme,  pré- 
sentée non  comme  exemplaire  de  vie,  mais  comme 
source  de  volupté;  elle  a  pour  les  nudités  un 
culte  étonnant,  elle  n'accorde  pas  au  paysage  la  vie 
propre  que  l'école  vitaliste  pouf  seule  lui  donner; 
elle  n'apprécie  les  eaux,  les  fontaines  fraîches  et 
limpides  que  comme  théâtre  des  ébats  incendiaires 
de  l'amour,  un  paysage  que  si  des  nymphes,  nues 
ou  à  demi  vêtues  de  soie  fine  et  ondoyante,  l'ani- 

1  Rien  n'esl  beau  •  prœter  hominem  >.  dit  Nifo,  dans  son 
Iraité  De  pulchro  (CXXXYII),  dédié  à  Jeanne  d'Aragon  et  publié 
avec  une  préface  de  Pompeo  Colonna. 


L  IDÉE    DU    REAl"  S7 

ment.  Tout  aboutit  au  paganisme  ot  à  l'amour 
charnel,  à  l'amour  pour  lui-même.  On  ue  craint 
pas  d'ajouter  quelques  recettes  pour  doubler 
la  félicité...  Bref,  Poliphile,  avant  tout,  veut  la 
femme  aux  formes  voluptueuses;  et  dès  qu'il  faut 
la  chanter,  il  s'exalte!  Le  vêtement,  à  son  ;ivi>, 
ne  doit  pas  vêtir,  mais  parer,  soutenir  la  beauté, 
la  trahir  doucement  par  sa  transparence  ou  au- 
trement... Et  l'or,  les  perles,  les  bijoux  de  toute 
sorte  se  mêleront  à  la  soie,  à  la  gaze.  En  décri- 
vant une  brillante  toilette,  il  s'écrie  :  «  Quelle 
perfection,  quelle  beauté,  quel  éclat,  quelle  superbe 
ornementation,  quel  travail  extraordinaire!  Avec 
quel  soin  subtil  l'esprit  avait  trouvé  le  moyen  de 
rendre  doux  aux  spectateurs  un  plaisir  qui  les 
incendiait,  une  tentation  voluptueuse  qui  les  fai- 
sait mourir1  !  » 

La  contemplation  de  la  femme  belle  doit,  selon 
lui.  rendre  «  insensé  »,  et  il  cherchera  les  pré- 
ceptes propres  à  produire  ce  résultat.  Il  deman- 
dera un  front,  non  plus  bombé  et  chargé  de  pensées 
comme  chez  les  artistes  de  l'école  dantesque,  mais 
haut  et  plat,  illuminé  de  lils  d'or  pareils  à  des 
pampres  charmants,  encadré  d'une  opulente  che- 
velure blonde  ;  une  main  blanche  comme  du  lait, 
bien  que  son  satin  poli  laisse  transparaître,  par 
des  carnations  précieuses,  le  mouvement  du  sanir; 

1   II.  198,  éd.  Popelin. 


88  l'idée  du  beau 

de  joli>  petits  pieds,  fortement  serrés  dans  une 
chaussure  vermeille,  bleue  et  dorée,  dont  les  lacets 
accentuent  la  cambrure.  «  Mon  regard  lascif  re- 
venait au  col  élancé,  entouré  d'un  chapelet  de 
perles  orientales,  »  et  de  là  ce  regard  descend, 
sans  ambages,  et  admire  tout  ce  que  le  vêtement 
trahit  de  ce  que  l'auteur  nomme  pittoresquement 
«  la  sépulture  de  son  àme  »...  Des  parfums  sont 
disséminés  dans  tout  ce  beau  corps,  et  son  baiser 
est  embaumé  ' ...  Ou  bien  une  brise  fraîche  et 
«  lascive  »  'c'est  toujours  le  mot)  se  joue  avec  les 
grâces  des  jeunes  filles...  La  musique  sert  à  enve- 
lopper la  beauté  d'une  atmosphère  délicieuse, 
enivrante.  Sur  un  rythme  cadencé,  avec  un  mètre 
mélodieux,  avec  toute  la  suavité  de:-  voix  de 
femmes,  s'élève  un  hymne  perpétuel  à  Cupidon  ; 
((  on  chante  les  bienfaits  et  les  qualités  de  l'Amour, 
les  facétieux  larcins  du  grand  Jupiter,  les  plaisirs 
brûlants  de  la  mer  d'Eros  -  »...  Tout  à  l'entour 
s'étend  une  nature  vraiment  civilisée,  c'est-à-dire 
factice,  peignée,  arrangée  en  vue  d'un  but  unique: 
des  arbres  taillés,  des  arceaux  de  verdure,  de- 
massifs  géométriques,  des  balustrades,  des  gra- 
dins, des  fontaines,  des  vases,  de  beaux  fruits,  du 
marbre  et  des  roses  et  mille  fleurs  odorantes  :  le 
ciel  est  serein,  l'air  doux  et  salubre,  la  brise  pure, 
la  verdure  profonde,  le  gazon  tendre:  les  oiseaux 
chantent  de  toutes  parts  ;  on  aperçoit  dans  le 
'  II.  30.  Nous  abrégeons  ces  descriptions.  —  '-'  11,  8o. 


I.  IDÉE    DU    BEAI' 

lointain  un  fleuve  qui  s'écoule  mollemenl  parmi 
les  collines  >.  Le  temps  passe  inaperçu,  sans  rien 
toucher,  sans  rien  ternir  •'-'.  l'oint  de  roches 
abruptes,  ni  de  tempêtes,  ni  de  forêts  solenni  lies 
et  sauvages  :  toujours  un  cadre  doux,  profond  et 
exquis,  des  arbres  discrets,  des  parfums  délicats, 
des  sièges  voluptueux,  bref  un  luxe  pénétrant 
d'ameublement  naturel  :  car  il  faut  qu'une  lan- 
gueur parfaite  envahisse  l'être  par  tous  les  sens, 
et  lui  ôte  le  sentiment  de  la  vie  active  et  féconde, 
pour  ne  lui  laisser  que  la  jouissance  de  se  sentir 
vivre.  Telle  est  la  nature  depuis  Boccace3. 

Poliphile  est  un  chaste.  D'autres  poussent  leurs 
peintures  à  un  point  où  on  ne  peut  guère  les  suivre  ; 
il  ne  s'agit  plus  de  l'aristocratie  des  voluptés, 
mais  simplement  du  vice  courant.  Leur  sut  ces 
vient  de  ce  qu'ils  correspondent  à  un  état  social 
bien  connu.  De  cet  état  de  mœurs,  nous  ne  cite- 
rons qu'un  seul  témoignage,  et  un  témoignage 
très  modéré,  le  petit  code  de  conduite  mondaine 
que  va  donner,  dans  le  dialogue  Ra/fae/la, 
Alexandre  Piccolomini,  plus  tard  coadjuteurde  l'ar- 
chevêque de  Sienne. 

C'est  comme  un  bréviaire  de  bonne  coquet- 
terie   bourgeoise    et     courante  4.    Les    premiers 


1  II,  30,  133;  I,  26,  91,  103,  etc.  —  -  I,  293. 

3  Décaméron,  '■>   journée. 

4  1538.  Nous  citons  la  traduction  donnée  par  M.  Alcide  Bonneau. 
Paris,  Liseux,  188  i. 


90  1-  IDÉE    DE    BEAI" 

préceptes  -appliquent  à  l'arsenal  compliqué 
de  la  toilette,  cosmétiques,  onguents  et  autres  >. 
Ensuite,  l'auteur  convient  qu'il  faut  admirer 
les  saints,  que  rien  ne  vaut  les  jeûnes  et  les  ma- 
cérations, mais  que  très  peu  de  personnes  sont 
capables  d'une  telle  perfection,  et  qu'il  vaut 
mieux,  pour  éviter  «  pire  scandale  »,  faire  la  part, 
la  lionne  part  de  la  jeunesse2.  Une  belle  femme, 
pour  qui,  à  trente-deux  ans  (nous  sommes  dans  le 
Midi),  sonnera  l'âge  de  la  retraite  3,  ne  peut  pas, 
jusque-là,  «  filer  sa  quenouille'1  ».  Qu'elle  s'amuse, 
qu'elle  aille  dans  le  monde5!  Qu'elle  consente  à 
ces  péchés  qui  s'effacent  avec  un  peu  d'eau  bé- 
nite6! La  science  de  la  femme  consistera  à  tirer 
adroitement  parti  de  ses  avantages,  sans  recherche 
apparente,  et  avec  une  fleur  de  modestie  qui  en 
double  la  saveur  7.  Son  art  le  plus  exquis  est  celui 
di  rougir  à  point8.  Après  avoir  bien  reconnu  ce 
qui  lui  sied,  elle  harmonisera  les  couleurs  de  ses 
robes  à  son  teint,  ou  bien  elle  arborera  des  couleurs 
personnelles  °,  et  toujours  avec  un  certain  cachet 
à  elle,  pas  banal,  pas  esclave  de  la  mode.  On  tire 
parti  de  jolies  mains  en  ôtant  et  en  remettant  ses 
gant-,  à  table,  au  jeu...;  d'un  beau  liras,  au  jeu 
encore,  ou  bien  au  lit,  en  s'y  laissant  surprendre... 


1  ('.(.  '■(■  que    ilil   également  m  ce  sujet  Ccnnino  Cennini    'tra- 

rin  Mottez.  1858,  p.  1  '<■'<  . 

2  j>.   i:;;;.  _3  |>.   139.  _    1  p.  249.   —   ■"■  P.  149.  —  6  P.    il.    - 
7  P.  i;iu.  —  s   p.   L27.  —  •■'  P.  71. 


l'idée  du  beau  91 

Une  belle  jambe  s'utilise  habilement  à  la  chasse,  à 
la  pêche,  à  cheval,  et  en  général  à  la  campagne. 
Pour  la  beauté  du  buste,  cette  beauté  capitale  !  on 
s'appliquera  à  laisser  comprendre  la  pureté  du 
dessin  et  l'absence  d'artifices.  L'auteur  suggère 
même  divers  expédients  plus  héroïques,  que  nous 
nous  bornerons  à  indiquer  :  recevoir  des  amis  le 
matin  avec  un  certain  négligé;  l'hiver,  jouer  aux 
boules  de  neige;  l'été,  se  plonger  souvent  le  visage 
dans  une  eau  fraîche,  de  manière  à  se  trouver 
obligée  de  faire  malgré  soi.  et  très  vertueusement, 
sa  toilette.  Mais  dans  le  cas.  plus  complexe,  où  la 
beauté  ressort  d'un  ensemble  parfait  de  formes 
admirablement  modelées,  alors...  l'auteur  n'hésite 
pas  à  conseiller  l'hydrothérapie  à  une  heure  où 
les  indiscrets  puissent  trouver  leur  compte... 
et  il  parait  qu'en  fait  celte  recette  n'est  pas  dé- 
daignée ' . 

Telle  est  la  ligne  de  conduite  qui  lui  semble 
convenir  aux  femmes  sages,  à  celles  qui  com- 
prennent la  nécessité  d'assurer  par  avance  la  dignité 
de  l'âge  mûr.  Au  reste.  Piccolomini  ne  proscrit  pas 
l'amour  :  il  le  prêche.  Sans  l'amour,  fêtes,  bals, 
jeux,  réunions,   vertu,   beauté,    ne    sont  qu' «  une 

1  V.  Charles  Éphrussi,  Les  Bains  </<■  femmes  d'Albert  Durer 
(notammenl  un  dessin  à  la  plume,  représentait  un  bain  de 
femmes,  entièrement  nues,  qui  sont  servies  par  des  hommes).  Le 
sonnet  cxxix  île  Pétrarque  constate  que  la  chaste  Laure,  elle- 
même,  ne  craignait  pas  île  se  baigner  dans  le  Rhône  sans  aucun 
vêtemenl  (édition  Philibert  le  Due.  p.  280.  281). 


92  L  IDÉE    DU    BEAU 

chambre  sans  feu  ou  une  messe  sans  Pater  »  : 
seul,  l'amour  pare  l'existence  et  vivifie  les  choses 
les  plus  insipides  '  ;  mais  il  s'agit  ici  d'un  amour 
pratique,  discret,  secret  2.  La  femme  sage  ne  se 
répand  pas  à  droite  et  à  gauche  :  elle  se  réserve, 
elle  se  défend,  elle  sait  attendre  3,  elle  choisit  à 
loisir  l'objet  de  sa  tendresse,  qui  sera  un  homme 
d'esprit,  bien  élevé,  lettré,  distingué,  suffisamment 
jeune,  pas  trop  jeune  4... 

Arrêtons-nous  à  ce  point  de  notre  longue  di- 
gression. 

Nous  venons  d'essayer  de  dégager  les  principes 
qui  régissaient  le  culte  tout-puissant  du  beau,  et 
d'indiquer  le  choc  des  deux  grandes  écoles  qui 
se  partageaient  l'Italie,  l'une  se  réclamant  de  la 
vie,  l'autre  de  l'amour.  Or,  à  partir  de  Louis  XI, 
qui  était  fort  italien  d'éducation  et  de  goûts,  un 
sensible  courant  d'inlluences  italiennes  se  dessine 
en  France5  :  des  idées,  —  plutôt  que  des  artistes, 
—  passent  les  monts.  Elles  prennent  racine  çà  et 
là6.  Mais  à  qui  fait-on  un  accueil  si  empressé? 
Est-ce  à  hante  ou  à  Boccace?  La  réponse  nous 
paraît  acquise  par  l'état  d'àme  de  Louise  de  Sa- 
voie, et  par  le  caractère  de  la  littérature  nouvelle 


î  i>.  179.  —  2  P.  199.  —  3  P.  221.  —  4  P.  20S  et  suiv. 
•'■  Cf.  Le  Temple  de  bonne  renommée  (1517).  Les  Cent  nouvelles 
nouvelles  s.. ut  un  monumenl  de  cette  influence. 
,;  Courajod,  /-'/  Part  île  l'Art  italien  dans  quelques    monuments 

de  lu  seulpl itrc  de  la  première  Renaissance  française,  Paris,  188  5,  8°. 


L  IDÉE    1)1'    BEAU  93 

qui  prévaut  avec  Octovien  de  Saint-Gelais.  Octo- 
vien  prendra  à  Dante,  si  l'on  veut,  le  côté  ingé- 
nieux etquintessenciéde  sou  poème,  l'imagination 
classique  d'une  descente  aux  Enfers,  commode  à 
utiliser  sous  diverses  formes  ;  plus  tard,  Jean 
Bouchet  y  recourra  encore.  Sauf  ce  vieux  cliché, 
on  ne  lui  emprunte  rien.  Le  nom  même  de  Dante 
semble  oublié  :  l'esprit  de  Boccace  imprègne  tout. 
Aux  Champs-Elysées,  Octovieu  de  Saint-Gelais  ne 
choisit  pour  guide  vers  le  Paradis  ni  une  Béat  ri  x 
ni  une  Eurydice,  il  suit  «  Sensualité  ».  Son  inspi- 
ration est  celle  des  disciples  de  Boccace.  Sa  pro- 
tectrice, Louise  de  Savoie,  a  des  allures  tellement 
italiennes,  que  nous  avons  pu  en  chercher  le  résumé 
dans  YApologia  Millier um  du  cardinal  Pompeo 
Colonna.  C'était  le  beau  temps  de  l'Italie,  et  rien 
de  plus  naturel  que  de  chercher  par  là  ses  mo- 
dèles. Mais,  au  lieu  d'y  prendre  la  grande  doc- 
trine de  laquelle  relevaient  plus  ou  moins  les 
artistes,  les  cours,  grandes  ou  petites,  qui  don- 
naient le  ton,  s'apparentèrent,  par  une  affinité 
naturelle,  à  la  doctrine  des  cours  ',  qui  était  con- 
traire, en  sorte  que,  sous  le  couvert  de  l'aii  et  de 
l'esprit,  on  importa  souvent  îles  goûts  particuliers. 
Louise  de  Savoie  s'habitua  vite  à  ne  pas  respirer 
d'autre  air  ;  lorsqu'elle  devint  veuve  et  maîtresse 
d'elle-même,  le  succès   de  l'école  de  Boccace  s'af- 

1  Le  cas  des  nobles  hommes  de    Boccace  avail    été  traduit   en 
1409, pour  le  duc  de  Berry,  par  Laurent  de  Preinierfait. 


94  L  IDÉE    DU    BEAU 

firmail  brusquement  et  triomphalement  à  la  cour 
de  Charles  VIII,  à  laquelle  elle  tenait  de  si  près. 
Octovien  de  Saint-Gelais,  le  phénix  de  Cognac  et 
d'Amboise,  put  servir  de  trait  d'union  :  en  tout  cas, 
il  s'établit  entre  les  deux  cours  une  liaison  d'idées 
et  d'allures,  qui  devait  laisser  des  traces  ineffa- 
çables :  Charles  VIII  commence  François  Ier;  leurs 
ressemblances  sautent  aux  yeux,  et  François  Ier ne 
chercha  jamais  à  les  dissimuler;  il  rangeait  «  ce 
petit  roy  Charles  parmi  les  plus  grands  roys  de 
France  l  »;  c'était  lui  plaire  délicatement  que 
d'évoquer  les  souvenirs  de  Charles  VIII2. 

Avant  même  l'expédition  d'Italie,  la  cour  de 
Charles  VIII  était  en  proie  à  une  exaltation  qui 
la  préparait  aux  impressions  les  plus  irréflé- 
chies. Les  romans  chevaleresques  tournaient  les 
têtes  :  l'idée  de  ressemblera  Charlemagne  otait  au 
prince,  que  Saint-Gelais  appelait  «  un  Salomon  », 
toute  espèce  de  bon  sens.  La  Légende  dorée,  im- 
primée à  cette  époque  par  Vérard,  nous  montre, 
sur  son  frontispice.  Charles  VIII  dans  les  deux, 
parmi  la  cour  céleste,  présenté  à  Dieu  par  Charle- 
magne, tandis  que  la  reine,  en  prières,  avec  ses 
femmes,  sur  notre  simple  globe,  contemple, 
éblouie.  Le  pendant,  ou  plutôt  la  suite,  de  ces  idées 
apparaîtra,  un  jour,   dans  la  fresque  du  Vatican 


i  Brantôme.  II,  319. 

2  Fr.  2286  (épître  posthume  de  Charles  VIII  . 


I.  IDÉE    DE    BE  u  95 

qui  représente  Léon  X.  sous  les  traits  de  Léon  III. 
couronnant  François  Ier  sous  les  traits  de  Char- 
lemagne.  (Test  celle  idée  de  Charlemagne,  ou  de 
mégalomanie,  qui  mène  Charles  VIII  en  Italie, 
pour  conquérir  le  monde  '. 

La  cour  de  Charles  VIII  était  des  plus  gaies  ;  on 
dépensait  sans  compter,  quitte  à  solder  les  four- 
nisseurs en  menaces  ou  à  coups  de  bâton  '•'  :  on 
allait  de  tournoi  en  tournoi,  d'amours  en  amours, 
on  ne  pensait  qu'à  rire  et  à  s'amuser.  Naples  parut 
un  enchantement,  un  «  paradis  terrien  »  ;  la  seule 
difficulté  fut  de  s'en  arracher.  A  Fornoue,  le  roi 
perdit  un  trophée  tout  particulier  :  un  album,  où 
son  peintre  avait  dessiné  en  costumes  légers  une 
collection  de  femmes  des  villes  de  la  route;  les 
mœurs  ne  se  prêtaient  que  trop  à  ces  satisfactions, 
dont  un  vainqueur,  jeune,  voluptueux  et  peu  in>- 
truit,  rapportait  des  souvenirs  évidemment  plus 
enivrants  que  didactiques.  Cependant  le  roi  Charles 
fit  venir  en  France  nombre  d'artistes  italiens,  et 
les  beaux  travaux  de  M.  Eugène  Muntz  montrent 
ci  un  nient  l'influence  italienne  régna  désormais. 
La  littérature  tint  aussi  une  bonne  place;  on  collec- 
tionnait les  pièces  joyeuses  et  libertines.  Vérard 
avait  imprimé    pour   la   reine  une    traduction   de 


1  Sanudo. 

2  JJ.  233,  si.  Nombre  de  pièces  témoignent  de  ces  faits. 
V.  aussi  KK.  902,  XXII,  la  poursuite  d'un  cordonnier  contre 
Oudin  de  Pisseleu,  seigneur  de  Candé. 


96  !.  IDEE    DU    BEAU 

Boccace  ;  Guillaume  Tardif  traduisit  au  roi  les 
Facéties  de  Pogge,  eu  élaguant  seulement  les 
histoires  relatives  au  clergé.  Naturellement,  la 
chronique  galante  ne  devait  pas  chômer.  (  >n  s'égaya 
fort  d'une  mésaventure  que  Y  Heptaméron  a  jugée 
digne  de  figurer  dans  sa  collection.  Il  s'agit  d'une 
comtesse,  née  à  l'étranger,  qui,  non  contente  de  la 
faveur  du  roi,  sut  plaire  à  trois  gentilshommes, 
puis  encore  à  quelques  autres,  mais  sous  la  foi  de 
serments  si  solennels  que,  pendant  longtemps, 
chacun  se  crut  le  seul  favorisé.  Un  beau  jour,  des 
propos  après  boire  mirent  sur  la  trace...  Nous 
pensons  pouvoir  nommer  l'héroïne,  encore  incon- 
nue, de  cette  plaisanterie  jugée  si  délectable  :  c'est 
une  italienne,  Claire  Gonzague,  comtesse  de  Mont- 
pensier,  la  mère  du  connétable  de  Bourbon  :  une 
désordonnée,  une  déséquilibrée. 

Contre  l'afflux  de  l'école  voluptueuse,  le  dernier 
héritier  de  Dante.  Savonarole,  ('devait  sa  voix  puis- 
sante. Il  soutenait  la  lutte  épique  que  Ton  sait,  une 
lutte  à  la  Michel- Ange,  vraiment  grande  comme  son 
objet.  De  même  que  Dante,  Savonarole  ne  proscrit 
point  le  goût  de  l'antique;  platonicien  dans  ses 
allures,  il  invoque  Socrate,  il  réclame,  il  célèbre  la 
beauté;  à  ses  yeux,  la  Vierge  était  très  belle,  mais 
d'une  beauté  qui  n'excita  jamais  la  concupiscence;  le 
Christ  était  la  beauté  même.  Loin  de  dédaigner  la 
nature,  Savonarole  la  propose  à  l'étude  et  à  l'imita- 
tion :  l'artiste,  certainement,  ne  pourra  pas  l'égaler 


L  IDÉE    DU    BEAU  (J7 

puisqu'il  ne  dispose  pas  de  la  vie,  niais,  du  moins, 
il  n'oubliera  passa  mission,  qui  est  de  traduire  la 
vie,  c'est-à-dire  L'expression  de  rame,  (loin me  la 
vie  est  belle  par  elle-même,  plus  elle  se  spiritua- 
lise,  plus  elle  s'épure,  plus  son  expression  approche 
du  beau  :  «  Des  yeux  levés  au  ciel  sont  toujours 
beaux,  »  comme  écrivait  Joubert.  Et  ainsi  Savona- 
role  professe  qu'à  mesure  qu'elle  porte  l'empreinte 
de  la  grâce  divine,  l'âme  s'élève  et  se  rapproche 
de  la  beauté  suprême.  L'art  n'a  pas  pour  but  de 
flatter  les  sens;  la  jouissance  des  sens  n'est  qu'une 
tromperie,  dont  on  se  lasse,  et  qui  ne  donne  point 
la  paix  :  le  mot  désenchanté  de  Louise  de  Savoie 
retentit  dans  la  chaire  de  Florence.  Au  lieu  de 
troubler  le  cœur,  l'art  l'élèvera  donc  ;  il  dotera 
chaque  maison  d'un  crucifix.  Les  femmes,  les  en- 
fants lui  devront  de  trouver,  sur  les  murs  des 
églises,  une  sorte  de  grand  livre,  toujours  ouvert, 
où  chacun,  lettré  ou  non,  peut  lire  et  puiser  de 
nobles  passions.  Le  peintre,  dit  encore  Savonarole, 
est  comme  l'amour  :  il  représente  et  transfigure,  il 
captive  l'âme,  l'enlève  et  lui  fait  mépriser  les  ri- 
chesses, les  honneurs  et  les  biens  périssables  l. 

Il  y  a  là,  dans  ces  paroles  que  notre  bref  résumé 
décolore,  des  élans  ardents,  admirables...  Ils  con- 
duisirent   le  prédicateur   au  bûcher,    en  1498,  et 

1  Nous  résumons  cette  théorie  d'après  les  paroles  recueillies 
par  M.  Gruyer  dans  sou  bel  ouvrage  :  Les  illustrations  des  écrits 
ih'  Savonai'ole. 


98  L  IDEE    DL    lîEAU 

cette  catastrophe,  qui  est  certainement  le  plus 
grand  événement  de  la  Renaissance,  frappa  au  cœui 
la  pléiade  d'artistes  que  la  parole  du  prieur  de 
Saint-Marc  soutenait,  nourrissait,  enthousiasmait. 
Désormais,  l'art  des  princes,  l'art  des  cours 
triomphe,  en  Italie  tomme  en  France.  Lorsque 
Baithazar  Castiglione  va  rédiger  son  code  des  cour- 
tisans, il  vantera  Boccace,  Pétrarque  et  autres 
charmeurs,  il  oubliera  Dante  qui  est  un  disparu. 
Pétrarque  règne  ',  Pétrarque  qui,  comme  on  sait, 
affecte  d'ignorer  Dante-.  L'art  représente  l'amour. 
Et,  bientôt,  selon  la  prédiction  de  Savonarole, 
on  constatera  son  insuffisance  évidente  à  amuser 
sérieusement  les  sens.  Aux  actifs,  aux  jeunes. 
aux  affirmatifs,  succéderont  très  vite  les  délicats, 
les  blasés,  les  sceptiques,  les  négatifs,  les  pe>si- 
mistes.  Ceux-ci  insinueront,  comme  Erasme  dans 
V Éloge  delà  folie3,  que  le  beau  n'existe  point,  que 
sa  recherche  est  chimère  pure;  qu'on  appelle  art 
un  trompc-l'œil,une  illusion  essentiellement  rela- 
tive, une  plaisanterie  ;  que  la  femme  la  plus  laide,  la 
plus  affreuse,  paraîtra,  quelquefois,  belleàson  mari, 
et  que,  dans  ce  moment,  elle  est  véritablement  belle 
pour  lui  ;  qu'il  n'y  a  pas  de  différence  entre  des 
perles  fausses  et  des  perles  vraies,  si    on  les    croit 

1  Y.  le  forl  curieux   mémoire  de  M.  Arturo  Graf,    Attraverso   il 
Cinquecenlo,  Torino,  1888,  p.  1  el  suiv. 

2  «  Peut-être    que    Florence    aurail    eu    un  génie...  »     sonnet 
cxxxm,  édition  Phil.  le  Duc,   p.  288-289). 

•'•  Ch.  xi.v. 


l  idée  du   beau  OD 

vraies  et  si    elles    satisfoni   comme   telles  ;  que  le 
pauvre,  dans  son  admiration  pour  imbarbouill 
vaut  le  riche  convaincu  de  la   beauté   d'un   chef- 
d'œuvre  qu'il  a  acheté  fort  cher. 

L'universalité  a  encore  trop  de  vigueur,  trop  de 
passion,  pour  s'accommoder  de  ces  réflexions  mi- 
neuses; si  lepétrarchisme  artistique  ne  satisfait  pas 
entièrement,  il  repaît;  niais  son  danger,  que,  de 
nos  jours.  John  Ruskin  a  mis  en  évidence  avec  une 
haine  passionnée1,  c'est  que  les  règles  de  la  science, 
les  procédés  pourront  étouffer  la  foi,  la  personna- 
lité et  l'effort  individuel  ;  ce  sera,  an  lien  d'adopter 
les  Anciens,  de  se  laisser  adopter  par  eux;  de  créer, 
avec  la  sensualité  superficielle,  avec  une  vaniteuse 
ostentationde  scienceet  d'habileté,  un  ait  d'apparat, 
d'étiquette,  de  parti  pris,  qui  rechercherai!  les 
belles  formes  sans  aucune  autre  signification.  La 
vanité,  la  pompe  deviendront,  avec  la  jouissance 
matérielle,  le  but  d'un  certain  art  épicurien,  et 
l'épicuréismc  enseignera,  pour  vraie  réalité,  les 
monumentales  ripailles.  la  sublimité  des  olumacs 
gargantuesques. 

Tel  est  le  caractère  de  la  grande  lutte  qui  se  pour- 
suivait dans  les  esprits,  et  dont  l'histoire  que  nous 
avons  entrepris  de  raconter  continuera  à  nous 
apporter  les  échos.  Il  fallait  jeter  un  coup  d'oeil 
d'ensemble  sur  le  champ  de  bataille,  pour  appré- 
cier la  portée  des  duels  particuliers. 

1  V.  John  Ruskin.  Les  Sept  fin;  ■  l'Architecture. 


IV 


LOUIS  XII  ET  L'INSTALLATION  D'AMBOISE 


1498-1499] 


A  peine  sur  le  trône  de  Savoie,  le  père  de  Louise 
mourut  à  Moulins,  chez  son  beau-frère,  le  duc  de 
Bourbon.  Nous  avons  le  compte  délaillé  des 
obsèques  princières  qui  lui  furent  faites  le  19  no- 
vembre 1197,  au  point  de  connaître  le  nombre  des 
clous  et  des  épingles.  L'église,  tendue  de  noir  et 
ornée  par  le  peintre  Etienne  Linain  de  cinquante 
écussons,  flamboyait  ;  on  y  célébra  deux  cents 
messes.  Les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourbon,  en 
longues  robes  à  queue  portée  par  un  chambellan, 
conduisirent  solennellement  le  deuil,  suivis  des 
plus  grands  seigneurs.  Ni  Louise  de  Savoie  ni  ses 
enfants  n'y  parurent  '. 

i  Fr.  11190.  i'"  27. 


LOUIS    Xll    ET    L'INSTALLATION    d'aMBOISE  101 

Quelques  mois  après,  Charles  VIII  succombait  en 
quelques  heures  à  une  congestion.  Cette  brusque 
mort  toucha  bien  plus  que  la  première  la  cour  de 
Cognac,  dont  elle  allait  bouleverser  l'existence. 

Avec  Louis  XII,  ou,  si  on  préfère,  avec  le  car- 
dinal d'Amboise,  surgissaient  tout  à  coup  des  idées 
politiques,  sociales  et  esthétiques  diamétralement 
opposées  à  celles  de  Charles  VIII.  La  masse  du  pays 
se  soucia  assez  peu  du  changement,  bien  qu'elle 
connût  mal  et  défavorablement  le  nouveau  roi  ; 
mais  les  courtisans,  tous  plus  ou  moins  compromis 
dans  une  direction  contraire,  éprouvèrent  une  vive 
émotion.  Il  germait  d'étranges  idées,  on  parlait 
tout  bas  de  déchéance,  d'une  nouvelle  régence 
d'Anne  de  France,  avec  le  jeune  comte  d'Angou- 
lème. 

La  conduite  très  douce,  très  libérale,  du  nou- 
veau maître  éteignit  vite  tous  ces  feux  de  paille  ; 
mais  l'éclair  avait  passé.  La  vision  d'un  fils 
«  César  »,  d'une  mère  de  roi,  avait  illuminé  les 
profondeurs  du  cœur  de  Louise.  Nous  en  avons  la 
preuve  dans  son  Journal,  car  sa  conduite  n'en 
laisse  rien  paraître.  Au  reste,  la  vision  pouvait 
n'être  pas  une  chimère.  Le  nouveau  roi  n'avait  pas 
d'enfants  ;  à  raison  de  son  mariage  avec  Jeanne  de 
France  1.  il  allait  évidemment  demander  le  divorce, 
l'obtenir   probablement,  ensuite  épouser  la  veuve 


1  V.  notre  livre  Jeanne  de  France. 


102  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

de  Charles  \  III  '  ;  mais  encore  fallait-il  du  temps2: 
hien  des  obstacles  pouvaienl  surgir;  Louis  XII,  usé 
avant  l'âge,  se  trouvait  dans  un  état  de  santé  in- 
quiétant '■'•  ;  arriverait-il  seulement  jusqu'à  l'époque 
du  mariage?  et.  s'il  y  réussissait,  aurait-il  des  fils, 
et,  s'il  en  avait,  les  garderait-il  ?  Les  deux  fils  de 
Charles  VIII  gisaient  dans  un  caveau  de  la  cathédrale 
de  Tours...  On  entrait  en  plein  inconnu,  et  Louise 
se  souvenait  de  la  prédiction  de  François  de  Paule; 
à  partir  de  ce  jour,  elle  vécut  aux  aguets.  Cet 
état  fiévreux,  une  sourde  rivalité  contre  Anne  de 
Bretagne,  une  complète  opposition  d'idées  et  de 
goûts  avec  le  nouveau  monde  officiel,  tout  présa- 
geait   pour    l'avenir  une    situation  assez   tendue. 

Dépêche  de  l'ambassadeur  vénitien.  Archives  de  Venise,  Se- 
creto  37. 

2  \  ce  peint  qu'on  parla  d'un  mariage  avec  Marguerite  d'Au- 
triche Bergenroth,  Calencîars...,  p.  161,  dép.  de  l'ambassade 
d'Espagne  à  Londres.  18  juillet  1498). 

'•■  A.  de  la  Vigne.  Voici,  à  ce  sujet,  une  curieuse  lettre  d'Anne 
de  Bretagne  :  <  Monsieur  le  trésorier,  je  receu  hier  a  Marcoussys 
voz  lettres,  par  lesquelles  vous  dictes  que  le  Roy  se  trouve  mieulx 
qu'il  ne  faisoit  à  Beauvoys.  M"  Salmon  le  m'a  pareillement  escript, 
dont  je  loue  Dieu  e1  le  prie  qu'il  luy  veille  maintenir.  J'ay  veu  aussi 
li    druide  des  lettres  ipie  M.  de  l'iennes  et  grant  maistre  escrip- 

oienl  audit  seigneur,  lesquelz  on1  tous  bon  espoir  de  l'aire  ung 

: service  audit  seigneur,  mais  que  sa  force  soyl  assemblée;  je 

prie  a  Dieu  qu'il  leur  en  doint  la  grâce.  Je  suis  bien  aise  de  quoy 
:  seigneur  a  trouvé  les  prunes  bonnes  et  l'ordre  que  avez  donné 
pour  en  avoir  de  Paris.  11  en  a  eu  aussy  de  Bloys.  Continuez 
toujours  a  me  fere  savoir  île  ce  qui  sourviendra.  Et  a  Dieu,  mon- 
sieur le  trésorier.  Escript  a  Estampes,  le  sim"  jourd'aoust.  Anne. 

Monsieur  le  trésorier,  j'ay  entendu  qu'il  y  a  quelque  cappitaine 
qi  i  a  voullu  mutiner  l'armée  du  Roy.  Je  vous  prye,  escrivez  moy 
ce  qui  en  est.  »  Ttssart  [fr.  2928,  f°  18,  orig.). 


LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  103 

Ajoutons  qu'Anne  de  France,  trop  intelligente  pour 
prêter  l'oreille  à  des  suggestions  ridicules,  faisait 
néanmoins  ses  réflexions  et  prit,  avec  sa  fermeté 
habituelle,  la  résolution  de  marier  au  comte 
d'Angoulême  sa  Mlle  Suzanne  '. 

Empressée,  inquiète,  Louise  de  Savoie  arriva 
à  Paris  avec  Jean  de  Saint-Gelais,  qui  nous  raconte 
le  voyage  2  ;  le  roi  lui  lit  bon  accueil.  Llle  demanda 
[tour  son  fils  les  biens  de  la  branche  aînée  d'Orléans3, 
qui  se  trouvaient  réunis  à  la  couronne  par  le  fait 
de  l'avènement  de  Louis  XII  ''  ;  malgré  la  difficulté 
de  les  aliéner,  le  roi  eût  peut-être  hésité  à  refuser, 
sans  l'esprit  d'ordre  et  de  prévoyance  de  la  reine 
Anne,  qui  voulait  lui  voir  garder  sa  fortune  person- 
nelle pour  la  dot  de  leurs  futurs  enfants  •',  comme 
elle  entendait  elle-même  garder  le  duché  de  Bre- 
tagne. On  ne  pouvait  guère  discuter  avec  Anne; 
quoique  désireuse  au  fond  d'épouser  le  roi  6,  elle 
abusait  de  la  situation,  en  étalant  son  deuil  7, 
en    quittant   Amboise,    en    traversant    Blois8,   en 


1  Bergenroth,  Calendars,  p.  219. 

'-  Elle  était  jusque-là  à  Cognac.  Nous  l'y  trouvons  encore  le 
20  janvier  (fr.  20379,  f"  70  . 

3  Le  Maire,  Antiquitez  d'Orléans,  |>.  136. 

4  Cependanl  les  jurisconsultes  admettaient  le  droit  d'un  roi  à 
posséder  un  patrimoine  personnel  .1.  de  Terra  Rubea,  Contra 
rebelles...,  I'°  30,  v.  col.  1). 

••  Le  Maire. 

,;  Brantôme,  Vie  d'Anne  de  Bretagne. 
■  Fr.  10376. 

s  Pièce  datée  deBlois,  14  juillet  119S  (Vente  du  2o  lévrier  1887, 
h'   i,  par  M.  E.  Charavay  . 


104  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

déménageant  tapisseries,  vaisselles,  bijoux1,  en 
réclamant  son  douaire,  en  reprenant  son  titre  de 
duchesse,  en  professant  une  grande  indépendance, 
en  faisant  battre  monnaie2,  on  préparant  son 
départ  pour  Nantes.  Que  faire,  sinon  négocier 
au  plus  vite  ?  Louis  XII  aurait  voulu  du  moins 
agréer  à  Louise  de  Savoie,  en  lui  remettant  la 
tutelle  exclusive  de  ses  enfants;  le  Conseil  s'y 
opposa.  Il  ne  parut  pas  que  la  conduite  de  la  jeune 
comtesse  autorisât  cette  faveur;  on  décida,  au  con- 
traire, de  placer  la  mère  <ii  les  enfants  sous  une 
très  directe  surveillance  3. 

Louise  assista  à  la  première  entrée  du  roi  à 
Paris  et  aux  fêtes  qui  s'ensuivirent.  Quelles 
liesses!  Quelle  foule  !  On  payait  dix  livres  et  demie 
une  fenêtre  sur  le  parcours.  Les  tailleurs,  aux 
abois,  travaillaient  à  des  prix  fous4.  Louise  ne  vou- 
lait pas  qu'on  oubliât  son  fils  ;  elle  fit  remettre,  de 
la  part  de  François,  un  livre  au  jeune  prince  de 
Talmont5,    le  riche  fiancé  de  sa  nièce,    Louise  de 


1  Fr.  22333,  f°227.  Elle  en  lit  revenir  quelques-unes  seulement,  à 
Blois  en  1501  {id.,  f"  197). 

2  JJ.  231,  f°  136,  v"  :  Pat.  île  janvier  1 198.  C ne,  ■  a  nostre  nou- 
vel avènement  en  nostre  pays  et  duché  de  Bretaigne  ».  nous  avons, 
entre  autres  droits,  relui  de  créer  en  chaque  monnaie  «lu  duché  un 
monnayer,  nous  créons  à  N'aimes  mitre  notaire  et  secrétaire  Jean 
Régnier.  —  Autres  nominations,  id. 

3  Procédures  politiques  du  rè<//n>  de  Louis  XII.  p.  155,  H'rl. 

s  Compte  du  8  juillet  1 40<S  (Archives  de  M.  le  due  de  la  Tré- 
moïlle).  Un  lion  tailleur  se  payait  17  smis  tj  deniers  par  jour,  envi- 
ron ±2  francs  actuels.  —  5  ld. 


LOUIS    XI]    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOIS1  105 

Goétivy.  Pourquoi  n'avoir  pas  amené  ce  lils.  dont 
on  commençait  tant  à  parler?...  Tout  en  la  traitant 
affectueusement,  Louis  XII  1  invita  très  clairement 
à  revenir  près  de  lui  en  Touraine1,  avec  ses  en- 
fants. 

Quelques  jours  après,  le  roi  régla  ses  propres 
affaires,  c'est-à-dire  qu'il  coda  de  tout  point-.  La 
reine  Anne  reçut  un  douaire  considérable,  qu'elle 
conserva  en  se  remariant3;  comme  elle  ne  négli- 
geait aucun  détail,  elle  obtint  aussi  une  franchise 
de  droits  pour  cent  tonneaux  devin  qu'elle  envoyait 
en  Bretagne  4.  Le  roi  fit  ce  qu'il  put  pour  Louise  ; 
sous  prétexte  de  transaction,  il  lui  céda  les  do- 
maines de  Saint-Maixent,  Civray  et  Usson5,  il  lui 
«  confirma  »  la  tutelle  de  ses  enfants  avec  jouis- 
sance de  leurs  biens0  et  la  promesse  verbale  d'une 
complète  liberté7  ;  il  accorda  à  François  une  grosse 
pension,  8,000  livres8.  Il  subit  ensuite  la  désa- 
gréable procédure  de  son  divorce9  et  vint  en 
attendre  le  résultat  à  Ghinon. 


1  Saint-Gelais. 

2  Dom  Morice,  Preuves,  III,  794,  799;   Gasati,  Lettres  royaux, 
p.  81. 

3  Fi.  10237,6');  26106,73;  20718,110;  K.   77,5;    Titres  Foix,  228; 
Seyssel, Hist.  du  roy  Loys  XII', p.  17. 

*  Fr.  25718,  52. 

5  Archives  de  Poitiers,  G.  21. 

6  PP.  44.  IIIP'X. 

7  Saint-Gelais,  p.  L38. 

s  TU.  Orléans,  XV.  1004.  Réduite  à  6000  en  1  199  :  id.,  1003. 
9  Procédures,  p.  799  et  suiv. 


106  LOUIS    Xli     ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

Louise  de  Savoie  garda  [tourelle  le  secret  de  ses 
réserves;  bien  que  sa  situation  ne  se  trouvât  en 
rien  amoindrie,  loin  de  là.  le  duel  silencieux  avait 
commencé  contre  la  reine,  et  la  querelle  d'intérêt, 
pour  le  moment  écartée,  n'en  reparut  pas  moins 
avec  une  singulière  ténacité,  à  la  première  occa- 
sion.  Nous  verrons  plus  tard  François  d'Angoulême 
se  présenter  comme  héritier  des  droits  personnels 
de  la  maison  d'Orléans  et  arborer  ouvertement 
dans  son  écu  la  guivre  de  Milan  '. 

Puis,  la  menace  de  quitter  Cognac.  s<m  gîte  indé- 
pendant, froissait  extrêmement  Louise.  Si  du  moins, 
au  lieu  d'aller  en  Touraine.  elle  avait  pu  se  réfu- 
gier dans  son  château  de  Romorantin2  !  Par  mal- 
heur, les  pluies,  la  chaleur  répandirent  la  peste 
dans  ces  parages3.  Elle  revint  donc  à  Chinon  avec 
ses  deux  entants  ;  le  roi  la  reçut  à  bras  ouverts  et 
lui  donna  une  chambre  au-dessus  de  la  sienne;  il 
montait  l'y  voir  et  jouer  paternellement  avec  les 
enfants,  qu'il  déclarait  très  beaux,  très  accomplis4. 
Jean  de  Saint-Gelais  accompagnait  Louise.  Que  se 
passa-t-il?  Nous  l'ignorons,  nous  savons  seulement 
qu'au  bout  de  quelques  jours  le  roi  changea  tout 
à  fait  de  dispositions  à  l'égard  de  sa  cousine,  au 
point  de  vouloir  lui  enlever  ses  enfants.  Le  maré- 


1  Armoiries,  dans  h  s  manuscrits  lui  ayant  appartenu. 
-  Saint-Gelais. 

3  Chronique  de  Benoisl  Mailliard,  publ.  par  <i.  Guigne. 

4  Saint-Gelais. 


LOUIS    XII    ET    L'INSTALLATION    d'aMBOISE  107 

chai  de  Gié  obtint  -race  pour  elle,  à  condition 
qu'elle  vint  habiter  le  château  de  Blois,  au  milieu 
de  la  garde  écossaise,  et  il  se  lit  donner  verbale- 
ment la  mission  de  venir  l'y  installer  '  et  de  mo- 
dilier  en  même  temps  son  entourage.  Louise,  qui 
attribuait  déjà  au  maréchal  le  départ  forcé  de 
Cognac,  prit  tort  mal  sa  nouvelle  intervention  et 
lui  voua  dès  lors  une  rancune  latente,  très  vive". 
Gié  la  conduisit  à  Blois  et.  avant  d'arriver,  il  exi- 
gea le  renvoi  d'une  partie  des  serviteurs,  notam- 
ment de  Jean  de  Saint-Gelais  :;.  On  ne  le  lui 
pardonna  pas. 

Dans  ce  moment,  les  événements  prenaient  une 
tournure  bizarre,  inattendue.  Le  premier  mouve- 
ment de  Louis  XII  avait  été  d'adresser  aux  Floren- 
tins une  lettre  en  faveur  de  Savonarole,  mais  elle 
arriva  trop  lard.  Et.  six  mois  après,  comme  Savo- 
narole n'existait  [dus,  comme  on  avait  besoin 
d'Alexandre  VI  pour  les  motifs  les  plus  divers,  le 
roi  se  trouvait  l'ami  du  pape,  plus  que  son  ami,  à 
sa  discrétion.  Ainsi  vont  souvent  les  pronostics  les 
mieux  établis.  Le  1(.>  décembre  1498,  surlendemain 
de  l'annulation  de  son  mariage,  le  roi  de  France 
éprouva  le  désagrément  de  recevoir,  à  Chinon,  en 
grande  pompe.  César  Borgia,  qui  arrivait  tout 
bardé  d'or,  sur  un  cheval  ferré  d'argent,  à  la  tète 


i   Procédures  politiques  du  règne  de  Louis  XII,  p.  lxvi,  311. 
■i  Procédures,  p.  233  [contn'i,  p.  266,  267.  293). 
3  Saint-Gelais. 


108  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

d'un  cortège  immense  '.  La  France  voyait  déjà, 
avec  une  émotion  pénible,  la  sentence,  pourtant 
légitime,  «lu  divorce  :  un  professeur,  bien  connu,  de 
l'Université,  JeanStandouk2,  put  la  critiquer  à  son 
aise,  sans  encourir  de  disgrâce  (la  reine  le  chargea 
même  de  distribuer  les  aumônes  à  son  nouveau 
mariage3,  et  le  cardinal  d'Amboise  le  prit  à  son  ser- 
vice particulier'1;,  et,  malgré  tous  les  égards  dont  le 
roi  entoura  sa  femme  répudiée  5.  sur  qui  un  mal- 
heur immérité  et  de  hautes  vertus  attiraient  les 
sympathies,  la  coïncidence  de  l'arrivée  de  César 
déplut.  A  Home,  Alexandre  VI  avait  ses  adula- 
teurs0; en  France,  point  ;  on  lui  reprochait  surtout 
l'exhibition  de  ses  fils  et  fille7.  César,  d'après 
l'ordre  du  roi,  avait  reçu  partout  l'accueil  le  plus 
magnifique8  :  les  échevins  d'une  ville  allaient  à 
son  avance  jusqu'au    chef-lieu  voisin  9.    Lyon  lui 


1  Brantôme,  Vie  de  César  Borgia;  Bonnaffé,  Inventaire  de  Char- 
lotte d'Albrel,  note  A. 

2  Du  Boulay,  Historia  universitalis,  V,  830. 

3  Leroux  de  Lincy,  Vie  d'Anne  de  Bretagne,  IV,  173. 

4  II  mourut  peu  après.  V.  Jourdain,  Index  Chartarum  ad  hist.Univ. 
t'ai'is.  pertin.  Le  président  Hénault,  éd.  de  1853,  p.  l(J2,  dit  qu'il  fut 
exile.  En  1502,  il  était  déjà  entré  au  servie-'  personnel  du  cardinal 
d'Amboise  (E.  327,  n°  8  . 

5  K.  77,6,  11  bis;  fr.6990,  f"  111,  119,  123,  120,  124,  123,  104  v\ 
107.  Fr.  25718,  41;26106,  141. 

6  V.  Platina,  De  Vitis  pontificum;  Alexander  VI. 

7  Gilles  de  Viterbe,  cité  par  1).  dal  Re,  Diseorso...  sui  Borgia 
[Archivio  delta  Societa  Romana  di  storia  patria,  IV,  88,  n.). 

8  Bail.  Senarega,  De  rébus genuensibus,  dans  Moreri  :  G.  Bayle, 
dans    les   Mémoires  de   V Académie  de   Vaucluse,  tomes  VI  et  VII. 

0  Arch.  de  la  mairie  de  Bourges,  BB.  3. 


LOUIS    XII    ET    L'INSTALLATION    d'aMBOISE  11)9 

offrit  des  mystères  et  des  farces,  avec  vin  des  banquets 
pantagruéliques,  chers  aux  estomacs  de  ce  temps, 
où,  sans  préjudice  d'une  foule  de  sucreries  et  de 
fruits  exotiques,  on  voyait  s'aligner,  par  exemple, 
cinquante -quatre  pâtés  de  venaison,  dix-sept 
douzaines  de  perdreaux  ou  de  bécasses,  vingt-huit 
chapons,  seize  canards,  seize  paons,  et  tout  à  l'ave- 
nant1. Parmi  tant  de  bombances  officielles  et  de 
grosse  gaité.  le  fastueux  aventurier,  robuste,  san- 
guin,  couvert  d'une  espèce  de  lèpre3,  ne  récoltait 
que  du  mépris,  et  son  médecin,  qui  le  suivait  par- 
tout, eut  le  bien  mauvais  goût  de  dater  de  Blois  un 
traité  de  spécialiste3. 

Cependant,  puisqu'il  le  fallait.  Louis  XII  adopta 
César,  lui  conféra  le  nom  «  de  France  »,  lui  donna 
Issoudun,  le  duché  de  Valentinois ,  une  grosse 
pension4,  énormément  d'argent  el  même,  chose 
plus  difficile,  une  femme  César  voulait  Charlotte 
d'Aragon,  fille  du  roi  de  Xaples  ;  le  gouvernement 


1  7  novembre  1498.  Chronique  de  V>.  Mailliard. 
-'  Paul  Jove. 

3  Gaspard Torella,  Tractatus contra  pudendagram.  La  première 
édition  dédiée  à  César,  alors  cardinal,  avait  paru  àRomele22  no- 
vembre 1 197. 

4  Fr. 26111,  891;  26106,  106;Chorier,  li,  199;  Alvisi  :  Portef.  Fon- 
tanieu,  142-143;lat  6008  ;  J.  734,  pat.  de  César,  du  22  juin  1503; 
JJ.  233,  nos  XVI,  XVII I  :  Ordonnances  '1rs  rois  de  France:  K.  78, 
n°  i. 

5  Titres  Borgia,  2.  3  (reçus  de  20,000  livres,  outre  la  pension  et 
les  gages  de  capitaine  de  cent  lances).  «  Multo  onustus  auro,  » 
dit  tlilles  de  Viterbe,cité  dan?  VArchiv  fur  Kunde  OEsterreichisch. 
Geschichtsquellen,  t.  XII. 


110  IJUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

français  ne  pouvait  pas  L'aider  dans  ce  sens1:  on 
lui  accorda  la  sœur  du  roi  de  Navarre,  Charlotte 
d'Albret,  fille  du  sire  d'Albret.  Fort  mal  vu  à  la 
cour  pour  des  motifs  multiples,  d'Albret  tenait, 
au  contraire,  par  des  liens  très  ('droits  el  1res  an- 
ciens, aux  comtes  d'Angoulême  ;  sa  fille  était  la  cou- 
sine germaine  et  l'amie  de  Louise  de  Savoie2. 
Louise  dut  donc  suivre  l'événement  avec  un  intérêt 
très  vif.  L'affaire  n'alla  ni  vite  ni  facilement;  on 
se  heurta  d'abord  au  refus  prévu  de  la  fiancée3, 
puis  à  celui  de  son  père,  qui  envoya  même  une 
ambassade.  L'argent  entra  en  ligne:  on  gagnâtes 
ambassadeurs.  Le  roi  se  chargea  de  la  dot,  circons- 
tance décisive  pour  le  sire  d'Albret,  toujours  réduit, 
malgré  une  immense  fortune,  aux  expédients'*. 
L'amie  de  Louise  de  Savoie  se  laissa  éblouir  par 
l'argent5.   Au   bout  de   quatre  mois,   sou  mari    la 

1  Dans  son  savant  ouvrage.  Les  Borgia,  auquel  nous  ferons  plus 
d'un  emprunt,  M.  Yriarte  (t.  I.  p.  lloy  a  donné  une  minute  de 
traité  passé  à  ce  sujet,  qui  n'est  autre  que  ce  qu'on  appelait  en 
diplomatie  «  le  premier  traité  »,  c'est-à-dire  le  projet  fourni  par 
une  desparties  au  début  delà  négociation  écrite,  el  qui  amplifiait 
toujours  les  prétentions.  Ce  serait  une  erreur  île  prendre  «ce  premier 
traité»  pour  un  projet  sérieux.  A  propos  d'Asti,  de  Naples  notam- 
ment, le  projel  en  question  contient  îles  clauses  qui  eussent  été 
la  négation  pure  et  simple  île  tout  ce  qui  était  la  raison  d'être  du 
rapprochement  du  roi  et  du  pape,  et  que  la  suite  dénient  absolu- 
ment. 

2  Bonnaffé,  unie  C. 

3  Alvisi,  Cesare  Borgia...,  p.  54. 

*  Bonnaffé,  note  B  :  ms.  Doat,  22S,  f°  194;  fr.  3913. 
&  Fr.  20424,  f°  8:  Archives  historiques  de  la  Gironde,  VIII,  308  ; 
Yriarte,  Les  Borgia,  1.  p.  163-175. 


LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  ili 

quitta  pour  toujours,  on  lui  laissant  la  gestion  tir 
leurs  vastes  domaines  et  une  donation  en  eas  de 
décès  ';  la  belle  et  bonne  Charlotte  se  trouva  ainsi 
à  la  tète  d'un  très  grand  train  de  vie;  nombre 
d'écuyers,  de  dames  et  d'employés  de  toute  sorte 
lui  constituèrent  une  maison  plus  que  princier»'  ; 
elle  mangea  dans  une  vaisselle  d'or  massif.  Mlle 
consacra  sa  vie  à  la  piété  et  à  l'accroissement  de  ses 
domaines,  elle  cultiva  l'art  de  faire  fructifier  ses 
capitaux  pardes  prêts  avantageux 2 ;  elle  ne  refusait 
même  pas  les  menues  gratifications  de  la  reine3. 

Louise  de  Savoie  n'eut  pas,  à  beaucoup  près,  un 
sort  aussi  heureux.  L'habitation  à  Blois  la  plaçail 
dans  une  sujétion  presque  intolérable.  Le  maréchal 
de  Gié,  qui  s'en  rendit  facilement  compte,  profita 
de  ce  que  le  château,  alors  en  reconstruction,  était 
livré  aux  maçons,  pour  écrire  au  roi  qu'on  n'y  trou- 
vait pas  assez  de  sécurité.  Sous  ce  prétexte,  il  ob- 
tint l'autorisation  de  transférer  Louise  à  Amboise4, 
lieu  tout  plein  du  souvenir  de  Charles  VIII  et  où 
Louis  XII  ne  voulait  pas  habiter.  C'était  une  amé- 
lioration, et.  en  même  temps,  Gié.  qui  voyait,  lui 

1  Bonnaffé,  p.  ~r2. 

-  Inventaire,  publié  par  M.  Bonnaffé,  note,  p.  63. 

3  Catal.  îles  (ire/lires  de  M.  le  baron  de  Joursanvault,  206. 
CL  Fr.  5501,  123  v°;  Doai  228,  L94.  Les  1U0,0UU  livres  delà  îlot 
furent  payées  pur  le  roi  la  même  année.  —  CI'.  Yriarte,  Les  Boi'- 
gia;  pat!  du  12  net.  1505:  R.,  1639,  d.  3:  dépêche  de  Dandolo, 
18  février  1502-3  (Archives  de  Venise),  cf.  Champollion-Figeac, 
Mélanges,  IV.  :!7S. 

4  Procéd.,  [>.  203,  358. 


112  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  A.MBOISE 

aii^i.  dans  le  jeune  François  d'Angoulême  un  roi 
présomptif,  ne  perdait  passa  mission  officieuse  de 
surveillance  ;  au  contraire,  il  reparut  avec  le  titre 
de  capitaine  d'Amboise.  Singulier  emploi,  et  quelque 
peu  modeste,  pour  un  homme  de  sa  sorte;  le 
maréchal  eut  pourtant  beaucoup  de  peine  à  se  le 
procurer  :  le  titulaire,  un  écossais1  madré,  abusa 
outrageusement  de  la  situation  :  il  fallut  lui  garan- 
tir une  pension  égale  aux  émoluments,  lui  pro- 
met Ire  un  beau  poste  à  Milan,  donner  comptant  à 
sa  femme  une  somme  assez  ronde2.  Enfin,  après 
avoir  assisté  au  mariage  du  roi  et  de  la  reine,  et 
avoir  eu  l'honneur  de  les  recevoir  en  son  beau 
(bateau  du  Verger,  le  nouveau  capitaine  reparut  ; 
suivant  les  usages,  la  ville,  à  son  entrée,  lui  offrit 
du  poisson  3. 

Gié  apportait  un  présent  de  conséquence  :  une 
ordonnance,  rendue  au  Verger,  par  laquelle  le  roi 
constituait  un  duché  de  Valois  avec  une  partie  de 
l'ancien  patrimoine  de  la  maison  d'Orléans,  et  le 
donnait  au  comte  d'Angoulême.  que  nous  appelle- 
rons désormais  François  de  Valois4. 

Ainsi,  dès  le  premier  jour,  pour  plaire  à  Louise. 
Gié  brava  la  reine  et  prévalut  contre  elle.  N'enta- 

Godebert  Carre    Compte  de  1503  :  fr.  2'j27;. 

-  Procéd.,  p.  190:  fr.  2930,  122,  v°.  Procéd.,  [».  146,  359,  360, 
2iii.  311;  Chroniques  de  Jean  <l'.\<il<m.  t.  I.  p.  97,  lot',.-  Procéd., 
p.  359,  360  :  202. 

3  Inventaire  des  Archives  d'Amboise,  par  .M.  l'abbé  Chevalier, 
p.  204. 

'  Ordonnances,  XXI.  164. 


LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  113 

mait-il  pas  là  une  partie  bien  hardie  ?  Breton,  mais 
chaleureux  artisan  de  la  réunion  de  la  Bretagne 
à  la  France,  il  n'aimait  point  la  reine  :  il  lui  repro- 
chait son  brusque  retour  à  Nantes  dans  ces  der- 
niers temps,  toute  une  suite  fâcheuse  de  ten- 
dances :  de  ne  penser  qu'à  la  Bretagne1,  de  nourrir 
des  espérances  séparatistes  dangereuses,  quoique, 
selon  lui,  mal  fondées  2  ;  de  fortifier  le  château  de 
Nantes  3,  d'y  expédier  les  objets  les  plus  précieux  4. 
Comme  Gié  était  puissant3  et  vraiment  orgueil- 
leux, il  eut  le  tort  de  ne  se  pas  assez  dissimuler  G. 
Non  seulement  il  obtint  contre  la  reine  l'ordon- 
nance du  Verger,  mais  encore  il  lui  faisait  peu  la 
cour7,  il  oubliait  ses  recommandations8,  il  se  gar- 
dait de  rien  dire  de  compromettant  lorsque,  le 
matin,  il  allait  familièrement  voir  le  roi  encore  au 
lit9.  Il  avait  tort,  nous  le  répétons,  et  comme  on 
pense,  il  ne  manqua  pas  de  gens  pour  aggraver  ce 
tort  aux  yeux  de  la  reine  10.  Mais  Louise  de  Savoie 
aurait  pu  être  sensible  au  dévouement  du  maré- 
chal.   Quel    immense    profit  ne    pouvait-elle    pas 

1  Procéd.,  p.  164,  ■';,  il. 

2  l'roc,  p.   164.  209,  54,  163,  4,  io,  83,  31,  253. 

3  Le    col.  AIl.ii'il.   Notice  historique  sur  le  château  de    Nantes; 
Bougouin,  notice  sur  le  imune  château. 

4  Procéd.,  p.  209. 

;'  Proc,  p.  77.  162,  163,   i.  l'i.  s:;,  31,  253. 
''  Procéd.,  p.  162.  163.  133. 
'  Procéd.,  p.  162.  163,  133. 
s  Contra.  Procéd..  p.  85. 
:'  Procéd.,  p.  122-123. 
"  Procéd.,    p.   161,  162. 


/  / . 


114  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

tirer  d'un  concours  qui  s'offrait  à  elle,  et  qui  tra- 
vaillait précisément  à  lui  garantir  fortune  et 
liberté?  Pas  du  tout  :  Louise  n'oubliait  pas  le  ren- 
voi de  Saint-Gel ais  :  elle  voyait  dans  l'espèce  de 
tutelle  du  maréchal  une  contrainte  contre  laquelle, 
tout  bas,  elle  se  raidissait.  Enfin,  tous  deux  étaient 
trop  ambitieux  pour  s'entendre. 

Au  commencement  de  l'été  de  li-99,  l'air  parut 
insalubre  sur  les  bords  de  la  Loire.  Une  crise  éco- 
nomique sévissait,  le  blé  était  cher,  l'impôt  ren- 
trait mal  ',  et  la  crise  entraîna,  comme  presque 
toujours,  une  épidémie  de  peste,  qui  désola  les 
pays  les  plus  riches  2.  On  cherchait  le  salut  dans 
les  bois.  C'est  ainsi  que  la  ville  de  Coutances,  com- 
plètement abandonnée,  fut  dévalisée  par  des  mal- 
faiteurs 3.  Louise  de  Savoie  se  retira  de  même  au 
fond  des  bois  de  Sologne,  à  Romorantin  4.  La  reine, 
qui  était  grosse,  vint  l'y  trouver  au  mois  de  juillet, 
pendant  que  le  roi  partait  pour  l'Italie  ;  c'est  là 
que,  le  13  octobre  1499,  elle  donna  le  jour  à  une 
enfant,  une  tille,  c'est  vrai,  mais  assez  bien  confor- 


i  Fr.  26106,  lo5. 

'-'  Chronique  de  Benoist  Mailliard;  Humbert  Velay;  Chronique 
de  Jean  Batereau,  rééd.  par  Julien  Havet  [Cabinet  historiqtie, 
1882,  p.  450  et  suiv.  . 

3Fr.  26107.  242. 

4  D'après  une  mention  recueillie  par  M.  Chevalier,  Inventaire 
des  Archives  d'Amboise,  p.  203,  Marguerite,  sa  fille,  aurait  été 
séparée  de  Louise.  Nous  croyons  ù  une  légère  confusion  du  très 
savant  éditeur;  la  Marguerite  dont  parle  le  texte  d'Amboise  doit 
être  Marguerite  d'Autriche. 


LOUIS    Xïl    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  115 

niée,  parfaitement  viable,  et  par  conséquent  gage 
de  lignée  future,  point  de  départ  d'une  terrible 
énigme  pour  les  héritiers  du  trône  ! 

La  réunion  des  deux  princesses  à  la  campagne, 
dans  des  circonstances  aussi  touchantes,  devait 
effacer  les  petits  froissements  des  derniers  temps 
et  resserrer  les  relations  de  jadis.  Il  n'en  fut  rien. 
Elles  se  séparèrent  au  commencement  du  mois  de 
décembre;  la  reine,  joyeuse,  pimpante,  repartit 
au  milieu  des  fêtes  ;  à  Orléans,  on  lui  offrit  un 
Te  Deum,  des  danses,  des  mascarades,  une  repré- 
sentation de  Cupidon1  :  Louise  revint  à  Amboise;  et 
jamais  pareille  rencontre  ne  se  reproduisit  ;  nous 
devons  même  avouer  que  nous  ne  connaissons  pas 
une  seule  lettre  adressée  à  Louise  par  la  reine. 

Outre  leurs  divergences  d'intérêt  et  d'avenir,  ces 
deux  femmes  ne  semblaient  faites  que  pour  se 
contrarier.  La  reine  montrait  beaucoup  de  bonté 
et  d'affection  à  ceux  qu'elle  aimait,  mais  elle 
avait,  d'une  manière  générale,  l'esprit  altier,  vin- 
dicatif, un  entêtement  proverbial  dont  elle  se 
vantait-,  un  esprit  de  personnalité  qu'elle  s'étudiait 
à  afficher.  Sa  garde  particulière,  commandée  par 
le  sire  de  Maille  ;.  sa  maison  nombreuse,  saturée 
de  Bretons '.  sa  clientèle  considérable  d'artistes  et 

1  Le  Maire,  Histoire  des  évesques    d'Orléans,    p.    83  :  JJ.    232, 
60,  v». 

2  Fr.  1717.  Rondeaux  sur  la  devise  Non  mudera  d'Anne  de  Bre- 
tagne. 

3  Fr.  17:;  ;  dom  Morice,  III.  804.  —  i  Dom  Morice,  877,  1393. 


116  LOUIS    XII    ET    [.INSTALLATION    D  AMBOISE 

de  Bretons,  l'ait  montrait  la  duchesse  de  Bretagne1 
plutôl  que  la  reine  do  France.  Quanl  à  ses  idées 
particulières,  inutile  de  chercher  à  les  discuter, 
et  rien  ne  se  rapprochait  moins  de  la  physionomie 
morale  de  Louise  de  Savoie.  Son  esprit  était  ferme, 
trapu,  sa  piété  ardente  et  entière,  s;i  vertu  un 
roc,  un  roc  sourcilleux;  le  bon  Père  Hilarion  de 
Coste  l'appelle  «  une  autre  Vesta.  une  autre  Diane,  » 
et  elle  ne  se  piquait  pas  de  tolérance.  Disparue  de 
fa  cour,  la  comtesse  de  Montpensier !  Elle  vivait 
à  Mantoue,  dans  sa  famille. 

Quant  au  roi.  avant  tout  préoccupé  de  payer  les 
dettes  de  son  prédécesseur 2  et  de  diminuer  les 
impôts1',  il  encourait,  dans  son  entourage,  le  re- 
proche d'étroitesse  et  d'avarice  4.  D'esprit  médiocre, 
pas  éloquent  ni  savant  5,  mais  plein  de  bon  sens, 
c'était,  comme  le  Grandgouzier  de  Rabelais,  un  type 
de  «  bon  rail  lard  »,  aimant,  à  boire  et  à  rire,  orné 
des  vertus  bourgeoises  et  pratiques  °.  dont  il  ne  lui 
manquait  pas  une.  même  la  fidélité  à  sa  femme,  et. 
pour  le  reste,  plein  de  bonté,  de  loyauté,  d'ama- 
bilité, de  rondeur:  point  de  rancune  7,  la  gaité  cor- 

i  Seyssel,  p.  47;  do  m  Morice,  III.  1353-1360;  Rawdon-Brown, 
Calendar  of State  papers,  7  nov.  1 198. 

-  Xot.  TU.  La  Primaudaye,  n°  11  :  fr.  2914,  f-  '.S:  fr.  26111,  958; 
fr.  20616,  n-  31,  52  :  IvR.  78,  f°  L83. 

■  Seyssel,  Les  Louanges  dur 'oy...,  p.  L34,  133. 

«  Saint-Gelais,  p.  30.  Cf.  fr.  L0237,  174. 

5  Seyssel.  Hisl.  du  roy  Loys  Xll .  p.   13  V,  10. 

6  On  pourrail  dire  de  lui  ce  qu'on  écrivit  sur  l<>  tombeau  du 
cardinal  d'Amboise  :   •  Is  collegit  opes  et  amicos.» 

'  TU.  Du  Fou,  ii"  :;. 


LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  117 

diale,  les  goûts  charitables1,  les  sentiments  sérieu- 
sement chrétiens,  sans  ostentation2  ni  tendance 
au  merveilleux  :  homme  toul  cœur,  qui  ne  pensait 
qu'à  son  peuple.  De  plus,  il  mettait  la  France  au- 
dessus  de  tout. 

On  juge,  à  ce  dernier  trait,  et  aux  autres,  qu'il 
se  piquait  de  ne  point  accepter  d'enthousiasme  les 
importations  quelconques  d'Outre-Monts,  et  que, 
des  deux  écoles  rivales  en  Italie,  comme  nous 
l'avons  dit,  celle  qui  franchissait  les  Alpes, 
celle  de  Boccace,  ne  devait  pas  le  trouver  extrê- 
mement préparé.  Il  aurait  plus  volontiers  accepté 
l'autre,  l'école  dantesque,  traditionnelle,  mais 
celle-là  ne  pouvait  pas  songer  à  s'acclimater  en 
France,  parce  que  la  place  y  était  déjà  prise  par 
d'autres  traditions11.  La  France  avait  ses  aïeux,  son 
passé,  ses  idées,  son  tempérament  :  un  climat 
modéré,  des  habitudes  moyennes.  Les  écrivains 
n'y  jouaient  pas  le  même  rôle  qu'en  Italie  et  n'en- 
traînaient ni  les  masses  ni  les  artistes,  ils  n'exer- 
çaient même  sur  l'art  aucune  intluence.  L'art   res- 


1  Pater  populi  (André  de  la  Vigne,  publié  parTrébutien,  p.  9).  Cf. 
Fr.  20424,  !'•  11:  IV.  25718,7;  IV.  26107,  279;  fit.  Orléans  XV, 
ii"  981  :  R.  78.  22  bis. 

2  Seyssel,  p.  51,  2.  i,  16  v. 

•"•  Dans  le  moyen  4ge  français,  les  écrivains  de  l'antiquité  étaient 
plus  connus  qu'on  ne  le  croit  généralement.  L'n  savant  distingué 
a  montré  le  rôle  fort  curieux  des  Anciens  dans  le  Roman  de  la 
Rose;  Aristote,  dont  l'influence  fut  si  grande,  commença  ;i  être 
traduit  en  français  dès  le  sin"  siècle  (V.  not.  Paulin  Paris,  Notices 
et  extraits  des  manuscrits,  XXXI,  p.  1  et  suiv.  . 


H8  LOTIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

sortait  plus  directement  des  goûts  mêmes  du  pays. 
Or,  le  pays  appartenait  aux  traditions  du  centre 
de  l'Europe  :  il  estimait  peu  le  commerce,  il  dédai- 
gnait surtout  les  banques,  presque  toutes  aban- 
données à  des  mains  italiennes  :  il  vivait  en  plein 
air,  de  la  grande  vie  des  champs,  occupé  aux  tra- 
vaux agricoles,  sa  fortune  et  son  orgueil  :  des 
vignes,  des  champs  de  fraises,  de  coquelicots  ou 
de  bluets,  des  prairies  soigneusement  irriguées, 
des  troupeaux  paissant  sous  le  ciel  libre,  des  grands 
fleuves  enfermés  dans  de  larges  horizons,  comme 
le  Rhône  dont  les  cailloux,  dorés  et  brillants,  pas- 
saient pour  donner,  à  la  combustion,  de  l'or1,  voilà 
son  cadre  de  pensées,  bien  différent  du  merveilleux 
décor  de  Florence  ou  de  Sienne  ;  le  cadre  auquel 
reviendront  énergiquement  Du  Bellay  et  les  poètes 
de  la  pléiade.  Son  admiration  allait  surtout  aux 
exploits  militaires  :  en  sorte  que.  de  ce  mélange 
d'idées  campagnardes  et  héroïques,  synthétisé  par 
la  monarchie  campagnarde  et  militaire  qui  habi- 
tait le  château  de  Blois.  ressortait  une  conception 
esthétique,  beaucoup  moins  élevée  que  celle  de 
Dante  et  qui  ne  se  réclamait  point,  comme  elle, 
d'aïeux  antiques,  bien  plus  accessible  à  la  gaité, 
à  la  poésie  de  la  nature,  et  volontiers  mystique, 
comme  les  traditions  purement  chrétiennes,  dès 
qu'elles   émergent   de  la  vie   commune,    en  tout 

1   Lettre  de  Gaguinà  F.  Ferrebouc  (kit.  5870,  f°  48). 


LOUIS    Xll    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE  119 

cas  absolument  personnelle  et  originale.  Le  lyon- 
nais Symphorien  Champier  la  définit  très  bien, 
lorsqu'il  nous  présente  '  l'homme  comme  un  être 
avant  tout  intellectuel,  fait  à  l'image  de  Dieu,  pour 
regarder  le  ciel,  et  dont  la  beauté  corporelle  con- 
siste dans  une  moyenne,  une  moyenne  entre  le 
gras  et  le  maigre,  entre  une  chair  trop  dure  ou 
trop  molle,  entre  les  veines  trop  marquées  ou  trop 
effacées,  entre  la  chevelure  trop  abondante  ou  trop 
rare...  Philosophiquement,  Champier.  sans  s'en 
douter,  reproduit  les  idées  de  Dante,  mais  dans  un 
langage  de  bonhomie  et  de  simplicité  plus  terre 
à  terre.  Au  reste,  la  philosophie  tout  expérimen- 
tale des  Français  ne  présentait  rien  d'exclusif;  elle 
ne  demandait  qu'à  s'assimiler,  au  jour  le  jour, 
les  (déments  du  beau,  partout  où  elle  les  rencon- 
trait. Le  même  Champier  nous  cite  avec  orgueil 
tes  grands  noms  littéraires  de  la  France2,  en  nous 
présentant  une  pléiade  d'historiens  sacrés  et  d'bu- 
manistes.  Llstore  Anthonine  ■' ,  parmi  les  hommes 
qui,  de  1400  à  1500,  ont.  dit-elle,  «  illuminé  le 
monde  »,  donne  une  liste  d'Italiens  les  plus  divers, 
tels  que  le  Pogge  et  sainte  Catherine  de  Sienne. 

Louis    XII    défendait  encore    la  tradition   fran- 
çaise. Il  n'entreprit  point  de  réagir  contre  le  cou- 


1  Argumentum  da'  Simphoriani  Chcnnperii  in  librum  Galeni  de 
oplima  consti'uctione  sive  de  compositione  corporis. 
1  De  Gallie  viris  illustribus. 
3  Écrite  en  1507. 


120  LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 

ranl  italien,  mais  de  le  canaliser.  Lui  el  ses  con- 
seillers connaissaient  et  admiraient  profondément 
L'inimitable  âged'or  de  la  Renaissance  italienne;  ils 
voulaient  en  profiter  ets'assimilerses  chefs-d'œuvre, 
mais  sans  troubler  le  caractère  national,  et  les  Ita- 
liens préférés  ne  sont  pins  les  mêmes  que  sous 
Charles  VIII.  Comme  le  dit  M.  Rio.  grâce  au  pa- 
tronage royal,  grâce  an  cardinal  d'Amboise,  le 
Mécène  le  pins  intelligent  et  le  plus  magnifique 
que  les  arts  aient  jamais  trouvé  chez  nous,  l'art 
français  allait  connaître  mie  période  vraiment 
belle,  mais  trop  courte,  où  le  génie  national, 
mûri  par  son  développement  naturel  et  par  sa  force 
d'assimilation,  produira  la  fleur  exquise  de  bon 
goirt  dont  tant  de  monuments  témoignent  encore, 
et  s'enthousiasmera,  sans  parti  pris,  pour  le  beau. 
quelle  que  soit  son  origine  '.  pourvu  qu'il  vive  et 
qu'il  fasse  vivre. 

I>è>  le  premier  jour,  les  étrangers  furent  les- 
bienvenus.  Un  sculpteur  de  Modène,  l'aganini, 
reçut  la  commande  du  tombeau  de  Charles  \III; 
le  vénitien  Fra  Giocondo  construisit  à  Paris,  dès 
le  commencement  du  règne,  le  pont  Notre-Dame-. 
Mais  les  théories  et  les  mœurs  de  Boccace  et  de 
ses  successeurs  ne  devaient  plus,  jusqu'à  nouvel 

i  Cf.  L.  de  la  Borde,  La  Renaissance  des  arts  à  lu  cour  de 
France,  t.  I,  mit.,  p.  156. 

2  Gohori,  Hist.  man.,  f°  21  (d'.ipiès  Gohori,  Louis  XII  ramena  de 
Milan  Fra  Giocondo  :  liillcs  Lurrozcl,  /."  Fleur  des  antiqiritez, 
éd.   Willem,  p.  59. 


LOUIS    XII    ET    L  INSTALLATION    D  AMBOISE 


121 


ordre,  trouver  laveur.  Pour  tout  dire  d'un  seul 
mot,  on  fleurissait,  on  flamboyait,  on  décorait,  on 
rendait  savant,  on  assagissait,  on  rapprochait  de 
Vitruve  et  autres  mesureurs  patentés  le  vieil  arc 
gothique,  mais  on  L'aimait  encore. 


V 


LE  RÉGIME  D'AMBOISE 


1499-1503 


Dans  la  période  qui  s'étend  de  1499  à  1503,  plus 
<le  couleurs  vives  ni  roses  ;  nous  allons  tremper 
notre  pinceau  dans  le  gris.  Louise  de  Savoie  su- 
bissait une  éclipse,  pénible  pour  un  amour-propre 
comme  le  sien  et  pour  ses  goûts.  Sa  vie  s'écoula 
dans  une  suite  obscure  d'efforts,  au  jour  le  jour, 
contre  les  tentatives  tenaces  qui  visaient  ses  habi- 
tudes, son  entourage,  son  influence  trop  exclusive 
sur  ses  enfants.  Sous  la  brillante  chamarrure  de  la 
politesse  extérieure,  rien  ne  paraissait  de  ce  croi- 
sement subtil  et  serré  d'intrigues  que  nous  allons 
essayer  de  démêler,  et  qui  nous  montrera  les  pen- 
sées intimes  dans  leur  nudité. 

Parlons  d'abord  de  Jean  de  Saint-Gelais.  Obli- 
gée, comme  nous  l'avons  dit,  de  se  séparer  de  lui, 
Louise  de  Savoie  avait  député  le  sire  d'Amaillou, 


LE    RÉGIME    d'aMBOISE  123 

pour  lui  expliquer  délicatement  la  situation.  Saint- 
Gelais  s'en  alla  :  malgré  l'accroissement  du  bud- 
get de  lacomtesse,  on  attribua  son  renvoi  à  un  motif 
d'économie  '  ;  et,  pourtant,  par  une  bizarrerie, 
comme  on  en  voit  dans  les  cours.  Saint-Gelais  con- 
serva ses  pensions.  Tout  en  l'éloignant,  Louise  s'était 
naturellement  intéressée  à  son  sort,  elle  lui  obtint 
la  promesse  d'une  bonne  compensation:  la  séné- 
chaussée d'Agen.  Une  sorte  de  fatalité  fit  qu'elle 
laissa  donner  ce  poste  à  un  autre  ':,  en  sorte  que 
Saint-Gelais  continua  à  rôder  par  la  ville,  à 
paraître  au  château  ;  un  jour  même,  il  y  fit  appor- 
ter son  lit,  dans  la  chambre  d'un  de  ses  amis,  et 
il  ne  fallut  rien  moins  qu'un  ordre  de  la  comtesse 
pour  le  déloger  3.  Ses  allées  et  venues  devinrent 
peu  à  peu  la  fable  de  la  cour,  puis  du  royaume. 
Finalement,  Saint-Gelais  reçut  directement  du 
roi  une  défense  formelle  et  non  motivée  de  repa- 
raître. Pourtant,  il  ne  s'éloigna  pas  4.  Dans  cette 
question  très  épineuse,  le  maréchal  de  Gié  tint 
tout  à  la  fois  la  conduite  d'un  galant  homme  et 
d'un  bon  courtisan.  Il  ne  dit  pas  un  mot,  sous 
aucun  prétexte,  il  ne  fit  rien.  Il  informa  le  roi  et 
laissa  faire  5. 

Dans  un  ordre  d'idées  analogue,  on  battit  tout 

1  Procédures  politiques  du  rèç/ne  de  Louis  XII,  p.  314. 

1  Procédures  politiques...,  p.  369-370. 

s  Procéd.,  p.  3G7-368. 

*  Procéd.,  p.  314,  235,  275,  278. 

:'  Procéd..  p.  235,  275,  278,  314. 


124  LE    RÉGIME    b  AMBOISE 

doucement  on  brèche  le  système  singulier  qui  fai- 
sait de  Jeanne  de  Polignac  et  de  Jeanne  d'Angou- 
lême  les  personnages  principaux  :  François  cou- 
chait même  dans  la  chambre  de  M"'  de  Polignac, 
circonstance  qui  a  indisposé  un  grave  historien  de 
nos  jours  :  «  Cet  enfant  de  sept  ans  avait  déjà  une 
maîtresse  l  !  »  Je  crois  que  c'était  une  maîtresse 
d'école  ;  néanmoins,  un  sentiment  d'ordre  assez 
délicat  suffit  au  maréchal  de  Gié  pour  provoquer 
un  ordre  qui  retira  le  jeune  prince  des  mains 
des  femmes  -'.  Gié  comptait  un  peu  profiter  de  la 
circonstance  pour  donner  un  de  ses  lils  comme 
compagnon  intime  à  François  ;  mais  Louise  de 
Savoie  s'y  opposa  absolument  et  prit  François 
dans  sa  propre  chambre. 

Le  roi  eut  aussi  la  bonté  de  se  joindre  à  Louise, 
dès  1409,  pour  assurer  un  sort  à  Jeanne  d'Angou- 
lême,  à  laquelle,  moyennant  une  mince  dot,  le 
maréchal  donna  pour  époux  un  gentilhomme  en 
mauvais  état  d'argent  et  de  réputation.  Jean 
Aubin,  seigneur  de  Surgôres  et  de  Malicorne  \  Ce 

1  Histoire  du  xvi°  siècle,  III.  p.  83.  Cette  appréciation  a  eu  du 
succès:  V.  Vatout,  Histoire  du  château  d' Amboi.se.  p.  491,  note; 
De  Lescure,  Les  Amours  de  François  I°r,  p.  i:>. 

2  Charles  Scœvoln  de  Sainte-Marthe,  dans  son  oraison  funèbre 
de  Marguerite  de  Valois,  ilil  que  sa  mère  lui  donna  «  une  très 
exquise  el  vénérable  dame  en  laquelle  les  vertus  l'une  a  l'envi 
de  l'autre  s'étaient  assemblées  ».  M  Luro  et  M"'"  d'IIaussonville, 
dans  leurs  excellentes  biographies  de  Marguerite,  supposent 
qu'il  désigne  ainsi  M""1  de  Chatillon.  Serait-ce  Mllc  de  Polignac? 

3  Procéd.,  p.  313-314,  362,  364,  Hi7.  76,  235,  etc.;  fit.  Aubin; 
lai.  9233,  3o.  31  :  PP.    ii,  CVI. 


LE    RÉGIME   I>  AMBOISE  l-'ii 

personnage  avarié  resta  près  de  Louise  et  y  acquit 
du  crédit. 

L'épuration,  qu'on  entreprenait  à  Amboise,  se 
rattachait  à  tout  un  plan  d'esprit  nouveau,  qui 
rayonnait  bien  au  delà,  sous  les  formes  les  plus 
diverses,  au  grand  détriment  des  coryphées  de 
la  veille.  Octovien  de  Saint-Gelais  lui-même  ne 
répondait  plus  au  goût  dominant,  tant  la  fortune 
aime  à  se  contredire.  Il  ne  se  laissait  pourtant 
pas  oublier:  il  pleura  d'abord  Charles  VIII.  en 
vers  peut-être  impolitiques,  mais  d'une  beauté 
antique,  ou  même  plus  qu'antique,  à  ce  quedisaieni 
les  fidèles  L  On  lui  attribua  aussi  une  œuvre  assez 
risquée,  une  traduction  de  Y  Art  d'aimer  d'Ovide-, 
mais  nous  ne  savons  si  cette  imputation  mérite 
créance  :\  si  elle  provient  d'affidés  ou  d'envieux. 
Officiellement,  il  fit  effort  pour  revenir  au  genre 
dantesque  et  à  Virgile;  dès  l'année  1500  \  il  se 
trouvait  en  mesure  d'offrir  à  Louis  XII  une  tra- 
duction de  X Enéide  ;  nous  devons  reconnaître 
dans  sa  préface  quelques  traces  de  désarroi  : 
«  Voici,  dit-il.  deux  ans  révolus  depuis  le  commen- 

1  Fr.  23988.  Vers  sur  la  mort  du  comte  de  Ligny. 

'-  «  Du  remède  damours.  Translate  nouvellemêl  de  latin  en 
françoys  avec  l'exposition  des  fables  consonantes  au  texte 
imprimé  à  Paris.  Cum  privillegio  » . . .  (A  la  fin:)  Imprime  à 
Paris,  le  quatriesme  tour  de  /'écrier  lan  mil  cinq  cens  et  neuf  pour 
Antkoine  Venin/...  (1509),  in-fol. 

s  Notice  de  Colletet,  pub.  par  Gellibert  des  Seguins,  p.  31. 

i  Le  il  avril  1.j00  (Paulin  Paris.  Les  Manuscrits  français,  t.  Vil, 


126  LE    KÉGIME    D  AMBOISE 

cernent  du  règne...  »  Oui.  pondant  ces  deux  ans, 
qu'il  a  perdu  de  son  aisance  de  son  agréable  désin- 
volture! La  courtisanerie  naturelle  à  l'égard  du 
nouveau  roi,  auquel  il  attribue  (comme  à  son  pré- 
décesseur) tous  les  exploits  et  toutes  les  vertus, 
trahit  de  l'amertume  :  parmi  les  rêves  roses  de 
commande  se  glisse  Infortune,  maussade  ennemie 
des  tiares,  des  couronnes  (et  même  des  mitres),  dont 
Louis  XII,  ainsi  que  sa  maison,  a  connu  l'atteinte... 
Bien  entendu,  Octovien  hasarde  l'allusion  pour 
mieux  vanter  le  prince  vertueux,  pacitique,  clé- 
ment, magnanime,  qui  «  peut-être  »  va  reprendre 
les  traditions  interrompues  en  1498.  Il  lui  offre, 
dans  Y  Enéide,  un  miroir  acceptable  de  ses 
hauts  faits.  Les  miniatures  du  manuscrit  con- 
firment ce  que  nous  pouvons  supposer  de  la  rapi- 
dité de  l'exécution  ;  la  première,  la  seule  intéres- 
sante1, nous  montre  l'auteur  à  genoux  devant  le 
trône,  franchement  en  clerc,  mais  en  clerc  solen- 
nel :  la  tète  rasée,  le  surplis  blanc,  avec  un  camail 
d'un  rouge  cardinalice,  et  une  soutane  marron  à 
longue  queue;  en  revanche,  on  prendrait  simple- 
ment Louis  XII  pour  le  chef  de  la  maison  princière 
représentée  par  Louise  de  Savoie  :  il  porte  un  riche 
costume  de  prince,  pas  de  roi,  encore  moins  de 
Charlemagne  ;  il  reçoit  un  volume  de  velours 
rouge,  doré  sur  tranche,  simplement  orné  sur  ses 

1  Fr.  SGI  :    Fol.  do  garde,   verso.  Cette  œuvre   fui   imprimée  à 

Paris  en  1540. 


LE    RÉGIME    D'AMBOISE  127 

plats  du  vieil  emblème  des  Orléans,  cinq  porcs-épics 
d'or;  au-dessus  du  trône  fleurdelisé,  au  lieu  du 
baldaquin  classique,  il  y  a  une  niche  en  coquille, 
dans  le  genre  de  la  Renaissance  italienne.  Çà  et  là 
traînent  comme  des  allusions  imperceptibles  à 
Louise  de  Savoie  :  aux  coins  de  la  niche  royale, 
deux  ailes  semblables  à  des  cornes,  d'effet  sin- 
gulier; le  chancelier  qui  lit  un  acte,  revêtu  du 
grand  sceau  jaune,  fait  penser  à  certaine  déclara- 
tion très  secrète  de  mariage  dont  nous  parlerons 
plus  loin...  Le  jeune  prince  blond,  placé  près  du 
roi,  une  médaille  d'or  et  une  plume  d'or  au  cha- 
peau, rappelle  aux  moins  prévenus  l'existence  de 
François  de  Valois.  Parmi  les  assistants,  un  héraut 
d'armes,  un  courtisan,  sont  décorés  d'L  '.  L  de 
Louis  XII,  L  de  Louise  de  Savoie?...  On  peut  inter- 
préter comme  on  voudra  cette  abondance  d'L  et 
d'aile-. 

Octovien  ne  porta  pas  longtemps  son  drapeau  ;  il 
mourut,  jeune,  en  décembre  1502,  pleuré  par  la 
gent  littéraire.  En  attendant  qu'un  jour  son  fils, 
favori  de  Louise  de  Savoie  et  de  la  cour  d'alors  ', 
glorifiât  sa  mémoire,  on  lui  lit  une  auréole.  Sa 
tombe  reçut  une  antithèse  à  l'antique  :  «  Moi,  Oc- 
tovien, parvenu  au  comble  des  honneurs,  me  voici 

1  Od  reconnaît  encore  le  cardinal  d'Amboise,un  prélal  près  de 
lui  (probablement  Louis  d'Amboise),  des  gentilshommes,  l'un  en 
hermine  portant  un  Ali  (chiffre  d'Anne  de  Bretagne),  d'autres 
portant  un  A,  un  I. 

2  Pièce  de  Melin,  de  1326.  dédiée  à  Louise  et  à  ses  demoiselles, 


128  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

sous  ce  peu  de  terre.  »  Thevet,  un  Je  ses  doctes 
compatriotes  du  xvi9  siècle,  le  classe  parmi  les 
grands   réformateurs    de    La    morale    des   monas- 

fr|'es  '. 

Ainsi  isolée,  entraînée  vers  le  courant  nouveau, 
Louise  de  Savoie  plia,  non  sans  protestations  inté- 
rieures. L'épreuve  se  présentait  d'ailleurs  sous 
des  dehors  qui  ne  ressemblaient  en  rien  a  un  mar- 
tyre. 

Gié  n'était  pas  homme  à  pousser  quoi  que  ce 
fût  à  l'extrême,  ni  par  tempérament,  ni  par  calcul. 
Grand  seigneur  au  vrai  sens  du  mot.  homme  de 
cour  émérite,  habile  à  ménager  les  faveurs  et  à 
passer,  en  grandissant,  de  Louis  XI  à  Anne  de 
Beaujeu,  puis  à  Charles  VIII,  puis  à  Louis  XII,  am- 
bitieux certes  (il  Tétait  excessivement,  et  même 
avide),  il  avait  les  vertus  de  ses  défauts,  l'es- 
prit aimable,  le  goût  du  faste  et.  en  toute  matière, 
infiniment  de  largeur.  On  citait,  pour  leur  luxe 
quasi  royal,  sa  compagnie  de  gens  d*armes,  son 
château  du  Verger,  rebâti  sur  le  patron  de  Blois  -, 
avec  ia  statue  équestre  du  possesseur  au-dessus  de 
la  porte,  comme  à  Blois,  et  dans  l'intérieur,  comme 
à  Blois,  une  sorte  de  musée,  où  Ton  admirait  les 
meubles  et  les  tapisseries  du  roi  Bené,  des  tapis- 
series consacrées  à  la  glorification  du  maréchal  \ 

1  Colletet,  noies  de  M.  Gellibert  «les  Seguins. 
-  V.   M.  de    Soland,    Charles    I III  '■/,■  Anjou  et   en   Bretagne, 
Nantes,  1837,  p.  9. 
3  Fr.  22:s:;i,  !'•  49  :  collection  Gaignières,  l°>  96-101. 


LE    RÉGIME    l)  AMBOISE  129 

des  bustes  de  bronze  et  de  marbre  offerts  par  la 
république  de  Florence.  Michel-Ange,  le  dieu  du 
jour,  manquait  :  le  maréchal  lui  lit  officielle- 
ment demander  par  la  république  de  Florence,  en 
1502,  un  exemplaire  de  son  fameux  David  '.  Un 
indice  suffit  à  nous  édifier  sur  le  train  de  cette 
maison.  Lorsque  le  roi  contracta  des  emprunts  en 
1502,  le  maréchal  envoya  de  suite  20,000  livres, 
représentées  simplement  par  une  partie  de  sa  vais- 
selle d'or.  Louis  XII  promit  de  ne  jamais  oublier 
un  si  grand  service  2. 

Avec  ces  habitudes-là  et  ce  genre  d'esprit,  Gié 
ne  pouvait  pas  devenir  un  geôlier  bien  gênant.  Il 
venait  peu  à  Amboise.  Il  suivait  le  roi,  pour  sup- 
pléer le  cardinal  d'Amboise  qui  se  trouvait  presque 
toujours  au  loin,  et  il  déléguait,  en  fait,  le  com- 
mandement du  château  à  un  lieutenant  nommé 
Ploret3.  Cependant,  il  restait  maître  du  cours  de  la 
Loire,  à  Amboise  et  à  Angers  par  lui-même,  à 
Tours  par  un  iils,  à  Saumur  par  un  cousin.  Il  y 
avait  là  une  coïncidence  curieuse  qui  n'échappait 
pas  aux  yeux  vigilants  ;  la  route  de  Bretagne  sem- 
blait bien  gardée.  La  reine,  probablement,  parta- 
geait cette  impression,  à  en  juger  par  les  coups 

1  Du  moins,  la  seigneurie  do  Florence  commande  pour  lui,  en 
1502,  une  statue  à  Michel-Ange.  En  1491»,  elle  lui  avait  donnésix 
bustes  de  marbre  et  deux  de  bronze  (Blanc,  Hist.  des  peintres, 
Michel-Ange,  p.  2.0). 

2  Procéd.,  p.  699-701  :  Dictionnaire  d'Expillv,  V  Baugé. 
sProcéd.,  p.  360. 


130  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

d'épingle  quelle  ne  ménageait  pas  à  la  petile 
cour  d'Amboise  et  à  son  défenseur  :  c'est  ainsi 
qu'en  1500,  quand  elle  refusait  obstinément  encore 
de  reparaître  à  Paris  *,  elle  eut  le  mauvais  goût  de 
faire  à  Amboise,  sans  son  nouveau  mari,  une 
entrée  solennelle  ~.  Elle  s'ingénia  aussi,  sur  de 
petits  points,  faute  de  mieux,  à  contrecarrer  le 
maréchal.  11  désirait  une  terre  de  plus,  la  terre  de 
Brissac  ;  elle  la  fit  donner  à  un  jeune  favori,  encore 
sans  importance  :!.  Elle  alla  plus  loin.  Dans  un 
but  de  sécurité  élémentaire  4.  Gié  s'était  fait  auto- 
riser à  remplacer  à  Amboise  trois  vieilles  pièces 
d'artillerie  du  temps  de  Charles  VIII  par  trois 
pièces  neuves  ;  en  même  temps,  il  lit  discrètement 
installer  dans  un  coin,  sous  un  hangar,  un  peu 
d'artillerie  de  nouveau  modèle  5,  tirée  du  parc  de 
Tours.  Comment  ce  hangar  fut-il  connu  à  la  cour? 
nous  l'ignorons.  Il  y  suscita  une  étrange  rumeur. 
Contre  qui  donc,  disait-on.  le  maréchal  protège- 
t— il  le  duc  de  Valois?  La  reine  obtint  le  renvoi  de 
l'artillerie  et  elle  prolita  de  la  circonstance  pour 
faire  nommer  à  Tours  un  lieutenant  à  sa  dévotion  6. 

1  Cérémonial  françois;  IV.  101KX.  171  :  IV.  22.'!:!.';.  216,  v. 

2  Inventaire,  de  M.  l'abbé  Chevalier,  p.  •">•'!:  Et.  Cartier,  Essais 
historiques  sur  In  ville  cCAmboise,  p.  11.  52. 

*  Procéd.,  p.  163.  :îi.  .74.  133,  163,  208,  271  :  le  P.  Anselme.  Cf. 
Port,  Dictionnaire  historique  de  VAnjou. 

4  En  1501.  de  peur  de  la  peste,  le  maître  es  arts  qui  tenait  les 
écoles  d'Amboise  dut  licencier  tous  ses  élèves  (Chevalier,  Inven- 
taire.... p.  206,  207.  208). 

•s  Procéd.,  p.  :;,  27,  159,  35,  51,  75,   16. 

«  Procéd.,  p.  163,  34,  133. 


LE    RÉGIME    d'aMBOISE  131 

Charles  VIII  avait  laissé  les  travaux  d'Amboise 
inachevés  '.  (lié  provoqua  aussi  un  ordre  royal  de 
les  compléter,  sous  la  direction  de  ses  agents,  Plo- 
ret  et  François  de  Pontbriant  2.  Les  maçons  y  tra- 
vaillaient donc  en  1502  et  en  J503;  moyennant  un 
octroi  de  privilèges,  la  ville  se  chargea  d'achever 
une  poterne1.  En  attendant,  on  ne  pouvait  loger  au 
château  que  vingt-cinq  archers,  et  bien  à  l'étroit. 
Ces  archers,  réduits  à  vivre  en  ville  avec  leur  solde, 
contractaient  des  dettes  :  il  en  résulta  des  incidents, 
des  rixes,  qui  obligèrent  à  changer  tous  les  six 
mois  la  petite  garnison  4.  En  1502,  les  archers 
commirent  quelques  excès  :  je  ne  sais  quels  enne- 
mis cachés  en  firent  beaucoup  de  bruit  et  essayèrent 
d'en  rendre  responsable  le  maréchal  5,  qui  se 
trouvait  en  Italie  avec  le  roi. 

Le  maréchal  ne  dit  plus  rien,  mais  il  comprit 
parfaitement,  et  se  jura,  au  besoin,  de  ne  compter 
que  sur  lui-même  pour  défendre  son  prince  contre 
toute  entreprise  6. 

Dans  une  situation  si  embrouillée,  Gié  désirait 


1  Fr.  26107,  275-276.  261:  fr.  26106,  162  :  26108.44'.».  364,  365; 
25718,  60;  Clairarab.  307,  111  ;  Etat  de  Picardie,  1497-1498  (arch.  de 
M.  le  duc  de  la  Trémoïlle  :  Bulletin  de  la  Société  de  V Histoire  de 
France,  1866):  l'abbé  Chevalier,  Inventaire,  p.  31 1-315. 

2  Jarry,  Docum.  si/r  le  château  de  Chambord,  Mém.  de  la  So- 
ciété archéologique  de  l'Orléanais,  XXII,  551. 

3  Chevalier,  Inventaire,  p.  6,  i2.  146,  147. 

4  Procéd.,  p.  380,  381,  12.  86,  218,  359,  361. 

5  Procéd.,  p.  137,  283,  356,  373,  382  et  s.,  384,  385. 

6  Procéd.,  p.  249,  230.  254,  26.  35,  42,  46,  75,  82,  160,  138. 


132  LE    RÉGIME    D'AMBOISE 

avant  tout  gagner  Louise  et  lui  faire  comprendre 
combien  son  zèle  importait  à  l'avenir  de  François. 
Il  lui  insinua  qu'elle  pouvait  avoir  besoin  d'amis 
sûrs1  ;  il  se  lia  intimement  avec  le  sire  d'Albret, 
l'ami  de  la  maison  2. 

Assurément,  Louise  passait  elle-même  par  les 
émotions  les  plus  vives.  Tout  le  monde  voyait 
bien  le  roi  péricliter  ;  mais  plus  la  santé  de  Louis 
subissait  d'assauts,  plus  il  semblait  qu'Anne  de 
Bretagne  s'obstinàt  à  conquérir  des  maternités  ; 
étranges  coïncidences  !  singulière  gageure  contre  le 
duc  de  Valois  !  La  reine  donna  successivement  le 
jour  à  deux  enfants  mort-nés,  qu'on  croit  des  fils. 

Le  maréchal  ne  cachait  pas  à  Louise  la  vérité  ; 
il  lui  confia,  sous  le  sceau  du  secret,  l'infirmité 
du  roi,  des  hémorrhagies  internes,  qui  pouvaient 
amener  une  mort  subite.  Il  essaya  de  la  raisonner 
relativement  à  son  fils,  qu'elle  ne  pouvait  pré- 
tendre, disait-il,  garder  indéfiniment  à  elle  toute 
seule.  «  Monseigneur  devient  grand.  »  Pourquoi  ne 
pas  lui  choisir  son  entourage,  pourquoi  attendre 
que  les  circonstances  l'imposent3  ?...  Le  maréchal 
continuait  tout  doucement  aussi  ses  travaux  d'épu- 
ration ;  il  obtint  la  mise  à  la  retraite  de  deux  vieux 
fonctionnaires,  Amaillou  et  Fléac,  chef  de  la  mai- 
son  de    Polignac,  jadis  si   inlluente  à  Cognac  et 

i  Procéd.,  p.  233,3.'].   37,  73,  81,  251. 

2  Procéd.,  p.  120,43,  156,  121). 

3  Procéd.,  p.  212. 


LE    RÉGIME    D  AMBOISE  133 

toujours  très  considérée  à  la  cour  de  France  l  ; 
il  échoua  pourtant  contre  un  vieil  couver,  nommé 
Regnaud  Du  Refuge.  Il  introduisit  le  sire  de  Segré, 
François  et  Pierre  de  Pontbriant,  et  autres  gens  de 
confiance  ~  ;  un  certain  Brandclis  de  Champagne 
refusa,  sous  prétexte  que  sa  dignité  ne  lui  permet- 
tait de  servir  que  des  rois  ou  le  maréchal  de  Gié  ;. 
De  la  cour,  le  maréchal  ne  cessait  aussi  d'entretenir 
une  correspondance  active  avec  Louise,  servant  ses 
protégés  4,  soignant  ses  intérêts,  obtenant,  par 
exemple,  un  permis  d'exportation  de  blé  en  Es- 
pagne '.   En  retour,  Louise  lui  lit   abandon   d'une 


1  Sun  frère  Jean,  seigneur  de  Beaumont  en  Auvergne,  était 
un  des  principaux  capitaines  de  l'année,  el  Mme  de  Beaumonf 
dame  d'honneur  de  la  reine  (Jean  d'Anton;  Preuves  de  l'Hist. 
deBretagne,  III.  L594;  fr.  26106,  172.  90  ;  Clairamb.,  782,  etc.). 

-  Dans  le  compte  de  la  maison  de  1. nuise  de  Savoie  pour  L501, 
arrêté  à  Amboise  le  23  février  1502-3,  la  bâtarde  Jeanne,  dame 
de  Surgères,  esl  inscrite  peur  200  livres.  Jeanne  de  Polignac  et 
Françoise  de  Marconnay  sont  demoiselles  d'honneur,  Jean  de 
Polignac  premier  maître  d'hôtel,  Regnauld  Du  Refuge  écuyer 
d'écurie,  Julien  Prune!  médecin,  Charles  Montgeon  aumônier. 
Il  y  a  trois  secrétaires,  Barbier,  Mareau  et  Thibault .  Le  jeune 
François  a  un  aumônier,  Ythier  Bouvereau,  et  un  «  maître 
d'école  >  François  de  Moulins  (fr.  21478,  fu  33).  En  1303,  Jeanne  de 
Polignac  a  disparu,  niais  on  trouve  Louise  de  Polignac,  dame 
du  Vigean,  et  encore  Elie  de  Polignac,  seigneur  de  Fléac. 
La  bâtarde  Jeanne  est  devenue  dame  de  Givry.  La  nourrice 
Marguerite  Texière  est  devenue  femme  de  chambre.  Les 
secrétaires  sont  Trotin.  de  la  Place,  Thibault.  Odeau  (compte  ar- 
rête à  Amboise  le  10  avril  1303-4  ;  même  ms.,  f°  34  . 

s  Procéd.,  p.  371,  69-70,  252,  72,  79,  211,  212.  135,  156-157.  Les 
Du  Refuge  appartenaient  au  service  de  la  maison  d'Orléans.  V. 
TU.  Du  Refuge,  53-67. 

4  Procéd.,  p.  334,  357,  364,  378. 

5  Fr.  26106,   157. 


134  LE    RÉGIME    D  AMB01SE 

petite  dette  de  700  livres,  cadeau  bien  naturel,  qui 
prêta  aux  médisances  ',  ou  plutôt  aux  calomnies, 
à  cause  des  tendances  habituellement  économes 
de  Louise  de  Savoie. 

Où  trouver  la  formule  secrète  de  tiraillements 
qui  paraissent  si  compliqués  ?  Dans  une  pensée 
très  juste,  très  patriotique,  à  laquelle  Louise  aurait 
prêté  un  chaleureux  appui,  sans  ses  rancunes,  ses 
passions,  ses  craintes,  et  si  elle  n'avait  pas  tenu 
avant  tout  à  garder  ses  enfants  sans  aucun  partage 
possible.  Le  maréchal  de  Gié,  qui  connaissait  fort 
bien  la  reine,  pensait  qu'en  cas  de  nouveau  veu- 
vage elle  ne  manquerait  pas  de  regagner  la  Bretagne 
avec  sa  lille.  de  s'y  proclamer  indépendante,  et 
de  réclamer,  outre  son  douaire.  Blois  et  les  autres 
domaines  de  la  maison  d'Orléans  ;  qu'ensuite  elle 
marierait  sa  fille  à  quelque  étranger,  probable- 
ment un  allemand  ou  un  espagnol,  et  qu'elle  in- 
troduirait sans  hésitation  jusqu'au  cœur  du  royaume 
les  pires  ennemis  du  pays.  Il  voulait  résolument 
détruire  ce  plan,  c'est-à-dire  marier  Claude  à  un 
prince  français,  au  roi  éventuel,  au  duc  de  Valois. 
Outre  la  reine,  le  maréchal  heurtait  ainsi  Anne  de 
France,  attachée,  et  fort  vivement,  à  son  projet  de 
prendre  le  duc  de  Valois  pour  gendre'2.  Pour  comble 
de  malheur,  il  avait  contre  lui  Louise  de  Savoie. 


1  I.jOI.  Bernier,    Registre  du   Conseil    de  Charles  VIII,  p.  124  ; 
Procéd.,  p.  128.  32!».  730. 
"  Bergenroth,  p.  219. 


LE    RÉGIME    d'aMBOISE  \  ■<'■'< 

Quant  au  roi,  il  partageait  absolument  la  pensée 
du  maréchal.  Mais,  comme  l'éventualité  seule  de 
sa  mort  donnait  à  L'affaire  un  caractère  pressant, 
il  en  saisissait  moins  l'urgence  ;  il  ne  se  considé- 
rait même  pas  comme  incapable  (l'avoir  un  iils  et 
de  dissiper  le  nuage  par  ce  moyen;  puis,  sa  femme  le 
tiraillait,  lui  aussi,  et  il  fallait  la  ménager  ;  enfin,  son 
caractère  le  portait  aux  conciliations.  Il  recourut  à 
un  expédient  singulier  :  en  grand  secret,  il  signa  à 
Lyon,  le  30  avril,  une  déclaration,  d'ailleurs  très 
dûment  scellée  et  paraphée,  où,  d'avance,  il  déclarait 
nul  tout  pacte  matrimonial  de  sa  tille  avec  un  autre 
que  le  duc  de  Valois  >.  Déjà,  dans  sa  jeunesse,  il 
avait  signé,  paraît-il,  une  protestation  semblable, 
pour  son  propre  compte,  lorsque  Louis  XI  l'obligea 
à  se  marier.  Ce  n'était  donc  plus  une  nouveauté. 
—  Apparemment  le  secret  fut  bien  gardé,  puisque  les 
historiens  eux-mêmes  le  conservent  encore.  Aucun 
n'en  a  parlé.  —  Dès  lors,  Louis  XII  souscrivit 
allègrement  aux  volontés  de  sa  femme.  Et,  comme 
précisément  on  avait  besoin  de  la  paix  avec  l'Alle- 
magne, pour  donner  à  cette  paix  un  caractère  bien 
définitif,  on  lui  annexa  une  promesse  de  mariage 
entre  Claude  et  Charles  d'Autriche,  le  futur 
Charles-Quint,  tout  en  ajoutant  (la  reine  paraissait 
grosse)  qu'en  cas  de  naissance  d'un  dauphin  pré- 
sent ou  à  venir  le  mariage  de  ce  dauphin  avec 
une    archiduchesse    remplacerait  le    mariage    de 

i  J.  951,  orig. 


130  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

Claude  '.Se  faisait-on  de  grandes  illusions  sur  la 
force  d'un  mariage  aussi  quintessehcié  et  aussi 
suspensif  (Mitre  des  futurs  aussi  jeunes  ?  c'est 
ce  dont  doutèrent  intérieurement  certains  scep- 
tiques professionnels  2.  Néanmoins,  suivant  l'usage 
immémorial  des  chancelleries,  on  célébra  haute- 
ment ces  fiançailles.  Une  ambassade  solennelle 
de  l'archiduc  arriva  au  mois  d'août:  les  délégués 
du  roi,  le  maréchal  de  Gié  en  tête,  signèrent  un 
contrat  :;.  La  reine  triomphante  se  hâta  de  notifier 
la  nouvelle  en  Bretagne,  le  pape  la  lit  tambouriner 
à  Home  4;  officiellement.  Charles-Quint  rayonnait 
déjà  sur  l'univers  5.  On  pense  bien  que  les  fêtes, 
les  dîners,  les  bals  ne  chômèrent  pas  6,  afin  de 
prouver  l'importance  de  la  négociation. 

Quelque  temps  après,  en  décembre  1501,  les 
parents  du  jeune  fiancé,  Philippe  le  Beau  et  Jeanne 
la  Folle,  traversèrent  la  France.  L'ironie  persis- 
tante des  choses  voulut  que  le  duc  de  Valois  fît  ses 

1  On  appelait  «  mariage  »  ou  «  mariage  a  futaro  »  ce  que  nous 
appellerions  fiançailles.  Il  n'yavait,  en  réalité,  mariage  indissoluble 
que  le  mariage  de  presenti,  entre  époux  nubiles,  et  encore  à  con- 
dition qu'il  lût  consommé.  La  rupture  du  premier  ne  pouvaM 
donner  lieu  qu'à  indemnité,  s'il  était  stipulé  un  dédit.  Le  second 
ne  pouvait  se  dissoudre  que  par  un  arrêt  canonique  de  divorce. 
Onappelait  •  divorce,  divortium  »,  l'annulation  pour  cause  de 
vice  dirimant  (non  consentement,  défaut  de  liberté,  défaut  de 
consommation,  stérilité,  etc.). 

-  29  juillel  1301.  Diariidi  Marino  Sanuto,  IV,  89. 

s  Fr.  18728,  103. 

i  Tlmasne.  Burchardi  Diarium,  111.  1  GO. 

5  Marino  Sanuto,  IV.  89. 

,;  Jean  d'Auton. 


LE    RÉGIME  d'aMBOISE  137 

débuts  politiques  ce  jour-là,  à  la  droite  <In  roi. 
Louise  de  Savoie  aussi  joua  sou  rôle;  le  soir  de 
l'arrivée  de  l'archiduchesse,  elle  s'en  alla,  des 
compotiers  d'or  en  main,  avec  Mmes  de  Bourbon,  de 
Valentinois  et  autres  grandes  dames,  escortée 
de  six  pages  qui  portaieni  ^\v>  bougies  vertes, 
offrir  des  confitures  et  des  dragées  à  l'auguste 
voyageuse.  Il  y  eut  des  têtes  merveilleuses,  dont 
les  chroniqueurs  se  sont  plu  à  nous  transmettre  le 
menu  '. 

A  Amboise  comme  à  Blois,  Louise  n'offrait  que 
des  douceurs-1.  Le  maréchal,  toujours  reçu  cordia- 
lement, en  ami  intime,  dînait  avec  elle,  passait 
en  tête-à-tête  avec  elle  des  heures  entières,  se  char- 
geait de  mener  lui-même  François  à  la  messe,  ou  à 
la  chasse,  ou  en  promenade  3.  Une  invisible  provi- 
dence, représentée  par  les  maîtres  d'hôtel,  veillait 
sur  les  gens  du  maréchal,  qui  partageaient  la  table 
des  chambellans  et  qu'on  gâtait  réellement.  Ploret, 
surtout,  semblait  le  point  de  mire;  ilyavaitàlacave 
un  vin  tout  spécial,  dénommé  «  vin  de  Ploret4  ». 
Comme,  évidemment,  d'après  tous  ces  témoi- 
gnages, le  maréchal  plaisait  à  sa  petite  cousine, 
comme  lui-même  affectait  un  grand  dévouement, 
il  ne  restait  plus  qu'à  les  marier.  C'est    ce  qu'on 

1  Ant.  de  Lalaing;  Cérémonial  français. 

-  Fleuranges,  ch.  2. 

:;  Procéd.,  p.  55.  160. 

i  Procéd.,  p.  364,  361.  357,  335.  356.  363. 


i:î8  le  régime  d  a.mboise 

fit.  Les  personnes  bien  informées  nommaient  même 
l'intermédiaire,  chargé,  je  ne  sais  trop  pourquoi, 
•  le  négocier  entre  ces  deux  amoureux  :  le  sire  du 
Bouchage  '. 

Le  maréchal  se  trouvait  veuf  depuis  1497,  et, 
en  dépit  de  ses  cinquante  ans,  son  ambition  sans 
limites  lui  inspirait  certainement  le  désir  de  se 
remarier,  et  royalement,  puisqu'en  1504.  au  point 
culminant  de  sa  carrière,  il  épousa  une  jeune  fille, 
de  maison  rovale.  mieux  proportionnée  à  son  âge 
et  beaucoup  plus  riche  que  Louise.  Dieu  seul  con- 
naît les  cœurs  ;  nous  ne  pourrions  pas  jurer  que 
jamais  l'idée  d'épouser  la  mère  d'un  roi  de  France 
probable  n'ait  germé  dans  l'âme  du  maréchal  de 
Gié  et  n'ait  un  peu  réchauffé  son  dévouement. 
Mais  Gié  n'était  point  la  dupe  de  Louise.  Il  essayait 
toujours  de  lui  inspirer  une  sécurité  précise:  un 
jour,  par  exemple,  qu'elle  allait  à  Loches,  il  insi- 
nua que  le  château  de  cette  ville  pourrait  devenir 
une  bonne  retraite  :  Louise  ne  l'écouta  même  pas.  Si 
de  tels  soins  pouvaient  cacher  une  arrière-pensée, 
ce  que  nous  ignorons,  nous  savons  parfaitement 
que  le  maréchal  n'y  persévéra  que  par  acquit 
de  conscience.  Pour  ébaucher  des  projets  roma- 
nesques, et  surtout  pour  les  conserver,  il  lui 
aurait  fallu  des  illusions  qui  n'étaient  point  son 
fait  et  qu'il  ne  professait  qu'en   public  ;    avec  ses 

»  Procéd.,  p.  2!»'j,  304-305. 


LE    RÉGIME    D'AMBOISE  139 

intimes,  il  ne  dissimulait  pas  du  tout  les  senti- 
ments de  haine  concentrée  qu'il  sentait  prêts  à 
percer  chez  sa  cousine.  Il  en  prit  son  parti,  s'en 
remit  aux  événements  pour  les  mesures  néces- 
saires, et  se  contenta  de  multiplier  les  visites 
à  Amboise,  avec  la  vigoureuse  résignation  de 
l'homme  qui  a  beaucoup  vu  '. 

S'il  fallait  une  preuve  de  plus  de  sa  méfiance 
extrême,  nous  la  trouverions  dans  la  volonté  per- 
sistante et  de  plus  en  plus  clairement  manifestée 
par  le  roi  de  soustraire  le  jeune  François  à  la 
domination  de  sa  mère.  Sur  ce  point  très  sensible, 
Louise  de  Savoie  résistait  sans  dissimuler.  S'il  y 
avait,  certes,  un  usage  universel  dans  les  cours, 
(•'('■tait  que  les  demoiselles  d'honneur  entrassent 
chaque  matin  dans  la  chambre  des  princesses,  pour 
les  servir  à  leur  lever.  A  Amboise,  point  :  Louise 
se  levait  seule,  avec  ses  enfants,  sans  personne. 
Le  lieutenant  du  maréchal  attendait  à  la  porte 
qu'on  lui  confiât  le  prince  pour  le  conduire  à  la 
messe2.  Voici  ce  que  Louise  imagina,  dès  le  début, 
pour  supprimer  cette  simple  démarche.  Un  matin, 
le  sire  de  Durtal,  suppléant  Ploret  pendant  une 
absence,  se  trouvait  à  la  porte  ;  il  attendit  long- 
temps, s'inquiéta  enfin,  éleva  la  voix,  et  alors  des 
valets  de  chambre  lui  répondirent,  de  l'intérieur, 
qu'ils  avaient  ordre  de  ne  pas  ouvrir.  Comme  Dur- 

••  Procéd.,  p.  27.  135,  158,  234,  294,  31  note,  38,  133,  35,  54. 
-  Procéd.,  p.  364. 


140  LE    RÉGIME    d'aMBOISE 

lai  n'était,  après  tout,  qu'un  soldat,  chargé  d'une 
consigne  grave,  il  insista;  il  prit  peur,  il  s'impa- 
tienta, il  finit  par  forcer  la  porte.  Là-dessus,  Louise 
de  Savoie  étala  un  désespoir  tragique  :  «  Depuis 
quand,  disait-elle,  des  mortes-paies  assistent-ils  au 
petit  lever  des  princes?  »  Elle  écrivit  au  maréchal. 
Gié  se  hâta  de  désavouer  et  de  rappeler  son 
homme1,  et,  en  1502,  il  eut  soin  de  raconter  l'his- 
toire au  sire  de  La  Roque,  qu'il  laissait  à  Amboise, 
en  lui  recommandant  d'extrêmes  égards.  Mais 
Louise  tenait  un  grief,  qu'elle  ne  voulait  pas  aban- 
donner ;  elle  alla  en  personne  voir  le  roi2,  elle 
l'accabla  de  messages  secrets,  elle  chercha  à  inté- 
resser à  sa  cause  l'évêque  d'Albi.  qu'elle  savait 
fort  influent.  Elle  n'obtint  rien,  sinon  que  le  maré- 
chal, instruit  des  intrigues  de  Surgères  dans  la 
question,  en  profita  pour  envoyer  à  cet  individu 
l'ordre  de  quitter  le  château  :  nouveau  froissement 
de  Louise,  nouveau  grief3.  Il  fallut  bien  pourtant 
que  Louise  acceptât  pour  François  de  jeunes  com- 
pagnons 4. 

Louis  XII  méditait  encore  une  modification 
plus  radicale  de  la  cour  d'Amboisc.  Il  voulait 
mettre  le  sceau  à  son  œuvre,  en  remariant  Louise 
et  en   fixant    le  sort  des  deux   enfants.  Dès   l'an- 

1  Au  siège  de  Salées  en  1503,  Durtal  commande  la  compagnie 
de  Gié  (J.  d'Anton). 

2  l'rocéd.,  p.  312,  3.";.  54. 

3  l'rocéd.,  p.  -71.  213,  367,  234,  233.  294. 

i  l'rocéd.,  p.  364,  23 \.  295,  311.  361,  363. 


LE    RÉGIME    D  AMBOISE  141 

née  1500,  il  l'ut  question  de  marier  la  jeune  Mar- 
guerite au  prince  de  Galles;  la  pensée  venait  de 
Mme  de  Bourbon,  qui,  tout  en  se  maintenant  dans 
une  sorte  de  pénombre,  correspondait  activement 
avec  le  roi  d'Angleterre;  Louis  XII  l'adopta  et  la 
prit  fort  à  cœur;  il  offrit,  à  l'appui,  une  dol  de 
200,000  écus.  Mais  le  gouvernement  anglais,  alors 
en  termes  assez  froids  avec  la  France,  préféra 
Catherine  d'Aragon1. 

Quant  à  Louise,  vers  le  commencement  de  1501, 
son  mariage  avec  Alphonse  d'Esté,  fils  et  héritier 
du  duc  Hercule  de  Ferrare,  parut  décidé.  La 
maison  d'Esté,  notre  vieille  alliée,  désirait  se  rat- 
tacher à  la  maison  de  France,  et  on  ne  pouvait 
pas  trouver  de  convenances  plus  parfaites.  Louise 
devenait  un  jour  duchesse  de  Ferrare,  comme  son 
frère  duc  de  Savoie.  Que  lui  reprochait-on  en 
France  ?  d'importer  Ferrare  à  Cognac  ou  à  Am- 
boise  ?  Eh  bien  !  on  lui  rendait  son  centre  naturel, 
son  cercle  choisi  d'art  et  de  littérature,  ses  afli- 
nités  morales,  une  très  belle  et  très  brillante  cour 
selon  son  cœur,  et  jusqu'à  un  Octovien  de  Saint- 
Gelais  dans  la  personne  du  cardinal  Hippolyte 
d'Esté...  Tout  s'écroula,  par  un  heurt  imprévu. 
Alexandre  VI  jeta  les  yeux,  de  son  côté,  sur 
Alphonse  d'Esté  pour  sa  fille  Lucrèce,  et  il  eut  la 
funeste  idée  de  faire  part  de  son  désir  au  gouverne- 

1  Bergenroth,  p.  219.  Ajoutons  qu'il  était  question  du   mariage 
avec  Catherine  depuis  quinze  ans. 


142  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

menl  français,  en  le  priant  d'intervenir.  Louis  XII, 
officiellement  obligé  d'accepter,  mais  en  réalité 
tout  à  fait  excédé  des  Borgia,  expédia  immédia- 
tement à  Ferrare  une  ambassade  spéciale  avec  une 
lettre  de  sa  propre  main,  conforme  aux  vœux  du 
pape  ;  en  même  temps,  il  manda  l'ambassadeur  de 
Ferrare  et  lui  déclara  sans  ambages  qu'il  ne  se  for- 
maliserait pas  du  tout  d'un  refus;  au  contraire,  il 
engageait  le  duc  à  ne  pas  se  presser,  à  louvoyer 
trois  ou  quatre  mois,  jusqu'en  septembre,  époque 
à  laquelle  il  le  verrait;  il  renouvelait  l'offre  de 
Louise  de  Savoie,  en  faisant  remarquer  le  ca- 
ractère impolitique  d'une  alliance  qui,  après  la 
mort  d'Alexandre  VI,  laisserait  Ferrare  tout  à  fait 
isolé;  il  prépara  admirablement  l'échec  de  son 
ambassade. 

Sur  une  insistance  formelle  de  la  France,  le  duc 
de  Ferrare  se  fût  peut-être  résigné  aux  vues 
du  pape  ;  il  abonda  dans  le  sens  de  Louis  XII, 
et  il  pensa  gagner  du  temps,  suivant  le  conseil 
qui  lui  était  donné,  en  déléguant  à  Home  un 
simple  secrétaire,  avec  des  instructions  d'un 
vague  apparent,  et  la  mission  certaine  de  négo- 
cier, au  besoin  de  marchander.  Alexandre  VI  ne 
se  froissa  de  rien  et  se  montra  si  accommodant 
qu'il  fallut  aboutir  '. 

(Test  ainsi  que,  pendant  Tannée  1501,  Louise  vit 

1  Gregorovius,  Lucrèce  Borgia,  éd.  fr.,  I,  311  et  s. 


LE    RÉGIME    D  AMBOISE  143 

son  sort  en  suspens.  Le  25  janvier,  elle  éprouva 
une  terrible  émotion.  Une  haquenée,  cadeau  du 
maréchal  de  Gié,  s'emporta  et  entraîna  le  jeune 
François  qui  la  montait.  L'angoisse,  à  la  pensée  du 
malheur  qui  aurait  pu  se  produire,  arrache  à 
Louise,  dans  son  .Journal,  un  cri  où  vibre  toute 
sa  passion  pour  le  vengeur  futur  de  ses  blessures. 
<(  Mon  fils,  mon  roi,  mon  seigneur,  mon  César!... 
Dieu,  protecteur  des  femmes  veufves,  etdeffenseur 
des  orphelins,  prévoyant  les  choses  futures,  ne  me 
voulut  abandonner,  cognoissant  que,  si  cas  fortuit 
m'eust  si  soudainement  privé  de  mon  amour, 
j'eusse  été  trop  infortunée  !  »  Ah  !  qu'on  ne  lui  de- 
mande plus  si  elle  croit  au  Protecteur  des  veuves! 
A  la  suite  des  émotions  de  1501,  elle  tomba  gra- 
vement malade  à  Amboise  '.  L'année  suivante,  elle 
éprouva  une  joie  profonde,  à  la  mort  d'un  fils 
d'Anne  de  Bretagne  :  «  Il  ne  pouvait  retarder 
l'exaltation  de  mon  César,  car  il  avoit  faute  de 
vie  ;  »  et  l'homme  qui  se  précipita  dans  sa  chambre 
pour  lui  apporter  le  premier  la  bonne  nouvelle, 
c'était  «  le  pauvre  monsieur  qui  a  servi  mon  lils 
et  moi  en  très  humble  et  loyale  persévérance  »  ; 
qui  est-ce,  sinon  Jean  de  Saint-Gelais  ?...  Cette  joie 
inénarrable  du  malheur  de  la  reine  fut  traversée 
par  un  chagrin:  Louise  perdit  son  chien  Happegai, 
«  de  bon  amour  et  loyal  à  son  maitre  »  ;  elle  lui 

i  Catalogue...  des  autographes  de  M.  Baylê,  par  Et.  Charavay 
(23  déc.  1885),  ii"  114. 


144  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

consacre  une  oraison  funèbre  plus  longue  qu'à  son 
mari. 

Nous  avons  dit  comment  le  roi  s'était  tiré,  en 
1500,  des  difficultés  relatives  aux  fiançailles  de  sa 
fille.  Dès  la  fin  de  1501,  le  langage  des  médecins 
devint  tellement  inquiétant  que  le  maréchal  de  Gié 
crut  nécessaire  d'aborder  de  nouveau  la  question 
avec  Louis  XII  ;  l'opinion  publique  commençait  aussi 
à  s'en  préoccuper  et  à  s'alarmer  '.  Le  roi  approuva 
absolument  l'exposition  que  lui  fit  le  maréchal-,  et 
l'autorisa  à  négocier  avec  Louise  le  mariage  de 
Claude  :  il  se  chargea  même  personnellement  des 
premières  ouvertures.  Les  avantages  de  la  propo- 
sition étaient  assez  évidents;  cependant,  pour  un 
motif  ou  pour  un  autre,  Louise  ne  répondit  pas  bien 
nettement  et,  selon  son  usage,  parut  louvoyer:  la 
laideur  de  Claude,  sa  mauvaise  constitution,  son 
incapacité  peut-être  d'être  mère  l'effrayaient, 
disait-elle;  elle  s'assimilait  même  certains  mots 
attribués  jadis  à  Louis  XII  à  l'égard  de  Jeanne  de 
France.  Le  maréchal  épuisa  vainement  son  élo- 
quence pour  la  rassurer 3.  Et,  comme  les  circons- 
tances pressaient,  qu'au  printemps  de  1502  le  roi 
résolut  de  partir  pour  l'Italie,  d'où  on  ne  savait 
guère  s'il  reviendrait,  Gié,  avant  départir  avec  lui, 
prit  des    précautions,    qu'il  a    dû  nier   plus  tard, 

1  Requête  de  la  ville  de  Dijon  (Archives  de  Dijon,  B.  71). 

2  Procéd.,  p.  25,  35,  52,  54. 

3  Procéd..  p.  110,  111. 


LE    RÉGIME    d'aMUOISE  145 

mais  qui  n'en  sont  pas  moins  d'une  réalité  incon- 
testable '.  Il  ordonna  à  Ploret,  au  premier  avis  de 
la  mort  du  roi,  de  fermer  les  portes  d'Amboise  et 
d'arrêter  quiconque  insisterait  pour  entrer,  fût-ce 
M.  et  Mme  de  Bourbon  2,  d'embarquer  nuitamment 
François  avec  ou  sans  l'assentiment  de  sa  mère, 
de  traverser  Tours  avec  d'extrêmes  précautions,  et 
<\e  ne  s'arrêter  qu'au  château  d'Angers  3.  Le  châ- 
teau d'Angers  déliait  toute  attaque,  et  le  maréchal 
y  commandait.  Si  une  épidémie  éclatait,  Ploret 
devait  en  prendre  texte  pour  emmener  d'ores  et 
déjà  Louise  et  ses  enfants  à  Angers  ou  au  Verger  4. 
De  plus,  le  maréchal  réunit  les  archers  dans  la 
charmante  petite  chapelle  d'Amboise,  que  tous  les 
touristes  connaissent,  et  leur  fit  jurer  d'obéir 
aveuglément,  «  envers  et  contre  tous  »  aux  ordres 
qu'ils  recevraient  5,  de  ne  pas  s'absenter  sans 
permission,  de  révéler  toute  tentative  de  com- 
plot ou  de  corruption  ,;.  Le  capitaine  de  la  garde 
royale  de  Blois,  le  sire  de  La  Marck,  allié  au  maré- 
chal 7,  le  capitaine  de  Saumur  8  furent,  plus  ou 
moins  vaguement,   avertis.   Mais  Gié  s'abstint  de 

1  Procéd.,  p.  57. 

a  Procéd.,  p.  71,   153,  74,   153,  71,  135,  22(1,  221,  etc. 
3  Procéd.,  p.  268. 
*  Procéd..  p.  210. 

&  Procéd..  p.  5,  55,  133,  198,  251,  36. 
6  Procéd..  p.  82,  155. 

'  Procéd..  p.  28.  56,   158,  191,   249,  38,  72.  81,  153,  55,  160,  161, 
30.1,  2'.  17. 

»  Procéd..  p.  38,  136.  152,  204,  253. 

10 


146  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

mettre  Louise  dans  sa  confidence.  La  comtesse,  au 
moment  des  adieux,  lui  parla  pourtant  de  ses 
préoccupations,  de  la  faiblesse  de  la  garnison,  du 
délabrement  du  château,  où  un  pan  de  mur  venait 
de  s'écrouler,  de  sa  peur  de  voir  M.  etMme  de  Bour- 
bon enlever  son  fils  :  il  se  borna  à  répondre  froi- 
dement qu'il  avait  tout  prévu,  et  que  d'ailleurs  il 
offrait  à  Angers  une  retraite  sûre  '. 

On  organisa  aussi  à  Blois  autour  de  M'ne  Claude 
une  surveillance  méticuleuse.  Tous  les  jours,  le 
lieutenant  du  bailliage,  Denis  Musset,  et  le  procu- 
reur général,  Etienne  de  Morvilliers,  durent  faire 
le  tour  de  la  ville  et  des  faubourgs,  afin  de  vérifier 
par  eux-mêmes  l'absence  d'épidémie,  et  d'adres- 
ser ensuite  au  château  un  rapport,  dont  le  ré- 
sumé était  immédiatement  transmis  au  roi.  Au 
moindre  soupçon  d'épidémie,  ordre  était  donné  de 
consigner  ou  d'emmener  l'individu  suspect,  et.  en 
cas  de  mort,  de  fermer  la  maison,  de  barrer  la 
rue  2. 

Le  roi  revint  sain  et  sauf;  mais,  pendant  son 
voyage,  la  peste  éclata  violemment  3  jusque  dans 
les  parages  de  Blois  et  d'Amboise  ;  il  fallut  songer 
cà  un  déplacement.  Mme  Claude  se  rendit  à  Loches, 
château  très  bien  fortifié,  commandé  par  François 


1  Procéd.,  p.  152,56,  36,   154,  250,  53,  17.  37,  29,  27,  6,  73,  211. 
:S2,  134. 

2  Bibliothèque  île  Blois.  tus.  n°1575. 

3  Jean  d'Auton. 


LE    RÉGIME    d'âMBOISE  147 

de  Pontbriant,  ce  dont  Gié  se  montra  très  satisfait  '. 

Louise  de  Savoie  refusa  d'aller  en  Anjou  et  pré- 
féra se  retirer  simplement  à  Bléré,  dans  une  petite 
maison  de  plaisance,  ouverte,  sans  défense,  qui 
répondait  aussi  mal  que  possible  aux  soucis  dont 
elle  se  disait  obsédée  ;  de  là,  elle  écrivit  au  roi  que, 
si  on  l'obligeait  à  s'enfermer  dans  des  fortifications, 
elle  choisirait  les  châteaux  de  Loches  ou  du  Fau  2. 
Le  maréchal  n'insista  pas  et  se  borna,  sous  prétexte 
de  la  peste,  à  échelonner  sur  les  bords  de  la  Loire, 
à  Decizc,  à  la  Charité,  sa  compagnie,  dont  les  gar- 
nisons régulières  se  trouvaient  à  Sens,  à  Joigny  et 
à  Provins  3. 

Seul,  cet  incident  troubla  ostensiblement  la  vie 
d'Amboise.  Le  jeune  duc  de  Valois,  qui  atteignit  en 
4502  l'âge  de  huit  ans,  commençait  à  faire  figure  ; 
il  complétait  son  éducation,  en  se  rendant  parfois  à 
la  cour,  «  cette  belle  cour  »  àa  France,  qui  se  van- 
tait de  compter  dans  ses  rangs  des  souverains 
étrangers,  des  fils  de  souverains,  des  barons  sans 
nombre.  Les  ambassadeurs  se  mirent  à  le  citer 
dans  leurs  dépêches  4. 

Le  bon  Louis  XII,  malgré  «  l'avarice  »  dont  par- 
laient les  gens  qui  ne  payaient  pas  les  tailles,  avait 
porté    la    pension    de    son  cousin   au   chiffre    de 


i  Procéd.,  p.  76,  83,  234,  137,  5,  iG.  54,  266,  165,77,  84,31. 

2  Procéd.,  p.  210. 

s  Procéd.,  p.  8,  154,  252,  38,  132. 

*Sanuto,  IV,  280. 


148  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

20,000  livres 1  (environ  500,000  francs  de  valeur  ac- 
tuelle) ;  en  réalité,  il  servait  cette  pension  à  Louise 
de  Savoie,  puisqu'elle  en  jouissait  légalement. 
Autour  de  François  s'était  constitué  un  petit 
groupe  d'enfants, extrêmement  vivant;  on  y  voyait 
Guillaume  de  la  Marck,  seigneur  de  Fleuranges 2,  de 
deux  ans  plus  âgé  que  le  prince,  hardi,  enthou- 
siaste, remuant,  aventureux  (il  reçut  le  surnom  de 
Jeune  adcentureux),  blond,  aux  yeux  bleus,  à  la 
mine  frêle,  à  l'aspect  tourmenté,  mince,  nerveux, 
que  son  portrait,  à  vingt-quatre  ans,  nous  montre 
déjà  noblement  fatigué  et  balafré;  Marin  de  Mont- 
chenu  3;  «  Brion  »,  c'est-à-dire  Philippe  Chabot, 
seigneur  de  Brion,  dont  le  frère  aine  allait  épouser 
la  tille  unique  de  Jean  de  Saint-Gelais,  celui-là  choisi 
à  cause  de  ses  affinités  avec  Cognac  4  ;  Anne  de 
Montmorency5,  plus  jeune  que  le  comte,  solide, 
trapu,  sculptural,  au  regard  plein  de  chaleur  et  de 
résolution1'  :  Montmorency,  dont  la  carrière  est  si 


•  Compte  de  la  généralité  de  Languedoc:  fr.  29-27. 

-  Fils  d'un  des  meilleurs  amis  du  maréchal  de  Gié.  11  arriva 
vers  le  commencement  de  1503,  car  il  dit  qu'il  avait  huit  ans 
(Mémoires  de  Fleuranges  . 

3  Brantôme,  III,  194. 

4  Fils  de  Jacques  Chabot,  baron  de  Jarnac,  à  qui  est  dédié  un 
des  rondeaux  du  Vergier  d'honneur  d'Octovien  de  Saint  Celais.  Cf. 
Brantôme,  lieu  cité. 

5  Né  en  1497. 

6  Leurs  portraits  par  Jean  Clouet,  m»,  fr.  13429,  fu*  lu,  lxxiii, 
publiés  par  M.  Bouchot,  dans  son  excellent  ouvrage  Les  Clouet, 
p.  11.  13.  Ce  manuscrit  contient  aussi  des  grisailles  signées  G.  1519, 
signature  de  Godefroy  le  Batave,  connue  l'a  démontré  M.  le  duc 


LE    RÉGIME    D'A  M 1501  SE  149 

fameuse  ',  resta  toujours  l'ami  intime  de  la  famille, 
Marguerite  ne  cessa  d'entretenir  avec  lui 2  la  cor- 
respondance la  plus  amicale,  et  c'est  à  lui  que 
Louise  écrivait  un  jour,  par  la  suite  :  «  Je  suis 
asseuré  que,  si  ma  fille  eust  esté  icy,  que  je  n'eusse 
point  failly  a  vous  veoir,  [ce]  qui  n'est  pas  sans 
m'en  donner  ung  petit  de  jalousie  3.  »  Louise  per- 
sista toujours  à  exclure  le  tils  du  maréchal  de  (lié, 
et  le  maréchal,  dépité,  fit  détendre  par  le  roi  que 
François  couchât  désormais  dans  la  chambre  de  sa 
mère.  Louise  s'irrita;  on  échangea  vainement  des 
propositions  et  des  lettres;  elle  se  donna  le  malin 
plaisir  de  montrer  les  lettres  du  maréchal  aux  per- 
sonnes les  plus  mal  disposées  pour  lui,  notamment 
au  sire  de  Fléac,  qu'il  avait  congédié  4. 

Quant  à  l'éducation  proprement  dite  du  jeune 
François,  elle  se  résumait  principalement  dans  des 
(;bats  avec  ses  camarades,  au  grand  air  de  la  Loire, 
et  dans  des  jeux  violents  destinés  à  lui  assurer 
une  robuste  santé.  Ces  enfants  maniaient  déjà  l'arc 
fort  adroitement,    ils   tiraient  à  la  cible  avec  de 


d'Aumale.  M.  Bouchot  voit  dans  ces  grisailles  le  portrait  He  Fran- 
çois \". 

1  V.  le  beau  livre  de  M.  F.  De  Crue  de  Stoutz,  Anne  de  Montmo- 
rency, Paris,  1885,  in-8\ 

2  Lettres  de  1521,  publiées  par  M.  Génin,  Lettres  de  Marguerite 
cTAngoulême,  I,  p.  147  et  suiv.  (M.  Génin  estime  toutefois  que 
ces  lettres  étaient  adressées  à   son  père.) 

3  Fr.  2915,  f°  21. 

«  Procéd.,  p.  234.  357,  313,  56,  75,  251,  135,  37-38.  103,  104,  204, 
157. 


ISO  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

pot  i  les  serpentines,  ils  prenaient  d'assaut  ou  défen- 
daient des  bastions  de  terre,  ils  fabriquaient  des 
pièges  à  gibier,  ils  montaient  achevai.  C'était  des 
audacieux,  des  actifs.  Leurs  jeux  proprement  dits 
consistaient  dans  Yescaigne,  sorte  de  lawn  ten- 
nis, et  dans  «  la  grosse  boule  »,  un  genre  de  bal- 
lon très  amusant,  parait-il  ;  deux  jeux  d'importa- 
tion italienne,  encore  inconnus  en  France.  Les 
années  suivantes,  ce  jeune  monde  se  mit  à  jouter, 
à  caracoler  à  poil,  ou  sur  de  simples  couvertures, 
ou  sur  des  selles  non  sanglées,  à  exécuter  des 
tournois  en  miniature.  Le  prince  devint  ainsi 
agile,  fort  et  ce  qui  s'appelait  «  très  noble  »  :  bon 
écuyer,  bon  jouteur,  plein  de  joyeuseté,  d'entrain, 
de  belle  humeur.  Il  devait  à  la  nature  une  intel- 
ligence ouverte,  une  mémoire  très  facile  ',  et 
c'était  à  qui  le  proclamerait  admirable.  Sa  mère, 
pour  célébrer  sa  dixième  année,  commanda  sa 
médaille  à  un  artiste  italien:  cette  médaille  le 
montre  coiffé  d'un  béret,  avec  la  salamandre  au 
revers  et  une  devise  en  italien  '. 

L'instruction  passait  après  les  exercices  phy- 
siques et  ressortait  entièrement  de  la  direction 
maternelle. 

Nous  ne  savons  pas  au  juste  jusqu'où  elle 
s'étendait.  VHeptaméron  nous  apprend  seulement 

1  Fleuranges;  Christofori  Longuolii,  Oratiode  laudibus  divi  Lu- 
dovici,  publ.  pur  Henri  Estienne  (1515). 

2  Notrisco  al  buono,  Stingo  el  reo. 


LE    RÉGIME    D'AMBOISE  131 

<pic  Louise  laissait  à  son  fils  une  grande  liberté, 
pourvu  qu'il  fût  exact  à  L'heure  du  souper;  sur  ce 
chapitre,  elle  n'entendait  pas  raillerie  '.Il  est  pro- 
bable qu'en  lui  apprenant  à  lire  elle  le  berça  avec 
les  histoires  de  Priam  et  d'Hector.  Nous  trouvons, 
parmi  ses  manuscrits,  un  Recueil  des  Histoires  de 
Troye,  de  Raoul  Le  Feuvre,  avec  des  miniatures 
qui  représentent  Hercule,  dès  son  berceau,  étouf- 
fant des  serpents,  Hercule,  jeune,  luttant  contre 
des  lions2;  nous  ne  serions  pas  surpris  qu'en  ache- 
tant cet  intéressant  manuscrit,  Louise  pensât  à  son 
fils,  car  la  foi  en  la  descendance  classique  de  Priam 
•  levait  bien  paraître  l'article  essentiel  du  Credo. 

Sur  ces  entrefaites,  le  projet  de  marier  Margue- 
rite en  Angleterre  reparut.  Le  prince  de  Galles 
venait  de  mourir;  son  frère,  le  duc  d'Yorck  (le 
futur  Henri  VIII),  devenait  héritier  de  la  couronne  ; 
il  avait  un  an  de  plus  que  la  princesse.  L'ambas- 
sade de  condoléance  envoyée  par  Louis  XII  lit  la 
proposition.  Cette  fois  encore,  le  roi  d'Angleterre 
ne  se  soucia  pas  d'accepter  et  délégua,  pour  adou- 
cir sa  réponse,  un  ambassadeur  spécial,  qui  rejoi- 
gnit le  roi  h  Grenoble,  le  25  juin  1502.  Dans  la 
première  conférence,  le  cardinal  d'Amboise  parla 
avec  onction  de  l'amour  paternel  du  roi  pour  la 
jeune  Marguerite  ;  l'ambassadeur,  après  avoir  ob- 


•  Nouvelle  XLII. 

*  Fr.  252,  f"  73,  99. 


HJ2  LE    RÉGIME    d'aMBOISE 

jecté  l'extrême  jeunesse  des  deux  enfants,  insinua 
que  son  maître  trouvait  le  parti  un  peu  insuffi- 
sant pour  l'héritier  de  la  couronne,  qu'il  préfére- 
rait une  fille  du  roi  ;  le  cardinal  exprima  le  regret 
que  le  roi  n'eût  qu'une  fille  et  que  cette  fille  ne  fût 
plus  libre  ;  on  se  sépara  avec  une  extrême  courtoisie, 
et  l'ambassadeur,  avant  de  partir,  fut  reçu  par  le 
roi.  par  la  reine,  par  le  maréchal  de  Gié,  par  le 
chancelier1. 

Louis  XII,  sans  se  décourager,  se  mit  en  quête 
d'un  prince  moins  en  vue.  En  1503,  il  offrit  au 
choix  du  duc  de  Calabre,  fils  de  l'ex-roi  de  Naples, 
ou  sa  propre  nièce,  Mlle  de  Foix.  ou  Marguerite, 
qu'il  décorait  du  nom  de  «  so^ur  du  dauphin  ».  Il 
échoua,  de  nouveau,  contre  la  candidature  de  Ca- 
therine d'Aragon'2,  promise,  d'un  autre  côté,  au 
nouveau  prince  de  Galles,  mais  à  qui  le  pape,  d'ac- 
cord avec  la  France,  faisait  attendre  les  dispenses 
nécessaires3. 

Quant  à  Louise  de  Savoie,  elle  ne  donna  signe 
de  vie  politique  qu'en  obtenant  une  confirmation 
royale  des  franchises  d'Angoulême4. 

L'année  1503  s'ouvrit  sous  de  tristes  auspices. 
La  lassitude  des  armements  et  de  la  guerre,  une 

»  Ghampollion,  Lettres  des  rois,  II.  511-538  :  L.  Sandret.  Revue 
des  questions  historiques,  1873.  p.  206  et  suiv. 

-'  Sanuto,  V.  590:  Lyon.  11  déc.  L503. 

;;  Instructions  du  14  juillet  1504  au  nonce  en  Espagne  (Archives 
du  Vatican). 

*  Fr.  25718,  86. 


LE    RÉGIME    D  AMB0ISE  1^5 

sorte  de  crise  générale,  on  ne  savait  quel  pressen- 
(iment  vague  de  graves  événements,  tout  concou- 
rait à  inspirer  une  politique  de  sagesse,  de  recueil- 
lement, de  tassement.  On  s'occupa  de  réduire  à  un 
mocliis  Vivendi  acceptable  les  éternelles  et  fati- 
gantes difficultés  entre  la  France,  l'Allemagne  et 
l'Espagne.  L'empereur  offrait  une  investiture  de 
Milan  pour  Louis  XII  et  pour  sa  tille;  Louis  XII, 
en  bon  roi,  la  réclamait  pour  lui  et  pour  les  mis 
ses  successeurs  :  première  question  à  régler.  Le 
29  mars  1503 ',  Louis  XII  reçut  à  Lyon  l'archiduc 
et  convint  avec  lui,  au  nom  de  l'Espagne-',  d'une 
trêve,  d'après  laquelle  le  royaume  de  Naples,  tou- 
jours en  litige,  devait  appartenir  à  Claude  de  France 
et  à  l'archiduc  Charles,  dont  les  fiançailles  se  trou- 
vèrent ainsi  confirmées3.  Personne  ne  vit  dans  cette 
convention  autre  chose  qu'un  expédient4,  et  l'Es- 
pagne ne  l'observa  pas.  Quant  au  roi,  il  commen- 
çait à  se  fatiguer  des  obsessions  de  sa  femme;  il 
persistait  à  approuver  les  idées  du  maréchal  de  Gié 
pour  le  mariage  de  leur  lille.  La  tradition  nous  a 
conservé  plusieurs  de  ses  reparties,  frappées  au  coin 
de  son  humour  habituel.  Il  ne  se  faisait  pas  d'illu- 
sion, disait-il,  sur  les  arrière-pensées  de  Louise 
de  Savoie,  mais  il  voulait  «  unir  les  souris  et  les 


1  Archives  de  Lyon,  B  B..  24.  f°  400. 

2  R.  77.  23  bis,  orig.  des  pouvoirs,  du  12  mars  1503. 

3  Dép.  de  Dandolo,  27  sept.  1502  (Arch.  de  Venise). 

4  Sanutu.  Diarii,  IV,  470. 


154  LE    RÉGIME    D  AMBOISE 

chats  du  royaume  »  ;  ce  à  quoi  la  reine  répliquait 
avec  aigreur  :  «  Vraiment,  à  vous  entendre,  on 
croirait  que  toutes  les  mères  conspirent  le  malheur 
Je  leurs  lilles.  »  Il  s'égayait  du  projet  de  la  reine, 
de  l'aire  de  Claude  une  duchesse  de  Bretagne  ;  lui, 
il  préférait  une  grande  reine  à  une  petite  duchesse; 
il  aimait  mieux  une  selle  de  cheval  qu'un  bat  d'âne. 
Et  puis,  il  renvoyait,  en  riant,  sa  femme  à  ses 
fuseaux  :  «  Dieu  donna  d'abord  des  cornes  aux 
biches  comme  aux  cerfs;  mais  les  brebis  s'étant 
crues  fort  au-dessus  des  cerfs,  il  les  lit  désormais 
naître  sans  cornes1...  » 

Tout  d'un  coup,  on  apprit  la  mort,  presque  su- 
bite, d'Alexandre  VI.  Le  cardinal  d'Amboise  partit 
pour  Rome.  Les  nuages  habilement  accumulés 
autour  du  maréchal  de  Gié  disparurent  en  un  clin 
d'œil  :  le  maréchal  resta  seul  maître  de  la  situa- 
tion*. Il  hérita  du  soin  de  dépouiller  la  correspon- 
dance diplomatique  avec  le  secrétaire  Robertet,  et 
d'en  faire  le  rapport  au  roi. 

'  Duhaillan,  II,  228. 

2  Jean  d'Anton  :  Procéd.,  p.  123,  131,  373,  150. 


VI 


LIBÉ RATIOS   DE  LOUISE  DE  SAVOIE 


Le  maréchal  Je  Gié  fit  du  pouvoir  un  usage 
vraiment  grand  :  il  entreprit  de  supprimer  l'emploi 
des  mercenaires  et  de  réorganiser  complètement 
l'armée  française  sur  la  base  d'un  recrutement 
national1.  Il  se  remaria,  ou  plutôt  il  fut  remarié, 
car  c'est  a  peine  s'il  prit  le  temps  d'aller  à  la  bé- 
nédiction, tant  les  choses  marchèrent  vite.  Un  mois 
après  la  mort  du  duc  de  Nemours,  vice-roi  de 
Naples  et  dernier  représentant  mâle  de  l'illustre 
maison  d'Armagnac,  qui  laissait  à  ses  deux  sœurs 
une  des  plus  grandes  fortunes  connues,  Gié  épousa, 
le  15  juin  1503,  l'aînée  de  ces  magnifiques  héri- 
tières, Marguerite,  et  prit  le  titre  de  duc  de 
Nemours;  le  roi  lui  promit  aussi  le  gouvernement 
de  Guyenne. 

Mais  cet  essor  prodigieux  de  prospérité  eut  le  don 

i  ProcéJ..   p.  218,  ï.Vl.  53.  130,  47,  324,  318.  321.  326. 


156  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

d'aigrir  certaines  jalousies  cachées,  au  point  de  les 
rendre  intolérables.  Le  sire  d'Albret,  notamment, 
ne  se  tenait  plus  de  dépit1;  il  aurait  voulu  pour 
lui-même  la  main  et  les  domaines  de  Marguerite 
d'Armagnac,  et,  s'il  conservait  encore  un  masque 
d'obligeance,  c'est  que  Marguerite  avait  une  sœur. 
Le  cardinal  d'Amboise,  mis  en  échec  au  conclave, 
mécontent,  l'âme  un  peu  amère  de  l'insuccès  général 
de  sa  politique,  s'étonna  aussi,  en  revenant,  de  la  si- 
tuation prise  par  le  maréchal  et  de  l'ampleur  de  ses 
projets.  Dans  cet  immense  et  superbe  travail  mili- 
taire qu'on  venait  d'entreprendre,  il  s'obstina,  mal- 
gré toutes  les  représentations,  à  ne  voir  qu'un  calcul 
ambitieux  de  futur  généralissime,  il  fit  tout  arrêter 
net2.  C'était  un  coup  vraiment  dur.  Si  Gié  avait 
été  superstitieux,  il  aurait  pu  être  impressionné 
encore  par  d'autres  avertissements  plus  cruels  :  en 
Roussillon,  l'échec,  assez  misérable,  des  opérations 
militaires  3;  cinq  mois  après  son  mariage,  la  mort 
de  sa  jeune  femme,  qu'il  connaissait  à  peine. 
Il  tint  tête  à  ces  vicissitudes  très  grandement, 
plus  assuré  que  jamais  de  l'affection  du  roi.  S'il 
n'épousa  pas  la  dernière  des  Armagnac,  Charlotte, 
héritière  maintenant  de  toute  la  Maison,  il  la  fit 
épouser  à  son  fils  aîné,  le  24  janvier  1504;  il  fit 


i  Procéda    p.    121-123,218,   321,  325,   ldl.    120,   7o9;  ms.  Doat 
228,  f»  42  ;  Procéd.,  p.  7:i8-763,  696-697,  773,  130,  24o. 

2  Procéd.,  p.  93,  96,  97. 

3  Jean  d'Auton. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  1  ! J  - 

négocier  ce  mariage  par  le  roi  en  personne,  et 
l'époux  reçut  le  collier  de  l'Ordre.  Cette  fortune 
extraordinaire  cachait  encore  des  épines.  Char- 
lotte mourut  au  mois  d'août  suivant l,  et  sa 
succession  devint  un  nid  à  difficultés  fort  em- 
brouillées -.  Le  maréchal  se  trouva  mêlé  aussi,  de 
façon  peu  banale,  à  une  affaire  bizarre  et  assez 
fâcheuse  :  le  mariage  et  la  tutelle  d'une  de  ses 
petites  nièces,  MUe  de  Maillé,  donnant  lieu  à  de 
grandes  contestations  de  famille.  Plorct  et  un  autre 
des  gens  du  maréchal  gardèrent  d'abord  cette 
jeune  fille  manu  militari  et  voulurent  ensuite 
l'enlever.  Ces  procédés  un  peu  trop  pittoresques 
donnèrent  à  l'affaire  un  relief  extraordinaire  : 
elle  passionna  le  monde  de  la  cour  et  du  par- 
lement. Du  côté  du  parlement,  on  se  montrait 
scandalisé;  à  la  cour,  moins.  Louise  de  Savoie  prit 
activement  parti  pour  le  maréchal,  ce  qui  permet 
de  supposer  qu'il  n'avait  pas  tous  les  torts  3. 

i  Procéd.,  p.  228.  701-707:  ms.  Colbert.  82,  p.  138  :  P..  1380'', 
c.  3189'. 

2  Procéd..  p.  324-326,  L58-,  228-,.  289',  306,  3.17.;  TU.  Luxembourg; 
Doui  Plaine.  Hein/ion  du  voyage  de  dom  Taillandier  en  Bretagne 
en  1751'.  p.  25-26;  dom  Moriee  ;  Lecoy  de  la  Marche,  Titres  de  la 
maison  de  Bourbon,  n"  7048  (pièee  île  l.'lOi  ou  1505,  non  de  1488); 
Procéd..  p.  763-770,  701  :  P.  1363',  c.  1187,  n"  6869  de  YInventaire 
de  M.  Lecoy  de  la  Marche;  Ordonnances  des  rois  de  France.  XX, 
2-28  ;  P.  l.W.-J',  c.  1186:  ms.  Doat  228,  1"  238:  Jean  d'Auton  ; 
lat.  1182:;.  f"  2:  fr.  3928.  etc. 

s  Fr.  22341,  1'»  152;  MM.  758,  p.  307:  fr.  22341,  17  :  MM.  759, 
p.  816:  La  Chesnaye  des  Bois,  nouv.  éd..  XII.  c.  817:  B.  de  Man- 
drot,  Imbert  de  Batarnay ;  Procéd..  p.  384-388,  124-126.  10-19, 
170,  284,  748,  741J,  76;  l'r.  22341,  f"  152. 


1  US  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Mais  il  y  a  des  heures  funestes,  où  les  malheurs 
semblent  faire  la  chaîne.  Au  mois  de  janvier  1504, 
on  apprit  un  véritable  désastre;  non  seulement  le 
royaume  de  Naples  se  trouvait  irrémédiablement 
perdu,  mais  les  débris  mômes  de  l'armée  française, 
acculés  dans  Gaëte,  venaient  de  capituler.  C'en 
était  trop  pour  Louis  XII,  pliant  sous  le  poids  de 
tant  d'inquiétudes  ;  le  pauvre  roi  perdit  le  som- 
meil, l'appétit,  tomba  au  dernier  degré  de  la  fai- 
blesse et  de  l'éthisie.  Les  médecins,  qui  l'entou- 
raient, se  déclarèrent  hors  d'état  d'arrêter  cette 
chute  rapide.  Leur  verdict  de  mort  éclata  comme 
la  foudre;  le  royaume  entier  tressaillit,  par  une 
commotion  unique.  Sans  mot  d'ordre,  spontané- 
ment, des  processions  solennelles  s'organisèrent  à 
l'instant  partout.  La  France  parut  un  vaste  champ 
de  pèlerinage.  Louise  de  Savoie  suivit  a  pied  la 
procession  d'Amboise,  pieusement  confondue  dans 
le  groupe  des  notables  '.  La  reine  se  trouvait  à 
Lyon,  près  de  son  mari,  Claude  à  Blois,  le  cardinal 
d'Amboise  en  Allemagne.  Le  maréchal  de  Gié,  seul 
responsable  des  événements,  entendit  sonner 
l'heure,  prévue,  des  graves  décisions.  Le  20  février, 
dès  qu'il  vit  le  roi  mourant,  il  lui  fit  signer  une 
confirmation  très  formelle  de  la  déclaration 
secrète  de  1500 2.    On  assure  qu'il  prit  aussi  des 


i   Procéd.,  p.  :;:..  380,381,  72,  93,  151,  132,  138;  L31,  33,  45,   149, 
151,  190,  208,  214,  85;  Jean  d'Auton. 
*  Orig.,  J.  951. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  159 

mesures  très  fermes  pour  en  assurer  l'exécution, 
qu'il  «Hait  prêt  à  une  occupation  militaire  de  la 
Bretagne1,  qu'il  dépêcha  des  émissaires  à  ses 
amis  et  dans  certaines  cours.  Tout  cela  parait 
extrêmement  vraisemblable,  bien  qu'on  ne  puisse 
rien  affirmer.  Si  Louise  de  Savoie  eût  été  dans  le 
secret  de  ces  préparatifs,  elle  l'aurait  révélé;  mais 
elle  l'ignorait,  elle  continuait  à  se  tenir  sur  la  dé- 
fensive, et  on  n'osait  rien  lui  confier.  Le  maréchal 
délégua  cependant  à  Amboise  le  sire  de  Segré,  qui, 
dès  son  arrivée,  conféra  longuement  avec  la  com- 
tesse. Segré  prétend  qu'il  chercha  a  la  rassurer-, 
et  elle  déclare  au  contraire  qu'il  l'alarma,  en  lui 
apportant  les  plus  déplorables  nouvelles  3  ;  au  fond, 
les  deux  versions  peuvent  se  concilier.  Tout  d'un 
coup,  le  roi  parut  se  l'attacher  à  la  vie,  et,  au  bout 
de  quelque  temps,  l'amélioration  fut  telle  qu'on 
lui  permit  de  se  lever.  Un  mois  après  la  crise  qui 
paraissait  suprême,  il  s'achemina,  bien  péniblement 
il  est  vrai,  vers  les  bords  de  la  Loire,  avec  la 
reine  4.  L'air  natal  et  la  douceur  de  se  retrouver  à 
Blois,  aidés  de  précautions  infinies  •',  répondirent 
assez  bien  au  calcul  des  médecins.  Le  malade  passa 

i  Sanuto,  VI,  332. 

"  Procéd.,  \).  1  19  et  passim. 

3  Procéd.,  p.  131,33,  15,  149,  131,  190,  208,  214,  24-25,  85. 

*  Procqd.,  p.  4.  51,  138,  253,  256,  34,  41,  25,  12:).  124,  167,  168, 
197,  165,  29,  191,  etc.  :  29.  15,  16,  80. 

5  Compte  des  menus  plaisirs,  de  1504,  fr.  2^27.  f°"  72  v°,  71  v. 
76  v°,  73,  74,  77.  11  prit  pour  662  livres  tournois  de  médicaments 
en  trois  mois  ! 


ttiO  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

le  printemps,  puis  l'été,  languissamment,  sans  ac- 
cidents inquiétants  ;  il  put  se  faire  transporter  de 
côté  et  d'autre,  à  Chambord,  à  Chaumont,  à  Madon, 
à  Orléans  même  ;  son  lit,  son  fauteuil  et  une  foule 
de  caisses  le  suivaient  partout  ;  sitôt  arrivé,  on 
tendait  de  tapisseries  la  chambre  où  il  allait 
coucher,  on  calfeutrait  toutes  les  issues...  Un 
moment,  au  mois  de  mai,  il  songea  à  pousser 
jusqu'à  Paris;  mais  une  brusque  rechute,  pendant 
les  préparatifs,  provoqua  le  veto  des  médecins  '. 

Dès  que  le  roi  avait  paru  hors  de  danger,  sans 
même  attendre  son  retour,  le  maréchal,  encore  tout 
frémissant  de  l'alerte,  était  accouru  à  Amboise  en 
personne.  Il  passa  le  carême  entier  avec  Louise 
de  Savoie,  et,  cette  fois,  sous  le  coup  des  événe- 
ments, il  lui  parla  avec  énergie  de  la  situation  et 
ne  négligea  rien  pour  lui  plaire  et  pour  négocier 
le  mariage  du  duc  de  Valois  avec  Claude.  Mais 
Louise,  réconfortée  précisément  par  l'imminence 
des  craintes  du  maréchal,  demeurait  à  la  fois  gra- 
cieuse et  impénétrable. 

A  ce  moment,  entrent  en  scène  des  personnages 
que  nous  avons  déjà  nommés  et  dont  il  nous  faut 
dire  un  mot,  les  Pontbriant.  Il  y  avait  trois  frères 
de  ce  nom,  bretons  intelligents,  habiles,  venus, 
comme  bien  d'autres,  tenter  la  fortune  en  France 
sous  le  règne  de  Louis  XI,  et  si  heureusement  que 
Louis  XI  enleva  une  femme  mariée  au  profit  de 

1  Dép.  de  J.-B.  Palmarius,  25  mai  lo04  (Arch.  de  Venise). 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  161 

François,  capitaine  de  Loches,  et  lit  arrêter  ou 
exiler  les  chanoines  de  Bourges,  coupables  de  ne 
pas  vouloir  admettre  (lilles. 

Dans  la  suite,  ces  trois  Pontbriant  s'attachèrent 
au  char  de  leur  éminent  compatriote,  le  maréchal 
de  (lié  :  François,  conseilleur,  ami  de  trente  ans. 
devint  l'entremetteur  officieux  auprès  de  Louise  '. 
On  s'adressait  à  lui  pour  les  recommandations.  Le 
cadet,  Pierre,  le  moins  heureux  des  trois,  demeuré 
simple  capitaine  de  Niort  2,  après  une  vie  bien 
difficile,  obtint  aussi  du  maréchal  une  petite  place 
à  Amboise.  Là,  il  continua  ses  intrigues. 

Nous  avons  dit  que  le  maréchal  avait  vainement 
réclamé  la  mise  à  la  retraite  du  vieil  écuyer  Regnaud 
Du  Refuge;  il  obtint  seulement  que  Du  Refuge 
cesserait  de  servir  et  d'accompagner  le  jeune 
François,  et  redeviendrait  simple  écuyer  tran- 
chant. Pierre  de  Pontbriant  succéda  à  Du  Refuge 
près  du  prince3.  Il  servit  d'abord  d'espion  au  ma- 
réchal, avec  lequel   il    correspondait;  peu  à  peu, 

i  l'rocéd.  p.  288,  50,  23,  25,  163.  37,  52,  L57,  369,  314,  28,  200- 
201,  31,  35,  364,365;  Arch.  de  la  Loire-Inférieure,  E.  186;  fr. 
22340,  f"  200;  fr.  2912,  f°  i;  Etaynal,  Hist.  du  Berry.  III,  129-130  ; 
De  Girardot,  Hist.  du  trésor  de  la  cathédrale  de  Bourges,  31  : 
Communes,  éd.  de  M"c  Dupont.  III.  547,  note,  I  il  :  Kervyn  de  Let- 
tenhove,  Lettrps  et  négociations,  I.  317:  II.  57  :  Isambert,  XI,  129; 
Mémoires  de  Bretagne,  III.  351;  fr.  25715,  324;  K.  70,  n°  12  bis; 
Godefroy,  Hist.  de  Charles  VIII,  609  :  fr.  20603,  L58  :  X"'  9319,  12; 
K.K..  78,  compte  de  Charles  VIII. 

*  Fr.  26106,  97. 

3  l'rueed..  p.  28,  200-201;  K..  76,  n°  12  bis:  Godefroy,  ouvr. 
cité,  609,  703;  Procéd.,  pp.  362,  371,  365,  J87-J.S8,  369,  194,  287, 
236,  198,  19,  159,82,  240.  287. 


162  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

il  acquit  la  notion  d'un  emploi  plus  fructueux 
Comme  il  allait  et  venait  sans  cesse,  il  se  lit  en 
même  temps,  en  partie  double,  le  contre-espion 
de  Louise.  Il  sollicita  officiellement  l'envoi  à 
Amboise  du  lils  du  maréchal,  et  il  intrigua  pour 
échouer.  En  1502,  il  essaya  de  corrompre  les 
archers.  Le  maréchal,  mis  au  courant  de  ces  trahi- 
sons, eut  le  tort  de  les  traiter  par  le  mépris,  selon 
sou  habitude,  et  de  lever  simplement  les  épaules, 
en  disant  que  Pontbriant  était  im«  bon  valet  ». 

Forts  de  ce  dédain,  Louise  de  Savoie  et  Pont- 
briant guettaient  une  occasion.  Au  commencement 
de  1504,  l'afl'aiblissement  moral  et  matériel  du 
roi  et  l'influence  qui  en  résultait  pour  la  reine  la 
leur  offrirent. 

Le  11  mars,  on  apprit  qu'un  ordre  du  roi  sus- 
pendait le  service  de  Ploret  à  Amboise  et  autori- 
sait Louise  de  Savoie  à  venir  elle-même  à  lilois 
avec  ses  entants.  Louise  passa  une  quinzaine  de 
jours  à  reconnaître  le  terrain,  et,  lorsque  tout 
parut  bien  préparé  pour  un  coup  de  théâtre.  Pont- 
briant demanda  une  audience  royale.  Un  la  lui 
obtint,  bien  que  le  roi  ne  quittât  guère  son  lit  de 
camp;  mais  le  roi  ne  lit  pas  l'accueil  qu'on  désirait 
et.  au  lieu  de  prendre  au  sérieux  le  scandale  qu'on 
annonçait  à  mots  couverts  ',  il  se  borna  à  demander 
à    Pontbriant  s'il  dirait   bien   la  vérité  et   le    ren- 

*  I>rocéd.,ip.  147-148,  195,  235-236,  268,  305,  306,  316,  190,  iiS, 
203.  86,  237,  732. 


LIBERATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  1  G3 

vova...  Deux  jours  après,  comme  par  hasard,  Pont- 
briant  profita  d'une  promenade  du  roi  dans  le  jar- 
din pour  se  trouver  sur  son  passage,  et  lui  demanda 
pour  le  due  de  Valois,  d'un  ton  banal,  la  permis- 
sion de  chasser  un  sanglier1.  Le  roi  parut  obsédé 
de  cette  apparition  ;  il  renouvela  sa  question  et  dit 
à  Pontbriant  de  voir  le  cardinal  d'Amboise.  Le 
cardinal,  en  effet,  manda  de  suite  Pontbriant,  qui 
s'empressa  de  dresser  un  acte  d'accusation  en 
règle  :  le  maréchal  de  Gié  avait  donné  Tordre  d'ar- 
rêter la  reine,  il  avait  cherché  à  brouiller  le  roi 
et  la  comtesse  d'Angoulème,  il  racontait  à  la  com- 
tesse que  le  roi  se  déliait  de  son  caractère  et  vou- 
lait lui  enlever  la  garde  de  son  fils...  On  pensait 
bien  qu'une  amorce  si  légère,  présentée  par  un 
personnage  de  si  peu  d'envergure,  réussirait  diffi- 
cilement près  du  roi;  mais  on  comptait  toucher  au 
vif  la  reine;  on  spéculait  sur  sa  susceptibilité  bien 
connue,  sur  ses  mauvaises  dispositions  à  l'égard 
du  maréchal,  surtout  sur  sa  passion  de  rompre  les 
projets  de  fiançailles  de  sa  iille  avec  le  duc  de 
Valois,  projets  dont  l'inspirateur  venait  de  se  trahir. 
Et  c'est  pourquoi,  tout  en  désirant  voir  les  projets 
se  réaliser,  Louise  de  Savoie  se  gardait  tré>  déli- 
catement, jusqu'à  nouvel  ordre,  de  paraître  y  accé- 
der. Le  calcul  était  fort  habile  et,  pour  le  serrer 
de  plus  près,  pour  souligner  l'incident,  et  en  même 

1  Procéd.,  p.  1!»:,.  28j,  286,  7,  :;;.  73.*i. 


164  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

temps  par  comble  de  prudence,  Louise  adressa  à 
la  reine  une  lettre  où  elle  désavouait  Pontbriant: 
«  Elle  craignait  de  se  voir  compromise  par  les 
imprudentes  paroles  de  cet  homme;  elle  dégageait 
sa  responsabilité.  Rien  de  plus  vif  que  son  atta- 
chement pour  la  reine!  rien  de  plus  profond  que 
son  malaise  actuel 1  !  » 

Il  appartenait  au  cardinal  d'Amboise  d'anéantir 
cette  intrigue  naissante  ;  mais  le  cardinal  ne  nous 
a  pas  livré  le  secret  de  ses  propres  pensées.  Plus 
fin  que  le  maréchal  et  plus  meurtri  encore  que  lui 
par  les  événements,  il  ne  trouva  peut-être  pas  à 
propos  de  se  mettre  en  travers  de  deux  femmes. 
Peut-être  aussi,  sachant  par  expérience  la  fidélité 
du  roi  à  ses  amis'2,  ne  jugea-t-il  pas  l'affaire  très 
grave  et  n'y  vit-il  qu'une  petite  leçon  infligée  à  un 
favori  trop  actif.  Le  poète  d'Anne  de  Bretagne, 
Meschinot,  a  défini  la  cour3  : 

Une  mer  dont  sourt 

Vagues  d'orgueil,  d'envie  orage. 

Peut-être  encore  le  cardinal  médita-t-il  ces 
paroles.  On  traversait  des  temps  difficiles  :  défaites 


1  Catalogue  de  la...  calice-lion...  de  feu  M.  de  Lajarriette,  par 
Charavay,  Paris,  1860  (lettre  cataloguée  par  erreur  comme  de 
1506V 

2  Cl.  de  Seyssel,  Les  louanges  du  bon  Roi/....  p.  104,  lO.'i;  Bau- 
dier,  Hist.  de  l'administration  du  cardinal  d'Amboise,  p.  135. 

3  Les  Lunettes  des  princes,  impr.  à  Nantes,  1493  ;  cf.  fr.  2306, 
P  34. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  165 

diplomatiques  et  militaires,  maladie  du  roi,  crise 
de  disette  l,  rien  ne  manquait.  Dans  ces  cas-là,  une 
saine  politique  enseigne  qu'il  est  bon  de  sacrifier 
quelque  chose  à  la  mauvaise  humeur  des  gouver- 
nants et  des  gouvernés,  et  un  premier  ministre 
battu  en  brèche  ne  peut-il  songera  ne  pas  se  sacri- 
fier lui-même  pour  sauver  son  rival? 

Ajoutons  que  quelques  gens  entrèrent  dan-  le 
complot,  pour  des  motifs  variés:  Commines,  parce 
que,  absolument  disgracié,  il  désirait  naturellement 
une  agitation 2  ;  le  sire  d'Orval,  collaborateur 
intime  du  maréchal,  parce  qu'il  avait  l'honneur  de 
faire  la  partie  de  cartes  de  la  reine  3;  Robertet,  par 
affiliation  aux  Bourbons  et  à  Louise  de  Savoie. 

Très  correctement,  le  cardinal  reçut  donc  I'ont- 
b riant,  suivant  Tordre  du  roi,  lui  fit  écrire  et  signer 
son  dire,  et  remit  au  roi  le  papier.  Le  maréchal 
ne  paraissait  se  douter  de  rien  ;  il  continuait  ses 
objurgations  auprès  de  Louise,  qui  continuait 
à  lui  faire  bonne  mine  'l.  Le  roi  hésitait  beau- 
coup à  lui  parler;  il  se  décida  enfin  à  lui  dire 
quelques  mots,  et  le  maréchal  demanda  aussitôt  à 
voir  l'écrit  de  Pontbriant,  que  le  cardinal  lui  fit 
remettre.  A  la  lecture  de  cet  indigne  factum, 
l'homme  altier,  qui  avait  assurément  consacré  à  la 
France  tout   son  dévouement,  ne  contint  pas  son 

1  Humbert  Velay. 

2  Kervyn  de  Lettenhove,  Lettres  et  négociations,  II.  257. 

3  Procéd.,  p.  107,  214. 

4  Procéd.,  p.   171. 


it'.G  LIBÉRATION    DE    LOI  1SE    DE    SAVOIE 

écœurement,  son  indignation,  sa  douleur.  Au  pre- 
mier moment,  ses  larmes  jaillirent  ;  il  déclara  à 
plusieurs  personnes  de  la  cour  qu'il  voulait  quitter 
Sa  France  L  Cependant,  il  reprit  vite  son  sang- 
froid  H.  après  d'énergiques  démentis,  il  vint  voir 
le  roi  et  représenta  sans  ménagement  l'intrigue  de 
Louise  de  Savoie;  il  rappela  l'histoire  de  ces  der- 
nières années,  et  ne  se  gêna  pas  pour  spécifier  les 
mesures  qui  motivaient  tant  de  rancune.  Le  ici 
•t;ii(  très  ému  :  il  répondil  qu'il  avait  simplement 
voulu  se  débarrasser  de  Pontbriant...  Le  cardinal 
partit  pour  son  archevêché  de  Rouen,  sans  annon- 
cer sou  retour.  Gié  s'en  alla  à  Paris,  sans  dire 
adieu  à  personne.  La  reine  et  Louise  de  Savoie  se 
trouvèrent  ainsi  maîtresses  du  terrain,  et  toutes 
deux  tacitement  d'accord. 

A  la  suite  de  cet  éclat  intime,  il  se  produisit  un 
silence  profond,  tellement  profond  que  la  reine  en 
vint  à  se  demander  ce  qui  s'était  passé  et  si  réel- 
lement Pontbriant  n'avait  pas  eu  peur  de  parler. 
L'œuvre  de  Pénélope  se  reprit  tout  doucement,  et 
d'abord  le  bruit  commença  à  se  répandre  que  le 
maréchal  avait  disparu  pour  éviter  de  se  justifier, 
se  -entant  perdu  -\ 

Anne  de  Bretagne  avait  une  maison  nombreux1, 
et  médiocrement  tenue,  qui  l'idolâtrait  d'autant 
plus  que  certaine  indulgence  intervenait  effîcaee- 

Procéd.,  |>.  139,  161  el  passim. 
-  Procéd.,  p.  171,   196,  286,  317,  86. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  107 

ment  pour  réparer  les  méfaits.  Dans  la  maison  du 
roi,  on  n'eût  probablement  pas  fait  grâce  au  tapis- 
sier Jean  le  Sire.  qui.  dans  une  ivresse  superbe, 
<'amusait.  en  pleine  rue  de  lilois.  à  rouer  de  coups 
ses  voisins  pour  les  empêcher  de  protester  contre 
son  tapage  ',  ou  an  garde  des  lévriers.  Vincent 
de  Beauvais,  qui  intervint  dans  une  rixe  d'un  de  ses 
gens  pour  tuer  l'adversaire  2.  Le  désordre  était  tel 
qu'en  1512  dix  ou  douze  «  paillards  »  purent  dé- 
valiser la  garde-robe  :;.  Tout  ce  monde  servait  sa 
maîtresse  avec  ardeur. 

Un  jour  que  le  roi  faisait  une  petite  promenade. 
la  maison  de  la  reine  se  réunit  dans  la  cour  du 
îhàteau  de  Blois  :  Pontbriant  s'y  joignit  sans  motif 
officiel.  La  reine  lit  dire  qu'elle  ne  sortirait  pas, 
et  alors,  au  lieu  de  se  licencier,  ce  groupe  des- 
cendit les  faubourgs,  sous  la  conduite  de  Pont- 
briant. Pontbriant  annonça  tout  haut  qu'il  s'agissait 
de  venger  son  honneur:  traité  par  le  maréchal  de 
menteur  et  de  calomniateur,  il  allait,  lui,  en  hon- 
nête compagnie,  soutenir  ses  accusations  jusqu'au 
sang4. 

Au  bout  du  pont,  près  d'une  petite  chapelle  éri- 
gée à  Notre-Dame  des  Aides,  le  cortège  rencontra 
la  maison  royale  :  le  roi,  que  Pontbriant  aborda 
de   manière   fort   délibérée,  l'arrêta  aux  premiers 

i  .1.1.  23:;,  13. 

-  .1.1.  2.35,  93. 

■;  Fr.  2928,  f°  69. 

4   Pi-océd.,  p.  3:52-3:33,  280-287,  239,  317,  148,  160,  165,  734. 


If.S  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

mots  et.  sur  son  insistance,  le  fit  chasser.  Un 
écuyer  de  la  reine  risqua  une  observation  :  le  roi 
s'échauffa  et  parla  vertement.  Ce  fut  une  déroute... 

Les  promoteurs  de  l'entreprise  ne  se  découra- 
gèrent pas  ;  toutefois,  la  reine  se  plaignait  haute- 
ment de  l'absence  du  cardinal  d'Amboise  1.  On 
obtint  encore  du  roi  l'autorisation  d'envoyer  au 
maréchal  copie  du  dire  de  Pontbrianl,  pour  provo- 
quer une  réponse  écrite  :  Gié  ne  fit  aucune  difficulté 
et  répondit  par  des  dénégations  absolues,  signées 
de  sa  main.  Cette  fois,  il  triomphait. 

Tout  d'un  coup,  la  cour  apprit  que.  de  Rouen. 
le  6  juin,  le  cardinal  d'Amboise  avait  lancé  un 
ordre  d'arrestation  contre  Olivier  de  Coelmcn. 
grand  maître  de  Bretagne,  dont  le  nom  avait  été 
prononcé  dans  l'affaire  :  Olivier,  ami  intime  du 
maréchal,  venait  de  quitter  Blois.  pour  les  motifs 
les  plus  simples,  et  on  lui  attribuait  immédiate- 
ment l'idée  de  passer  à  l'étranger.  Il  n'y  pensait 
en  aucune  façon  et  ne  fut.  en  réalité,  ni  arrêté  ni 
inquiété.  Mais  l'élan  se  trouva  donné.  Le  10  juin, 
le  chancelier  Guy  de  Rochefort  procéda  à  un  inter- 
rogatoire de  Ploret  et  du  sire  d'Orval.  'Il  n'en 
résulta  rien,  sinon  la  constatation  du  zèle  avec 
lequel  le  maréchal  de  Gié  veillait  sur  les  habi- 
tants du  château  d'Amboise,  et  Ploret,  fort  peu 
ému,    s'en  alla   à   Paris  raconter  à   son  maître  ce 

i  Saniit.».  VI.   17. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  169 

nouvel  incident  '.  En  passant  à  Cléry,  il  rencontra 
un  de  ses  hommes  qui  lui  parla  des  bruit-  en 
cours;  Ploret  se  contenta  de  hausser  les  épaules; 
c'était  le  système  de  défense  du  maréchal  et  de 
son  entourage  -'. 

Cependant.  Louise  de  Savoie  avait  eu  l'ingé- 
nieuse idée  de  mettre  au  fait  des  événements  le 
sire  d'Albret.  D'Albret,  tenu  à  l'écart  par  les  souve- 
rains3 et  renseigné  d'un  seul  côté,  crut  l'entreprise 
mieux  engagée  qu'elle  n'était,  et,  pour  y  prendre 
sa  part,  il  envoya,  lui  aussi,  une  petite  accusation, 
signée  de  sa  main  4.  On  restaura  également  en 
sous-œuvre  le  procès  relatif  à  Mllede  Maillé5.  Par  ces 
moyens,  l'ensemble  des  opérations  prit  un  peu  de 
corps.  Le  chancelier,  très  désireux  de  ne  pas  s  y 
mêler,  demanda  au  roi  de  désigner  deux  magis- 
trats. Un  ordre  du  12  juillet  chargea  Jean 
Nicolaï,  protégé  du  cardinal  d'Amboise,  et  Maur 
de  Quénequevilly,  un  des  Bretons  de  la  reine  6,  de 
dresser  procès-verbal  des  doléances  de  la  comtesse 

»  Procéd.,  [>.  li.'i.  163,  ':î.'i-7:i8.  Si;  Anat.  de  Barthélémy,  Généa- 
logie historique  des  sires  de  Coetmen. 

2  Procéd.,  p.  85-86,  0. 

3  Brantôme,  VIII,  p.  Su  et  s.:  Bouchet, à  l'année  1500. 
*  Procéd.,  p.  40,  9,  289,  41. 

5  Procéd.,  p.   10  et  s. 

6  Rosenzweig,  Dictionn.  topographique  du  Morbihan,  au  mot 
Quinipily  :  De  Couffon  (le  Kerdellech,  Recherches  sur  la  che- 
valerie du  limité  de  Bretagne,  I,  400  :  Ordonnances,  XX,  188,  523, 
".2i:  XXI.  :;,  57,  150;  Godefroy,  Hist.  de  Louis  XII,  1S1  ;  notre 
Hist.  de  Louis  XII.  t.  III:  fr.  21104;  Bibl.  de  Nantes,  ms.  1807. 
p.  659. 


(70  LIBERATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

d'Angoulême  et  des  Pontbriant.  Los  deux  commis- 
saires reçurenl  à  cet  effet  une  suite  <fo  questions, 
on  articles,  toutes  rédigées,  e1  d'une  emphase  sur- 
prenante; il  s'agissait  d'établir  si  le  maréchal  do 
Gié  avait  convoite  le  duché  do  Bretagne  pour  lui— 
même,  et  s'il  avait  médité  l'arrestation  de  la  reine 
el  de  sa  fille  pour  leur  faire  un  mauvais  parti,  la  sé- 
questration du  duc  de  Valois,  des  violences  morales 
contre  la  comtesse  d'Angoulême,  un  embauchage 
de  complice-,  etc.  etc.  '.  En  un  mot.  il  fallait,  oui 
ou  non,  articuler  un  crime. 

Les  Pontbriant.  cette  fois,  prirent  peur.  François 
rapporta  des  confidences  que  tout  le  monde  con- 
naissait ;  Pierre  rétracta  sans  vergogne  son  dire 
primitif,  qu'il  traita  lui-même  de  conversation  en 
l'air,  ce  qui  lui  valut  une  vive  observation  des 
commissaires.  La  comtesse,  bien  que  plus  hardie, 
n'apporta  pas  de  grandes  lumières  et  se  borna  à 
trahir,  avec  une  malveillance  non  dissimulée,  les 
confidences  du  maréchal,  sur  la  santé  du  roi.  ou 


1  Procéd.,  |>.  22.  23.  3,  i.  L36.  .'i-7.  28  e1  suiv.  L'aventure  du 
maréchal  de  Gié.  si  célèbre  dans  l'histoire  de  France,  n  été  sou- 
vent racontée,  mais  d'une  manière  absolumenl  inexacte,  notain- 
menl  par  Brantôme  VIII,  310.  80  el  s.),  et  plus  réeemmenl  par 
dom  Marier.  iIhiii  Barthélémy  Roger  [Histoire  d'Anjou,  dans  la 
Renie  de  ('Anjou.  lfC  année,  p.  386),  par  Le  Glay  Xéyuciations... 
wee  l'Autriche,  p.  u\.  etc.),  et.  à  pins  forte  raison  par  Henri 
Martin  el  le  bibliophile  Jacob  [Hist.  du  XVI'  siècle,  11.  122-423  . 
Vin-,  établissons  ici  In  vérité,  d'après  les  documents  authentiques, 
signalés  pour  la  première  fois  à  l'attention  du  monde  savanl  par 
notre  éminenl  ami  M.  Arthur  de  Boislisle,  membre  de  l'Institut, 
cl  ilmil  nous  avons  achevé  lo  publication  en  1  s  s  :  ■ . 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  171 

contre  la  reine,  ou  sur  les  précautions  à  prendre. 
Le  butin  des  commissaires  parut  tellement 
maigre  qu'on  obtint  leur  renvoi  au  sire  d'Albret, 
avec  une  invitation  plus  pressante  '.  A  cette  nou- 
velle. d'Albret,  qui  se  trouvait  près  d'Amboise,  à 
Montrichard  '-'.  s'enfuit  à  Loches  :  les  commissaires 
le  suivirent.  A  Loches,  il  refusa  de  répondre  et 
déclara  repartir  pour  Montrichard  à  cause  des 
fièvres.  Enfin,  le  27  juillet  au  soir,  après  l'avoir 
vainement  pressé  toute  la  journée,  on  lui  arracha 
une  déposition  3,  selon  lui  très  compromettante. 
Il  déclara  que.  si  le  maréchal  avait  recherché  son 
amitié,  c'était  évidemment  pour  devenir  maître 
du  Midi,  et  qu'à  Lyon  il  s'était  même  permis  un 
geste  menaçant,  en  parlant  de  la  reine...  One  faire 
(Lune  telle  déclaration  ?  On  avait  jugé  plus  prudent 
de  ne  pas  l'attendre;  dès  le  24,  le  secrétaire  Rober- 
tet  4  soumit  à  la  signature  du  roi  une  lettre  qui 
mandait  à  Blois  quatre  conseillers  du  parlement, 
de  Paris  nommément  désignés.  Comme  les  gens  du 
maréchal   avaient  blessé  le  parlement    par    leurs 


i  /'/•..  p.  39. 

-  Uain  d'Albret  avait  dû  aller  s'entendre  à  Loches  avec  Fran- 
çois de  Pontbriant. 

:;  /'/-..  p.  22. 

<  Robertel  était  îilors  l'orl  dévouée  Louise  de  Savoie  ;  il  appar- 
tenait à  une  famille  faite  par  le  duc  de  Bourbon  et  la  duchesse 
Aune  de  France.  Le  jeune  duc  de  Valois  avait  accepté  d'être  le 
parrain  «l'un  îles  Robertet,  auquel  il  donna  le  nom  de  François, 
et  qu'il  nomma,  tout  jeune,  son  secrétaire,  en  loto  c1' de  1516; 
l'r.  21446,  f-  :;  . 


\'rl  LIBÉRATION    DK    LOUISE    DE    SAVOIE 

procédés  dans  l'affaire  de  M"e  de  Maillé,  on  espérait 
rencontrer  de  ce  côté  un  bon  ferment  de  rancune. 
Le  roi  hésita  et  ne  donna  sa  signature  qu'au  retour 
d'un  petit  voyage  '.  Le  parlement,  par  une  dé- 
libération solennelle  et  maussade,  envoya  les 
membres  qu'on  lui  demandait,  mais  en  les  char- 
geant d'une  remontrance  2,  et  un  des  magistrats 
désignés  trouva  un  prétexte  pour  rester  à  l'écart; 
les  autres  arrivèrent  à  Blois,  et  l'on  commença 
une  enquête  secrète  3. 

De  Paris,  le  maréchal,  armé  toujours  de  son 
dédain,  s'était  retiré  chez  lui,  au  Verger.  Il  y  tomba 
malade,  probablement  sous  le  coup  d'une  émotion 
plus  vive  qu'il  ne  voulait  bien  le  dire,  et,  quand  il 
y  reçut  deux  citations  successives  à  comparaître,  il 
dut  les  décliner  pour  motifs  de  santé.  Par  suite,  l'af- 
faire traîna  jusqu'au  mois  de  septembre,  et  elle 
s'orienta  ainsi  dans  le  sens  des  lenteurs  habituelles 
à  la  procédure  k. 


1  Le  25  ou  le  26  juillet  au  plus  tût.  /'/'..  p.  ."iiiti,  art.  33. 

2  Arch.  ual..  X"  1509,  I"  232. 

3  Richard  Neveu  remplaçait  Jean  Nicolaï.  Nous  n'avons  point 
ses  lettres  de  commission  pour  cette  mission.  R.  Neveu,  ancien 
conseiller  au  grand  Conseil  (Ont.,  t.  XXI,  p.  .'il)  venait  d'être 
nommé,  en  1503,  2*  président  à  l'échiquier  de  Normandie  (notes  de 
Gaignières).  —  Au  même  moment,  le  roi  lit  venir  à  Blois  un  con- 
seiller  de  l'échiquier.  Thomas  Postel.  Postel  reçut  pour  ce  dépla- 
cement 54  livres  1  sous  fi  deniers  (Proc,  p.  559),  ce  qui  suppose  un 
déplacement  total  d'une  dizaine  de  jours.  La  main  de  Georges 
d'Amboise  ne  parait  pas  étrangère  à  ces  allées  et  venues  de 
magistrats  de  Rouen. 

4  /'/•.,  p.  44  et  suiv.,  'il .  57,  60. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  173 

Ce  retard  produisit  chez  la  reine  une  sorte  d'exas- 
pération; la  reine  Anne  de  Bretagne  semblait  grisée 
par  les  détails  qu'on  lui  révélait,  et  par  tout  ce 
qu'une  vive  blessure  d'amour-propre,  bien  entre- 
tenue, peut  inspirer  de  passion  à  une  femme  déjà 
passionnée  et  qui  se  croit  outragée.  Pendant  que 
son  pauvre  mari,  impuissant  à  la  satisfaire,  subis- 
sait, au  mois  d'août,  une  nouvelle  crise,  fort  dan- 
gereuse, de  fatigue  ou  de  faiblesse  ',  sa  haine  contre 
les  projets  du  maréchal  (c'est-à-dire  contre  Louise 
de  Savoie  et  son  fils)  tournait  à  l'obsession,  au 
délire.  Il  s'agissait  bien,  pour  elle,  delà  France! 
elle  paraissait  vraiment  espagnole  ou  allemande. 
Selon  sa  devise  espagnole  «  Non  mudcra  »,  elle 
travaillait  à  donner  à  la  politique  une  direction 
toute  personnelle  et  néfaste,  elle  s'entendait  avec 
Jules  II,  en  dehors  du  roi 2 .  Elle  arracha  au  roi  l'au- 
torisation de  ratifier,  elle-même,  solennellement,  le 
mariage  de  sa  tille  avec  l'archiduc  Charles,  ce  qui  eut 
lieu  le  22  septembre  1504  3.  Bien  plus,  renouvelant 
les  exploits  d'Isabeau  de  Bavière,  elle  imposa  aux 
deux  commandants  de  la  maison  du  roi,  Engilbert 
de  Clèves  et  le  duc  de  Longueville,  le  serment  de 
remettre  à  l'archiduc  la  Bourgogne,  Auxonne, 
l'Auxerrois,    le  Maçonnais  et  Bar-sur-Seine,  si  le 


1  Sanuto,  VI,  59. 

z  Instruction  à  Ch.  del  Carre tto  (Arch.  du  Vatican). 
3  Mémoires  de  Bretagne,  III.  1571-72  :  Duinoni.  IV.  p.  I.  p.  56 
IV.  18728.  f"  154. 


H4  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

roi  venait  à  mourir  sans  enfant  mâle  '.  Et  elle 
envoya  à  l'archiduc  le  texte  de  ces  serments2  !  Si 
elle  se  vengeait  aussi  royalement  des  suspicions 
du  maréchal  de  Gié.  on  comprend  bien  qu'aucun 
ménagement  ne  lui  semblait  plus  de  mise  contre 
le  maréchal  lui-même,  et  qu'elle  s'inquiétait 
peu  de  l'émotion  publique.  Un  ordre  royal  créa 
deux  nouveaux  commissaires  d'enquête,  et,  pour 
mieux  presser  les  choses,  la  reine,  ne  se  fiant  ni 
au  chancelier,  ni  au  procureur  général,  ni  aux 
substituts,  prit  personnellement  des  représentants 
à  ses  gages  3.  De  cette  poussée  à  outrance  sortit  un 
acte  d'accusation  qui  englobai!  la  vie  entière  du 
maréchal,  et  jusqu'aux  actes  les  plus  insignifiants  4. 

Le  maréchal  de  Gié  finit  par  comparaître,  à  Or- 
léans, devant  le  grand  Conseil;  il  répondit  avec 
beaucoup  de  calme  et  de  dignité. 

A  des  enquêtes  insignifiantes  et  partiales,  brus- 
quées, accomplies  en  dehors  de  tout  contrôle,  il 
opposa  une  longue  vie  de  loyauté  et  les  services 
que  la  France  entière  connaissait  \  L'interroga- 
toire, qui  ne  comprenait  pas  moins  de  cent  ques- 
tions, dura  du  15  au  23  octobre0  :  le  maréchal  nia 
Ions  les  propos  compromettants;  il  convint  seule- 


i  Fr.   1S728.  f°s  157,  m  v. 

'-'  Insérés  dans  la  Chronique  de  Haneton. 

'•  Procéda  p. 560,  143,  lli,  181  el  s..  309  et  s..  394  et  s. 

!  l'r..  p.  65. 

•"'  Pr.,  p.  67. 

«  l'r.,  p.  150-17:;. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  175 

ment  que  des  «  haineux  »  lui  axaient  aliéné 
les  bonnes  grâces  de  la  reine;  pour  Louise  de 
Savoie,  il  avoua  son  dévouement,  mais  il  prit  les 
choses  de  haut;  il  dénonça  la  comtesse  comme 
l'àme  du  procès  :  c'était  elle  qui,  par  rancune, 
((  ourdissait  toute  la  menée  »,et  qui  se  cachait  der- 
rière la  reine.  Il  ne  nia  pas  sou  désir  de  voir  ma- 
rier M1"'  Claude  avec  le  due  de  Valois,  mais  il  pré- 
tendit qu'on  n'avait  plus  parlé  de  ce  projet  depuis 
le  contrat  avec  l'archiduc. 

Le  Conseil  refusa  une  enquête  supplémentaire, 
que  la  reine  réclamait  en  Bretagne,  afin  de  noircir 
non  plus  seulement  l'accusé,  mais  >a  famille  '  :  il 
désigna  des  commissaires  pour  procéder  contra- 
dictoirement  à  l'instruction  2  et  constitua  le  ma- 
réchal prisonnier  sur  parole  dans  la  ville  d'Orléans 
ou  dans  le  périmètre  d'une  lieue  3. 

L'instruction  régulière  s'opéra  très  rapidement 
et  très  vivement,  sans  révéler  autre  chose  que 
divers  propos  du  maréchal.  On  interrogea  Ploret, 
que  Louise  voulait  faire  comprendre  dans  la  pour- 
suite4, et  qui  prit  contre  elle  l'attitude  la  plus 
agressive.  11  l'accusa,  lui  aussi,  avec  une  grande 
violence,  de  mener  l'affaire  et  d'exciter  la  reine,  et 
il  ajouta,  en  propres  termes,  que  la    reine   aurait 


'  Pr.,  p.  143-144. 

2  P.  68. 

M  P.  739.  Lettre  du  chancelier. 

*  On  y  comprit  aussi  Segré  (p.  106-117). 


t~G  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

bien  tort  de  se  lier  à  la  comtesse,  que  la  comtesse 
la  Irali irait  comme  elle  faisait  au  maréchal.  Deux 
jours  après  cette  diatribe,  le  24  octobre,  un  arrêt 
déclara  Ploret  hors  de  cause. 

Pour  détourner  les  esprits  d'un  spectacle  aussi 
dramatique,  et  s'éloigner  elle-même  d'un  endroit 
où  se  disaient  ces  choses  désagréables,  la  reine 
quitta  Orléans,  emmena  son  mari  à  Fontainebleau, 
et,  de  là,  elle  lit  inviter  la  ville  de  Paris  à  préparer 
une  entrée  solennelle.  Son  plan  était  très  simple 
et  très  classique  ;  elle  savait  qu'on  influait  sur 
l'opinion  du  royaume  par  l'opinion  de  Paris,  et 
qu'on  influait  sur  l'opinion  de  Paris  par  le  théâtre, 
des  chansons  ou  des  réjouissances  quelconques. 

Le  18  novembre,  elle  alla,  en  grande  pompe,  à 
Saint-Denis,  recevoir  la  couronne,  des  mains  du 
cardinal  d'Amboise  ;  le  surlendemain,  elle  entra  à 
Paris,  au  milieu  d'une  foule  de  gens  heureux  d'ar- 
borer leurs  costumes  plus  ou  moins  rutilants,  avec 
le  déploiement  habituel  de  harangues  et  de  mora- 
lités '.  Les  fêtes  se  succédèrent  sans  interruption; 
le  soir  môme  de  l'entrée,  il  y  eut  un  grand  banquet, 
ensuite  on  célébra  un  grand  tournoi.  Les  gaudis- 
sements  de  toutes  sortes  durèrent  jusqu'à  la  fin  de 
décembre,  avec  le  plus  heureux  effet.  On  ne  pen- 
sait plus  au  maréchal  de  Gié  que  pour  s'en  mo- 
quer. Les  clercs  de  la  bazoche,    toujours  en  tète 

1  Godefroy,  Cérémonial  françois,  t.  I,  p.  690. 


LIBÉRATION    DK    LOUISE    DE    SAVOIE  177 

des  choses  spirituelles,  lui  firent  l'honneur  de  le 
jouer,  dans  leurs  représentations,  comme  héros  du 
proverbe  :  «  Trop  chauffer  cuit,  trop  parler  nuit.  » 
L'entêtement  de  la  reine  allait  plus  loin.  Pour  écar- 
ter le  fantôme  de  Louise  de  Savoie,  il  lui  fallait  ce 
qui  délectait  l'ambition  de  sa  rivale,  un  fils,  et 
<dle  s'acharnait  à  l'obtenir,  si  bien  que,  de  temps 
à  autre,  on  annonçait  tout  bas  une  grossesse,  puis 
l'espoir  disparaissait,  et  le  public  n'apprenait  guère 
la  victoire  première  que  par  la  nouvelle  de  l'échec. 
Au  mois  d'août  1504,  au  moment  où  le  malheu- 
reux roi  éprouva  une  nouvelle  rechute,  les  initiés 
de  la  vraie  lutte  purent  sourire.  Hélas  !  en  dé- 
cembre, au  milieu  même  des  fêtes  vengeresses,  il 
fallut  reconnaître  que  de  nouvelles  espérances  ve- 
naient de  s'évanouir  '.  Dès  le  début  du  règne,  cer- 
taines gens  avaient  auguré  qu'un  mariage,  comme 
celui  de  Louis  XII,  édifié  sur  un  divorce,  ne  pou- 
vait rien  produire  de  bon;  l'événement  leur  don- 
nait raison  :  il  semblait  en  vérité  qu'un  génie  ad- 
verse se  plut,  un  pou  étrangement,  à  semer  des 
obstacles  jusque  dans  les  actes  les  plus  légitimes 
et  qu'il  abusât  de  l'énergie  bien  connue  de  la  reine 
pour  lui   imposer  une  perpétuelle  épreuve2. 

Pendant  les  fêtes,  les  juges  continuèrent  imper- 
turbablement leur  austère  office,  par  des  «  récole- 


'  Sanuto,  VI,  1  l'.L 

-  Jean  d'Anton,  t.  III,  p.   I  12. 

\-2 


178  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

monts  '  »,  c'est-à-dire  qu'il  s'agissait  de  vérifier  si 
les  premiers  témoins  maintiendraient  leurs  dires,  et 
de  les  mettre  en  face  de  l'accusé  2.  Les  magistrats 
chargés  de  cette  phase  capitale  du  procès,  tout  en 
menant  les  débats  avec  la  rapidité  requise,  mon- 
trèrent, il  faut  le  dire,  un  tact  et,  en  même  temps, 
une  exactitude,  un  sang-froid,  une  indépendance 
au-dessus  de  tout  éloge  3. 

Les  récolements  produisirent  des  effets  assez 
confus  :  Pierre  de  Pontbriant  essaya  de  revenir  sur 
sa  rétractation,  Louise  de  Savoie  dut  avouer  l'inno- 
cence d'un  cousin  du  maréchal,  qu'elle  avait 
d'abord  incriminé;  le  sire  d'Albret  seul  maintint 
ses  dires.  Quant  aux  confrontations,  elles  ne  se  pas- 
sèrent pas  sans  émotions.  Le  maréchal  ne  consentit 
à  entrer  au  château  d'Amboise  qu'avec  l'escorte 
de  ses  gens  4.  Lorsqu'il  se  trouva  en  présence  de 
Pierre  de  Pontbriant  et  qu'il  l'entendit  articuler 
des  regrets  hypocrites,  il  éclata,  et  les  commissaires 
eurent  toutes  les  peines  du  monde  à  le  calmer.  A 
la  lecture  de  la  première  déposition  de  Pierre, 
rien  ne  put  plus  l'arrêter  ;  il  traita  Pontbriant  de 
menteur,  d'hypocrite,  de  diseur  de  patenôtres,  «et 


1  Pr..  p.  L77-178. 

'-'  Pr.,  p.  179.  —  Le  8  novembre,  une  commission  nouvelle  auto^ 
risa  les  commissaires  à  agir  au  nombre  de  six.  cinq  ou  quatre 
{Pi:,  p.  193;. 

3  «N'entend  ledit  Conseil,  parce,  entrer  en  voye  de  procès 
extraordinaire.  •■  {Pr.,  p.  177.) 

*  P.  181. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  179 

qu'il  on  disoit  plus  que  ung  cordelier  '  »  ;  il  fallut 
lever  la  séance  et  la  remettre  au  lendemain,  pour 
l'achever  péniblement. 

Devant  Louise  de  Savoie,  nécessairement  plus 
respectueux,  le  maréchal  ne  se  montra  pas  moins 
ferme  ni  moins  amer  2.  La  confrontation  avec  le 
sire  d'Albret  rencontra  beaucoup  de  difficultés. 
D'Albrel  se  trouvait  à  Dreux,  malade,  comme  il 
en  justifiait  par  des  certificats  médicaux  ;  les  com- 
missaires allèrent  eux-mêmes  proposer  un  ren- 
dez-vous à  Chartres.  Les  médecins  s'y  oppo- 
sèrent :  en  sorte  que,  malgré  sa  vive  résistance, 
le  maréchal  dut  venir  à  Dreux,  et,  lui,  hier  encore 
l'homme  de  France  le  plus  puissant,  subir  l'épreuve 
d'un  voyage  en  appareil  d'accusé. 

On  trouva  d'Albret  au  lit;  en  entrant  dans  sa 
chambre,  le  maréchal  ne  le  salua  même  pas. 
Bientôt  l'explication  devint  rude,  entre  le  vieux 
sire,  froid,  incisif,  moqueur,  et  le  maréchal,  em- 
porté, piquant,  injurieux  même.  Un  singe  se  jeta 
sur  le  maréchal  et  se  mit  à  lui  tirer  la  barbe:  le 
maréchal  le  jeta  violemment  à  terre  ;  le  since 
alors  de  grimper  sur  le  lit  et  de  faire  la  moue  ; 
ce  fut  la  seule  note  gaie  de  cette  séance  3. 

D'Albret,  craignant  de  n'avoir  pas  assez  chargé 
son  ennemi,  écrivit  quelques  jours  après  pour  bien 
formuler  l'accusation  '*. 

1   P.  197.  —  2  p.  207.  —  3  Jean  d'Auton.  —  '•  P.  221. 


180  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Après  ces  formalités,  L'instruction  s'acheva1; 
le  procureur  général  prononça  unlong  réquisitoire, 
hérissé  «le  textes,  où  il  accusait  le  maréchal  de 
crimes  ('normes  et  réclamait  sa  tète  et  ses  biens2. 
Le  maréchal  répondit  en  prenant  énergiquement 
L'offensive  :  il  demandait  à  récuser  les  témoins 
allégués  contre  Lui  et  il  spécifiait  d'avance  divers 
motifs  de  répulsion,  on  ne  peut  plus  désagréables 
pour  ses  adversaires.  Il  rappelait  la  vie  d'Alain 
d'Albret,  ses  trahisons,  ses  révoltes,  ses  varia- 
tions, alors  que  lui,  Pierre  de  Kohan,  servait  cons- 
tamment la  France  :!.  11  prenait  à  partie  Louise  de 
Savoie  ;  il  entrait  dans  le  vif  de  sa  haine  et,  au 
premier  rang  des  motifs  de  cette  haine,  il  mettait  le 
renvoi  d'un  homme  inutile  à  nommer,  puisque  la 
France  entière  savait  son  nom  4. 

Vainement,  le  procureur  général   s'opposa  à  ce 

i  P.  123,  124  et  s. 

2  P.  224,241-266.  Beaucoup  d'affirmations  du  procureur  général 
ne  sont  pas  exactes  :  ainsi,  il  dit    /'/'..  p.  244)  que  Charles  VIII  fit 

avoir  au  maréchal  la  possessi le  Fronsac  :  cela  n'est  pas  très 

respectueux  pour  la  justice  :  car  c'est  un  arrêt  du  parlement  qui 
restitua  ce  château  à  Pierre  de  Rohan.  Il  ilil  [p.  245)  que  le  roi 
avait  baillé  lagarde  du  comte  d'Angoulême  au  maréchal  :  il  avait 
déclaré  le  contraire  (p.  190,  182).  11  prétend  que  les  entreprises  du 
maréchal  remontaient  à  quatre  ou  cinq  ans.  à  1499  ou  1498 
(p.  248):  cela  parail  exagéré.  Le  procureur  général  produisil 
aussi  des  saluations  spécialemenl  relatives  aux  reproches  opposés 
à  Mme  d'Angoulême.  Il  y  affirme  'après  avoir  dit  le  contraire  pré- 
cédemment) que  le  roi  n'a  pas  chargé  le  maréchal  de  la  garde  du 
comte  d'Angoulême,  que  le  maréchal  n'a  pas  renvoyé  Jean  de 
Saint-Gelais. 

■'■  AV..  p.  226. 

*  /'/■..  p.  230.  23:;,  27:;,  277,  78,  237. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  181 

qu'on  permit  à  l'accusé  de  traduire  ainsi  à  la 
barre  ses  accusateurs  '.  Par  un  arrêt  du  30  dé- 
cembre, le  grand  Conseil,  revenu  à  Paris,  rendit  la 
liberté  au  maréchal,  et  l'ajourna  au  ip'  avril 
pour  apporter  la  preuve  de  ses  récusations  ~.  Le 
24  janvier  1505,  le  maréchal  fut  sommé  de  nom- 
mer expressément  Jean  de  Saint-Gelais  ;. 

L'affaire  prenait  une  tournure  émouvante  :  elle 
débutait  par  déshonorer  publiquement  Louise  de 
Savoie:  encore  un  pas,  et  elle  atteignait  les  per- 
sonnages les  plus  haut  placés,  la  reine  même. 
Le  cardinal  d'Amboise  fut  invité  à  comparaître  : 
Anne  de  France  réussit  à  s'esquiver  l, 

La  procédure  devait  reprendre  à  Blois,  le  15 
mars;  le  maréchal  s'en  alla  au  Verger  attendre 
celte  date  ■"'.  Tout  d'un  coup,  le  14  mars,  une 
ordonnance  royale  dessaisit  le   grand  Conseil,  et, 

i  /»/-.,  p.  -im. 

-  Pr.,  p.  271.  —  A  la  suite  de  cet  arrêt,  le  maréchal,  resté  à 
Chartres,  donna  à  quatre  de  ses  serviteurs  mandat  de  le  repré- 
senter dans  la  suite  du  procès  (p.  272).  —  Le  bibliophile  Jacob 
[Hist.  du  XVI' siècle,  t.  III,  p.  i6)  dit,  nous  ne  savons  sur  quelle 
autorité,  que  le  maréchal  lui  amené  à  Paris  en  janvier  et  que  le 
parlement  prononça  son  élargissement  le  29  janvier... 

;;  l'r.,  p.  27:!.  —  La  procédure  primitive,  pendant  ce  temps-là, 
suivait  toujours  son  cours,  mais  en  réalité  elle  demeurait  tout  à 
fait  en  suspens.  Nicolaï  et  Saint-André  donnèrent  alors  signe  de 
vie  et  reçurent,  le2S  janvier,  quelquesdé  positions  sans  importanc  ■. 
Le  3  mars,  ils  furent  relevés  île  leur  mission  dont  l'achèvement 
fut  confié  aux  mêmes  commissaires  que  l'enquête  sur  les  reproches 
—  /'/..  p.  276,  277. 

4  P.  308. 

5  P.  347.  Une  note  <\\\  ms.  1:30  de  la  Bibliothèque  d'Orléans 
signale  à  luit  sa   présence  a  Orléans. 


182  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

contre  toute  attente,  contre  tout  droit,  porta 
l'affaire  au  parlement  de  Toulouse,  auquel  on 
adjoignait  arbitrairement,  pour  la  circonstance, 
certains  magistrats  de  Paris  et  de  Bordeaux1. 
Évidemment  on  désespérait  de  venir  à  bout  des 
membres  du  grand  Conseil,  et  on  ne  se  fiait  pas 
davantage  au  parlement  de  Paris.  Le  24  janvier,  à 
l'installation  du  conseiller  Du  Prat,  en  pleine  au- 
dience solennelle,  le  récipiendaire  venait  de  rap- 
peler publiquement  un  des  services  du  maréchal 
de  Gié  et  de  prononcer  son  nom  avec  honneur  2. 
A  Toulouse,  le  scandale  s'éloignait;  et  puis,  là- 
bas,  on  pouvait  invoquer  les  lois  romaines  3, 
tandis  que  la  coutume  de  France  ne  prévoyait 
même  pas  le  crime  de  lèse-majesté,  ce  crime 
élastique  sur  lequel  le  législateur  romain  s'étend 
avec  une  agréable  complaisance  4.  Louise  de  Savoie 
et  Anne  de  Bretagne,  en  désespoir  de  cause,  recou- 
raient aux  traditions  classiques  du  Bas-Empire  5. 
Malgré  une  vraie  débandade  des  témoins 6,  les 
procédures  recommencèrent  à  s'amonceler  dans 
cette  nouvelle  voie  :  enquête  sur  les  reproches  for- 


i  P.  341. 

2  Pr..  p.  711. 

3  Déclaration  du  14  juillet  1498  (Bréquigny,  t.  XXI.  p.  63  ;  La 
Faille,  Preuves,  p.  11.7:  M.  de  Vidaillan,  Histoire  des  Conseils  du 
roi,  t.  I,  p.  396). 

4  Bartole,  l'oracle  alors  de  l'école  de  la  glose,  avait  écrit  un 
traité  sur  la  procédure  de  lèse-majesté  (traité  111). 

*  Baudier,  Histoire  de  l'administration   du  cardinal  d'Amboise. 
6  P.  299,  note. 


LIBÉRATION    I>E    LOUISE    DE  SAVOIE  183 

mules  par  le  maréchal  contre  d'Albret,  Louise  de 
Savoie  et  les  Pontbriant  (Jean  de  Saint-Gelais  lui 
même  entendu)  ;  enquête  sur  l'administration  mi- 
litaire du  maréchal  '  :  enquête  ininterrompue  sur 
l'affaire  de  M"e  de  Maillé2;  enquête  en  Bretagne 
sur  la  famille  du  maréchal  (l'enquête  refusée  par 
le  grand  Conseil). 

Louis  XII,  extrêmement  mécontent,  commençait 
à  s'en  prendre  au  cardinal  d'Amboise3.  Malheureu- 
sement, au  commencement  d'avril  1505,  il  retomba 
brusquement  dans  l'état  le  plus  dangereux,  et,  cette 
fois,  il  arriva  à  l'agonie,  au  délire  ;  son  chro- 
niqueur, Jean  d'Auton,  nous  raconte  à  ce  sujet 
des  scènes  très  douloureuses...  Une  immense  stu- 
peur saisit  le  royaume.  Le  procès  en  cours  mettait 
en  lumière  toute  une  suite  d'arrière-pensées  bien 
faites  pour  causer  un  sentiment  d'angoisse  ;  la 
sagesse  des  plans  du  maréchal  de  Gié  éclatait, 
aux  yeux  les  plus  prévenus.  Quant  aux  médecins, 
d'une  voix  unanime  ils  déclarèrent  leur  mission 
achevée  et  la  perte  du  roi  consommée.  Ce  fut  alors  à 
qui  ferait  des  vœux.  La  reine,  au  désespoir,  en  lit 
aux  plus  fameux  pèlerinages  de  Bretagne;  on  voua 
le  roi  à  la  Sainte-Hostie  de  Dijon.  Louis  de  la  Tré- 
moïlle,  très  rapproché  de  Louise  de  Savoie  depuis 
1501  et  qui  venait  d'envoyer  sa  fille  passer  quelques 

1  P.  373  (on  le  traitait  de  voleur  et  de  lâche). 

2  P.  385. 

s  ['■  mars  1305.  Sanuto,  VI,    138. 


184  LIBÉRAI  iu.\     DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

jours  à  Amboise  '.  se  voua  à  Notre-Dame  de  Liesse. 
Le  royaume  entier  pleurait  et  vivait  en  proces- 
sions2. «  On  eût  dit  que  chacun  avait  perdu  son 
propre  enfant1.  » 

Le  roi  put  dicter  ses  dernières  volontés  :  il 
ordonna,  d'une  manière  expresse  et  absolue,  le 
mariage  de  sa  fille  avec  le  duc  de  Valois,  il  défen- 
dit à  sa  fille  de  sortir  du  royaume  avant  son  ma- 
riage, sous  aucun  prétexte,  et  il  institua  un  con- 
seil de  régence,  où  la  reine  et  Louise  de  Savoie 
jouaient  un  rôle  effacé,  à  côté  du  cardinal  d'Am- 
boise,  du  comte  de  Nevers,  du  chancelier,  de  La 
Trémoïïle  et  de  Robertet4.  François  de  Valois  fut 
mandé  à  Blois  et  reçu  par  le  moribond  comme  un 
ii ls  et  un  héritier"'.  Tout  d'un  coup,  le  roi  sembla 
mieux,  et  une  lueur  d'espoir  reparut.  Dès  qu'il  se 
sentit  un  peu  plus  fort,  Louis  XII  renouvela  les 
prescriptions  de  son  testament  6  et  en  fit  jurer 
l'observation  à  la  reine.  Tranquille  de  ce  côté  ei 
délivré,  pour  quelque  temps,  des  obsession>  de  sa 

1  Compte  de  Thouars  il  déc.  1504.  Compte  du  voyage  à  Am- 
boise les  vendredi,  samedi, dimanche,  e1  mardi  17  décembre  :  avei 
U  cl  13  chevaux,  et  soupers  à  l'hôtel  de  la  Corne  de  Cerf. 
Thouars,  23  déc.  1504;  Mandat  de  payer  ce  voyage,  ainsi  que  la 
dépense  pour  venir  d'Amboise  (Arch.  de  M.  le  duc  delà  Trémoïïle, 
Louis  IL) 

-  Jean  d'Auton  :  Desjardins,  Négociations,  II.  '.'7:  Roziei'  his- 
torial. 

'■  Seyssel,  Histoiredit  roy  Loys  XII   (édition  1558),  p.  ii. 

1  Orig.  .1.  951,  n"  (i. 

•"■  Sanuto.  VI.  179. 

r;  Musée  des  archives,  n"  546  (-'il  m;ii}. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  18S 


('!> 


femme,  il  se  remit  peu  à  peu.  Sa  convalescen 
inespérée  parut  un  miracle,  dont  tout  le  monde  ne 
loimit  pas  également  la  Providence;  on  le  compa- 
rait au  «  miracle  »  ijui  sauva  du  tremblement  de 
terre  d'Antioche  le  bon  Trajan1,  persécuteur  (Il'> 
chrétiens.  Sur  la  demande  du  roi,  le  pape  Jules  ii 
institua  une  fête  solennelle  pour  en  remercier  Dien  . 
Sitôt  son  mari  hors  de  péril,  la  reine,  plus  que 
jamais  ressaisie  par  ses  dépits,  prit  la  rouir  de 
Bretagne,  sous  prétexte  des  vœux.  Elle  se  rat- 
tacha aussi  à  l'affaire  du  maréchal  de  Gié,  avec 
une  àpreté  singulière;  à  grands  coups  d'argent, 
elle  institua  une  véritable  armée  «le  gens  de  loi, 
chargés,  les  uns  en  son  nom,  le>  autres  au  nom 
du  roi,  de  serrer  de  près  la  poursuite;  il  lui  fal- 
lait au  moins  à  Toulouse  une  satisfaction.  Elle 
donna  un  secrétaire  à  chacun  de  ses  agents  : 
un  maître  d'hôtel  de  la  cour  alla  se  fixer  là-l>a^ 
pour  la  durée  du  procès4,  ainsi  qu'un  trésoriei 
chargé  de  payer  le-  concours,  de  distribuer  des 
gratifications  de  greffe  et  des  épices.  Elle  si 
munit  d'une  consultation  des  docteurs  de  Pavie, 
qui  déclarait  le  maréchal  coupable  de  lèse-ma- 
jesté5.   Avis    des    moindres    détails   de    la   procé- 

1     SeySSel.    l0C.   Cil. 

-   V.  Jean  d'Auton.  I.  I  V.  p.  :;.  -2. 

'■  ['.:,', s.   j78,  o61.   143,  144,    ■'>-.    't'6'ô,  542,  "ilU  et  suiv..  lo9,  u6 
4-'J'.i  et  suiv..  166,  "Jo'J. 
■   !'.  58".  602  et  passait. 
:   Vidaillan,  I.  -*  i  '._»  *  -  :  liaudier.  p 


180  LIBERATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

dure,  copie  de  toutes  les  pièces  lui  étaient  adres- 
sés jour  par  jour.  Elle  s'impatientait  encore,  et 
ses  semonces  à  ses  agents  couvraient  d'exprès  les 
routes  de  Bretagne  à  Toulouse1.  Elle  fit  augmen- 
ter de  quatre  chevaux  spéciaux,  à  ses  Irais,  les 
relais  de  Toulouse  à  Blois'2.  Aucun  détail  n'était 
négligé,  au  point  qu'un  des  juges  parisiens  com- 
mis à  Toulouse  ayant  été  volé  en  son  absence  par 
son  domestique,  la  reine  lui  lit  remettie  cent  écus 
d'or  pour  compenser  une  perte  subie  «  au  service 
du  roy3  ».  Bientôt  les  relais  ne  suffirent  plus,  et 
les  exprès  accomplirent  des  exploits'1;  les  consul- 
tations s'accumulèrent5;  on  en  vint  à  soudoyer 
les  frères  des  juges  ;  outre  l'argent,  on  distribua 
des  étoffes,  du  vin,  du  bois11.  Aussi  s'attendait-on 


i   P.  583,  585,  593-594,  589. 

2  /'/•.,  p.  597.  —  C'était  un  cheval  de  poste  supplémentaire 
environ  par  30  lieues. 

"•  /'/•.,  p.  596,  597. 

1  Sans  parler  du  service  des  postes  royales  (/'/•.,  p.  99, 
593-595).  Nous  relevons  des  paiements  de  courriers  spéciaux: 
le  21  juin,  de  Toulouse  à  Paris(/V.,  p.  601),  le  7  septembre  de  Lan- 
nion  p.  599,  583),  le  25  octobre  de  lîlois  à  Hennebontet  à  Nantes 
p.  593-594),  un  autre  (en  septembre?)  de  Toulouse  à  lîlois 
(p.  597),  le  12  novembre  de  lîlois  à  Toulouse  (p.  586\  le  13  no- 
vembre de  lîlois  à  Bordeaux  et  à  Paris  fp.  585),  le  11  décembre 
de  lîlois  à  Toulouse  (p.  586),  le  -24  décembre  id.  fp.  586);  en  jan- 
vier, deux  courriers  entre  Lîlois  et  Toulouse  fp.  587),  en  février 
de  Toulouse  à  lîlois  'p.  602)  :  le  trésorier  Aude  fit  deux  voyages 
de  Toulouse  à  lîlois  et  un  en  Bretagne  (p.  587),  etc. 

6  P.  596,  600-601.  Deux  des  consultants  ne  voulurent  rien,  les 
autres  reçurent  un  écu  (p.  600). 

':  /'/•..  p.  559,  600,  583,  584,  604,  586,  601  [alias,  sénéchal  de 
Loches,    p.   588).  Gilles   le   Bouge,   qui  joue   un  rôle   important 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  18" 

au  triomphe;  dès  le  23  juillet,  Commines  écrivait 
à  la  reine:  «  Je  loue  Dieu,  Madame,  de  coy  l'affère 
du  marésal  prent  trait  à  vostre  honneur  et  plé- 
sir  '.  » 

Anne  passa  cinq  mois  en  Bretagne,  partout  reçue 
triomphalement,  en  duchesse,  avec  des  fêles,  des 
joutes,  des  cérémonies  sans  lin.  De  Morlaix,  elle 
alla  visiter  pompeusement  les  pèlerinages  de  Saint- 
Jean-du-Doigt  et  du  Foll'goat,  qu'elle  enrichit  de 
ses  présents.  Elle  semblait  heureuse  d'afficher 
bruyamment  sa  souveraineté  2. 

Le  roi  prit  d'abord  ces  démonstrations  assez  phi- 
losophiquement. Au  mois  de  juillet,  il  déclara  le 
mariage  de  sa  fille  3.  Il  vint  lui-même  passer  quatre 
jours  à  Amboise4  et  emmena  François  de  Valois  au 
Plessis-lès-Tours  ;  il  ordonna  aux  capitaines  de 
prêter  le  serment  formel  d'obéir  aux  prescriptions 
de  son  testament,  c'est-à-dire  de  servir  Claude  et 
François,  d'empêcher,  par  n'importe  quel  moyen, 
qu'on  n'emmenât  Claude  hors  du  royaume,  de 
servir   la    reine   «   pour    le  mariage  de  sa  fille  ». 


dans  la  poursuite  de  l'affaire,  devint  eu  1509  conseiller  au  grand 
Conseil  par  l'influence  de  la  reine,  donl  il  était  l'homme  de  con- 
fiance. 

i  Ed.  Dupont,  111.  178. 

-  Jean  d'Anton  ;  Desjardins,  Négociations-  arec  la  Toscane, 
t.  II,  p.  97  ;  Alain  Bouchard,  édition  des  bibliophiles  bretons, 
fa  se.  IV,  f»  266. 

3  Desjardins,  Négociations,  t.  II,  p.  110. 

1  Jean  d'Auton,  IV,  11.  —  Il  y  passa  encore  cinq  jours  au  mois 
■d'août  [ibid.,  p.  28). 


[88  LIBÉRATION    1>E    LOL'ISE    DE    SAVOIE 

Celait  précisément  le  serment  reproché  au  maré- 
chal de  (iié!  Aux  mois  de  septembre  et  d'oc- 
tobre 1505,  les  capitaines  de  la  garde  le  prêtèrent 
par  écrit.  I>es  moindres  capitaines  de  forteressi 
durent  également  jurer  de  ne  remettre  leur  place 
;i  qui  ({ne  ce  fût,  à  moins  d'ordre  signé  personnel- 
lement de  Louis  XII  '. 

Certes,  la  nouvelle  de  semblables  mesures  ne 
pouvait  qu'aigrir  la  reine,  et,  d'autre  part,  les  nou- 
velles de  Bretagne  ne  lardèrent  pas  à  lasser  la 
patience  du  roi1. 

Bientôt,  le  cardinal  d'Amboise,  ému,  dut  inter- 
venir pour  empêcher  une  brouille  accentuée  :  il 
écrivit  à  la  reine  des  lettres  personnelles  instantes, 
où  il  l'adjurait  de  revenir;  jamais,  disait-il,  il  n'avait 
vu  le  roi  aussi  courroucé,  il  craignait  que  cette 
brouille  ne  finit  par  exciter  «  la  moquerie  de  toute 
la  chrétienté -;  »... 

Cependant,  le  procès  du  maréchal  de  Gié  tou- 
ebait  forcément  à  sa  lin.  Malgré  une  chaleur  tor- 
ride  et  la  peste'1,  le  maréchal  comparut  à  Toulouse 


1  Originaux  de  ces  serments  solennels..!.  951.  Cf.  Portefeuilles 
Fontanieu,  to4-15o  ;  Vidaillan,  ouvr.  cit..  I.  I.  p.  398. 

'-   Leroux  de  Lincy,  I .  II.  p.  185. 

:;  V.,  dans  Leroux  de  Lincy.  appendices,  n°  I.  \  II.  lettres  des 
Rois,  princes,  etc.,  le  texte  complet  de  trois  lettres  qui  sont  des 
plus  curieuses. 

i  EnlaOl,  11  à  ls. 000  personnes  avaient  péri  de  la  peste  dans 
la  seule  ville  de  Bordeaux  [Pr.,  p.  421,  note).  La  peste  survint, 
aussi,  a  Toulouse,  et  le  5  aoûl  1505  le  parlement  fui  saisi  d'une 
proposition  de  se  retirer  a  Gaillac,  proposition  qu'il   repoussa  sui 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  IS'» 

du  21  juin  au  19  juillet.  Un  nouvel  accident,  bien 
imprévu,  causa  un  profond  malaise:  le  maréchal 
posa  des  conclusions  pour  l'interrogation  de  divers 
témoins  nouveaux,  notamment  du  roi.  La  suite 
des  débats  fut  renvoyée  au  10  novembre,  et  les 
commissaires  chargés  d'interroger  le  roi  reçurent 
l'ordre  de  se  trouver  à  Paris  le  lô  septembre. 

L'état  d'esprit  de  Louis  XII  rendait  la  mission 
fort  peu  enviable,  et  ce  fut  à  qui  y  apporterait 
le  moins  d'empressement  :  tel  magistrat  partit 
brusquement,  appelé  par  une  affaire  très  grave  ; 
un  autre  jouissait  en  Bretagne  de  vacances  régu- 
lières ;  tel  autre,  au  contraire,  était  retenu  au  parle- 
ment par  le  service  des  «  vacations  ».  L'un  d'eux 
recourut  successivement  aux  subterfuges  les  pins 
plaisants  :  il  allégua  d'abord  une  aphonie  com- 
plète, ensuite  il  disparut  sans  laisser  de  traces... 
La  commission,  convoquée  pour  le  t.")  septembre, 
ne  put  se  constituer  que  le  26  octobre:  ce  jour-là. 
le  substitut  du  procureur  général  manqua  à  l'ap- 
pel ;  on  se  livra  aux  recherches  les  plus  minu- 
tieuses pour  le  trouver,  et  ce  fut  en  vain  :  heureu- 
sement, l'huissier  mis  en  campagne  eut  l'idée 
d'aller  le  guetter  à  la  porte  de  l'église  le  jour  de 
la  Toussaint  :  il  le  découvrit,  en  effet,  dans  la  foule, 
et   l'appréhenda  séance   tenante.  Alors,  on  s'aper- 

1;)  demande  des  capitouls  (La  Faille,  Histoire  générale  du  Lan- 
guedoc, t.  V;.  En  1506,  le  parlement  de  Toulouse  dul  se  transpor- 
ter à  Montauban  (ms.  IV.  i  102' . 


190  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

<;ut  do  la  désertion  d'un  des  agents  de  la  reine. 
René  de  Beaune  ',  qui  était  parti  sans  laisser 
d'adresse.  Enfin,  le  2  novembre,  le  roi  manda  les 
commissaires  et  répondit  aux  questions  du  maré- 
chal :  sa  déposition  a  disparu  des  dossiers-. 

Les  audiences  de  Toulouse  reprirent  le  16  dé- 
cembre ;  cette  fois,  le  roi  se  trouva  d'accord  avec  sa 
femme  pour  en  bâter  la  solution  :  des  exprès  allèrent 
rechercher  dans  divers  coins  de  la  France  les  con- 
seillers en  retard.  A  mesure  qu'on  approchait  du 
terme,  la  reine  témoignait  d'une  impatience  de 
plus  en  plus  fébrile  ;  jusqu'au  dernier  jour,  elle  se 
fit  fabriquer  des  consultations3. 

Le  9  février  1506,  le  parlement  rendit  enfin  l'ar- 
rêt4. Il  n'y  fit  pas  mention  du  crime  de  lèse-ma- 
jesté. Après  des  considérants  un  peu  vagues,  le 
maréchal  était  simplement  privé  de  la  garde  du 
duc  de  Valois  et  de  ses  divers  commandements, 
suspendu  pendant  cinq  ans  de  l'office  de  maréchal, 
banni  de  la  cour  pendant  le  même  laps  de  temps, 

1  On  sait  que  Guillaume  Briçonnet,  général  des  finances,  puis 
cardinal,  avait  épousé  la  fille  de  Jean  de  Beaune,  général  des 
finances.  Ses  enfants  étaient:  Guillaume,  successivement  évêque 
de  Lodève  e1  de  Meaux;  Nicolas,  contrôleur  général  de  Bretagne; 
Denis,  successivement  évêque  de  Toulon,  de  Lodève  et  de  Saint- 
Malo;  Catherine,  femme  de  Thomas  Bohier,  général  des  finances 
de  Normandie. 

'-'  /'/•..  p.    154-462. 

:;  l\  585-387,  596,  597. 

4  Le  dictum  du  jugement  est  inséré  dans  les  /'/■..  p.  527,  et  la 
grosse,  p.  502.  La  grosse  reproduit  les  conclusions  des  parties. 
Cf.  p.  602. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  191 

et  pour  le  reste  indemne.  Au  point  de  vue  finan- 
cier, il  en  fut  quitte  pour  un  paiement  de 
6,000  livres  '.  dont  on  le  reconnut  responsable  au 
cours  des  enquêtes.  Les  énormes  dossiers  du  pro- 
cès furent  remis  à  la  reine  comme  un  trophée  de 
la  campagne'2,  avec  une  note  de  frais  qui  s'éleva  à 
36,000  livres,  et  dont  le  roi  ne  s'occupa  pas:!. 

Cet  arrêt  était  de  pure  forme,  et  on  croyait  bien 
que  Louis  XII  en  effacerait  la  trace  par  une  mesure 
gracieuse  ;  le  maréchal  signa  un  recours  '.  et  le  par- 
lement attendit  ostensiblement  la  réponse.  Anne 
de  Bretagne  s'insurgea  et  obtint,  le"25  mars,  l'ordre 
de  procéder  à  l'exécution  :  cette  exécution  ne  pou- 
vait consister  que  dans  quelques  démonstrations 
assez  vaines5;  mais,  puisqu'il  s'agissait  d'amour- 
propre,  Louise  de  Savoie  et  la  reine  voulaient 
évidemment  savourer,  ne  fût-ce  qu'en  paroles,  les 
douceurs  de  la  vengeance.  La  reine  les  payait 
assez  cher  6  ! 

Le  1er  avril,  le  magistrat  délégué,  le  conseiller 
Bousquet,  vint  donc  lire  l'arrêt  à  la  porte  du  châ- 
teau d'Amboise,  en  présence  du  bailli,  des  élus  de 
la  ville   et   des    fonctionnaires.    Le   lendemain,   il 

1  Le  procureur  général  réclamait  le  double  (/Y.,  p.  547,  598 
et  suiv.  :  nis.  de  dom  Morice,  à  la  biblioth.  de  Nantes  . 

2  L.  de  Lincy,  III,  199.  (Elle  mit  les  pièces  principales  dans  sa 
cassette). 

3  Procéd.,  p.  557  et  suiv..  590,  598  et  suiv. 
*  /'c.  p.  525. 

■>  /'/•..  p.  525,  522,  589,  537,  539,   540. 

6  Brantôme:  Biographie  générale  de  Didot,  t.  31,  p.  802,  etc. 


192  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

entra  au  château  :  il  trouva,  dans  une  première 
salle,  le  «lue  de  Valois  entouré  «les  vainqueurs. 
fest-à-dire  de  Jean  de  Saint-Gelais,  de  Pierre  de 
Pontbriant,  d'Artus  Gouflier  et  d'autres  gentils- 
hommes '.  Il  donna  encore  lecture  de  l'arrêt,  puis  il 
alla  recommencer  dans  la  chambre  de  Louise  de 
Savoie2,  puis  dans  la  salle  des  officiers  de  garde. 
Ensuite,  il  publia  le  même  arrêt,  avec  quelques 
coups  de  clairon,  à  Paris,  à  Angers,  à  Saumur, 
à  Tours3. 

Le  ministre  disgracié  se  retira,  avec  beaucoup 
de  grandeur  d'âme  et  de  philosophie,  au  château 
du  Verger,  d'où  il  ne  sortit  plus  guère  4  et  où  il 
mourut  quelques  années  plus  tard5,  laissant  à  ses 
(ils  une  grande  fortune  et  un  grand  nom. 

Pour  une  faible  femme,  isolée  et  persécutée 
comme  elle  se  disait,  Louise  de  Savoie  avait  dé- 
ployé une  virtuosité  extraordinaire  :  s'il  lui  avait 
fallu  remuer  la  France  entière  pour  instituer  un 
drame  politique  sans  exemple,  et  qui  demeura 
fameux,  elle  avait  très  artistiquement  brisé  les 
barrières,  recouvré  sa  liberté,  mis  hors  de  combat 

i  Arnaull  et  Guyot  du  Refuge,  Merlin  de  Suint-Gilles,  seigneur 
de  Saint-Cernin. 

2    ]'l'..    p.  'i  17-0  is. 

s  /'/•..  p.:i47,o.")0ets.,oo3.  Cf.  Saint-Gelais;  Lettres  deLouis  XII, 
1,  cl  ;  Rervyn  de  Lettenhove,  Lettres  et  négociations...,  11,261-268; 
La   Mure   111.   230  :  M<;i».  de  Bretagne,  111.  881. 

■'  K.  78.  il  2:  l'r.  2930,  SU;  Procéd.,  p.  *J32,  note;  fr.  nouv. 
acq.  3065,  r  163;  Fleuranges  ;  Brantôme,  édit.  Lalanne,  VII,  311. 

5  /'/■..  p.  776  et  s. 


LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE  19:J 

non  seulement  le  maréchal  de  Gié,  niais  même  la 
reine  et  bien  d'autres  personnages  imprudemment 
mêlés  à  l'affaire  :  le  sire  de  Graville,  qui,  après  un 
retour  insignifiant  de  faveur,  se  vit  flétri  et  pour- 
suivi1 ;  d'Albret,  contre  lequel  on  ressuscita  un 
vieux  débat,  où  il  perdit  le  comté  de  Castres  '. 

Malgré  sa  beauté  à  ce  point  de  vue,  le  procès 
du  maréchal  de  Gié  laissa  un  souvenir  des  plus  pé- 
nibles. Louise  de  Savoie  le  savait  si  bien  que,  dans 
son  Journal,  elle  omet  d'en  parler  ;  Jean  de  Saint- 
Gelais,  dans  son  Histoire  de  Louis  XII,  se  borne 
à  quelques  mots,  d'une  diplomatie  remarquable, 
sur  la  vertu  et  la  sagesse  de  Louise;  il  ajoute  que 
la  comtesse  demanda  pour  son  fils  un  gouverneur 
«  saige  et  honneste  »,  lorsque  «  celuy  qui  en  avoit 
eu  charge  en  estoit  hors,  pour  aucunes  raisons, 
lesquelles  je  me  passe  de  mettre  par  écrit  ».  Les 
enfants  de  Louise  eux-mêmes  trouvèrent  un  jour 
ce  souvenir  assez  lourd.  A  son  avènement,  Fran- 
çois Ier  n'osa  pas  destituer  de  suite  le  fils  aine  du 
maréchal  de  sa  charge  de  grand  échanson  :)  et  lui 
rendit  même,  après  Marignan,  les  anciennes  pus- 
sessions  de  son  père  en  Italie. 

1  Graville  dut  faire  îles  démarches  pour  arrêter  des  poursuites 
dirigées  contre  lui-même;  nommé  gouverneur  de  Paris,  le  parle- 
ment refusa  d'enregistrer  les  lettres,  et  sans  son  grand  âge  l'af- 
faire aurait  eu  des  conséquences  plus  graves  pour  lui.  <>n  l'accu- 
sait de  concussions  antérieures  (juill.  1506:  Lett.  de  Louis  XII.  I, 
64,66  . 

2  Luchaire,  Alain  le  Grand,  p.  38. 

3  Toutefois,  il  le  destitua  en  1516  (compte  de  1316;   fr.  21446V. 

13 


194  LIBÉRATION    DE    LOUISE    DE    SAVOIE 

Un  fils  cadel  du  maréchal,  François  de  Rohanr 
était  archevêque  de  Lyon,  où  il  jouissait  d'une 
réputation  médiocre  ;  Marguerite  de  Valois  lui 
témoigna  également  quelque  faveur1,  et,  en  1526, 
le  parlement  décida  d'assister  en  corps  aux  obsèques 
de  ce  prélat  pour  honorer  la  mémoire  de  son  père 2. 
Louise  de  Savoie,  seule,  garda  une  rancune  impi- 
toyable. Elle  qui  ne  voulait  pas  entendre  parler 
d'Angers,  elle  se  fit  attribuer,  en  1515,  le  duché 
d'Anjou,  et  son  premier  soin  fut  d'annoncer,  elle- 
même,  par  une  lettre  très  sèche,  à  Charles  de 
Rohan,  fils  du  maréchal,  qu'elle  lui  retirait  le 
commandement  d'Angers.  Elle  lui  enleva  aussi  la 
jouissance  de  la  seigneurie  de  Baugé  3. 

1  François  de  Rohan  est  l'auteur  d'un  petit  traité,  Fleur  de 
vertu,  dont  un  exemplaire  fut  transcrit  vers  1530  pour  Marguerite, 
d'après  M.  Delisle,  Cabinet  des  manuscrits,!,  186. 

'-'  Procéd.,  p.  783,  788;  Mém.  de  Bretagne,  111.  926;  Gallia 
Çhristiana,  IV.  181. 

"  Proc,  |).  78.1.  Chopin  et  un  mémoire  de  M.  île  Miromesnil, 
publié  par  M.  Marchegay,  Archives  d'Anjou,  I.  ±1.  donnent  de- 
l'engagement  de  Baugé  une  date  inexacte. 


VII 


ÉDUCATION  ET  MARIAGE  DES  ENFANTS  DE  LOUISE 
DE  SAVOIE 


Sagement,  Louise  et  ses  amis  étalèrent  peu  leur 
triomphe.  Pierre  de  Pontbriant  resta  à  Amboise, 
dans  la  foule  [  ;  son  frère,  François,  devint  péni- 
blement, vers  1510,  gouverneur  de  Blois  et  maître 
d'hôtel  du  roi  2  et  n'entra  réellement  à  la  cour  que 
sous  François  Ie'',  comme  grand  chambellan  de  la 
reine  3.  Jean  de  Saint-Gclais  se  tapit  dans  un  coin 
du  château,  silencieusement,  sans  retour  apparent 
de  faveur,  comme  un  simple  ami.  Le  17  juin  1506, 
au  mariage  de  sa  fille  unique,  Jeanne,  avec  Charles 
Chabot,  frère  d'un  des  jeunes  compagnons  du  duc 
de  Valois,  Louise  ne  parut  pas4;  deux  officiers  du 

1  Y.  l'État  de  la  maison  en  1506  (fr.  21478,  f°  35). 

2  Jarry,  Documents  sur  le  château   de  Chambord. 

3  Biblioth.,  de  Blois,  ms.  n°  103."j.  La  maison  royale  à  partir 
de  1515  fut  remplie  îles  Pontbriant. 

4  Fr.  2748.  267  et  s.:  fr.  11195. 


i'JO  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

château,  Jean  Je  Mareuil,  soigneur  de  Montmo- 
rcau  1,  et  Jean  Galveau,  servirent  de  témoins.  Jean 
essaya  de  remonter  le  courant  quelques  années 
après-,  en  écrivant  son  histoire  laudative  de 
Louis  XII  ;  il  échoua.  L'éclipsé  des  Saint-Gelais 
dura  jusqu'au  règne  de  François  Ie1'3. 

Quant  aux  fruits  immédiats  des  événements,  ils 
furent  moins  sensibles  que  l'on  aurait  pu  croire. 

La  maison  de  Louise  prit  une  certaine  ampleur: 
à  partir  de  1506,  elle  comprit  quinze  gentilshommes 
de  service,  douze  demoiselles  et  femmes,  et 
soixante-dix-huit  officiers  divers,  dont  deux  tapis- 
siers, un  tabourin  à  l'usage  du  jeune  comte,  un 
veneur  et  un  fauconnier.  Louise  s'attacha  comme 
secrétaire  un  jeune  poète,  François  Charbonnier, 
qui  devint  compagnon  de  son  fils  et  dont  nous 
parlerons  plus  loin  4.  C'était  un  beau  train  prin- 
cier... D'ailleurs,  la  cour  témoigna  encore  moins  de 
bienveillance  à  Louise  que  par  le  passé.  Jamais  la 

1  Fidèle  serviteur  de  la  maison,  il  mourut  le  30  septembre  1513, 
et  son  fds  François  lui  succéda  aussitôt  comme  chambellan 
;fr.  21478,  f°  39).  V.  ms.  Clairambault  944,  f.  78. 

2  En  1510. 

3  J.  619,  n°  28.  Merlin  ou  Nicolas  de  Saint-Gelais,  seigneur  de 
Saint-Séverin,  resta  seul  en  titre  dans  la  maison  (cl°  de  1506; 
fr.  21478,  f°35).  Alexandre  rentra  au  service  de  François,  lorsque 
le  prince  fut  émancipé  (cle  de  1513;  fr.  21478,  f"  39),  avec  Merlin 
et  avec  Jacques  de  Saint-Gelais.  seigneur  de  Maumont. 

4  La  dépense  du  personnel  se  monta  à  5,234  livres  par  an.  On 
retrouve  sur  la  liste  le  fidèle  Robinet  Testard,  enlumineur,  mais 
seulement  pour  35  livres  par  an  (fr.  21578,  f°  33;  compte  arrêté 
à  Amboise,  le  8  avril  1507). 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  107 

reine  ne  se  montra  plus  aigre,  plus  mécontente  : 
tout  devenait  entre  les  deux  cousines  prétexte  à 
piques  et  à  difficultés  ;  il  en  alla  ainsi  jusqu'à  la 
mort  d'Anne  de  Bretagne.  Louise  plia  de  nouveau. 
Nous  la  voyons  à  ce  moment  adresser  à  une  dame 
de  la  reine  une  lettre  des  plus  humbles  :  sans  la 
crainte  de  se  rendre  importune.  «  il  ne  se  passeroit 
guerres  de  jours,  dit-elle,  que  vous  ne  vous  aper- 
seussiez  de  ma  mauvaise  escripture  1  ». 

Sous  prétexte  d'associer  désormais  François  au 
gouvernement,  Louis  XII  lui  donna  expressément 
comme  tuteur  le  cardinal  d'Amboise,  avec  «  la 
tofalle  administracion  de  la  personne  ~  »...  c'est- 
à-dire  que,  selon  la  prédiction  du  maréchal  de  Gié, 
il  menaçait  de  retirer  à  Louise  de  Savoie  la  direc- 
tion de  son  fils.  Le  1er  janvier  suivant,  François 
souscrivit  le  traité  entre  la  France  et  l' Aragon, 
sous  le  contreseing  de  son  tuteur  3. 

Le  roi  fit  de  plus  en  plus  venir  François  près 
de  lui  ;  il  reprit  aussi  l'idée  d'éloigner  Louise  en 
la  remariant. 

Au  mois  de  septembre  1505,  il  la  reçut  quelques 
jours  à  Madon,  pour  l'entretenir  d'un  message  de 
Ferdinand  le  Catholique,  qui  demandait  sa  main. 
Louise  lit  des  difficultés;  elle  déclarait  le  prince 
trop  mûr  pour  ses  goûts  4.  Un  ambassadeur  d'An- 

1  Catal.  du  baron  de  Tréinont,  1,  892. 

*  8  octobre  150o:  R.  1639,  d.  3,  orig. 

?'K.  103!),  il.  3,  orig. 

4  Desjard'ms.  Négociations...,  11,  113:  Catalof/iie  des  documents 


198  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

gleterre  était  là,  et  il  fut  de  nouveau  question 
de  marier  Marguerite  de  Valois  en  Angleterre  ; 
or,  il  se  trouva  que,  cette  fois,  c'était  non  plus 
le  prince  de  Galles,  mais  le  vieux  roi  Henri  VII 
lui-même,  veuf  depuis  deux  ans,  qui  voulait  une 
jeune  femme.  Au  nom  de  son  roi.  lord  Herbert 
demanda  formellement  la  main  de  Louise  de 
Savoie.  Louise  hésita  encore,  ou  lit  mine  d'hésiter, 
et  finalement  articula  un  refus  ;  elle  ne  pouvait 
pas.  disait-elle,  s'éloigner  de  son  fils  [.  Repoussé 
par  la  mère,  le  diplomate  anglais,  avec  un  tlegme 
parfait,  demanda  la  fille.  Cette  fois,  Louise  ne  fit 
pas  d'objections.  Le  roi  accepta,  et  la  négociation 
s'entama  immédiatement  2. 

En  quittant  Madon,  lord  Herbert  emporta  une 
note  diplomatique,  où,  pour  rehausser  le  prix  de 
l'alliance,  le  roi  affectait  de  traiter  Marguerite 
comme  sa  propre  enfant  et  promettait  de  la  doter 
selon  l'usage  des  filles  de  France.  Peu  après,  un 
nouvel  ambassadeur  anglais,  lord  Somerset,  rap- 
porta la  réponse  :  elle  était  très  favorable  ;  Henri  VII, 
en  homme  pratique,  demandait  seulement  qu'on 
fixât  le  chiffre  de  la  dot,  insinuant  d'ailleurs  qu'on 
lui  parlait  aussi  d'une  princesse  espagnole  bien 
rentée.  Louis  XII  offrit  175,000  francs  et  un  trous- 

relatifs  à  l'histoire  de  France  conservés  aux  archives  de  la  Torre 
do  Tombo,  à  Lisbonne,  dans  les  Archives  des  Missions,  '2"  série, 
t.  V,  I,  n»  84. 

1  Desjardins,  126. 

2  Desjardins,  108,  126,  127,  150,  130.  131. 


ÉDUCATION    ET    MAKI  AGE    DES    ENFANTS  191> 

seau  '.  C'était  à  merveille.  La  chose  décidée,  on 
ne  craignit  plus  de  l'ébruiter2:  on  accomplit 
même  la  dernière  formalité,  qui  était  «l'on  aviser 
Marguerite.  Mais  voilà  que  l'enfant,  au  lieu  de 
s'incliner  suivant  l'usage  immémorial,  jeta  les 
hauts  cris.  Comment  !  on  voulait  remmener  dans 
un  pays  lointain,  au  parler  étrange  !  la  mariera  un 
roi,  c'est  vrai,  mais  à  quel  roi  !  un  vieux,  un  décré- 
pit !  Son  frère  allait  être  roi,  lui  aussi  :  est-ce 
qu'alors  elle  ne  trouverait  pas  un  jeune  et  riche 
et  noble  mari 3  sans  passer  la  nier  4  ? 

Ce  langage  si  moderne  dut  faire  scandale...  La  je  une 
personne  qui  le  tenait  représentait  un  monde  nou- 
veau, des  idées  spéciales.  Coquette,  line,  instruite5, 

1  J.  955,  ii'"  28,  2't;  Sandret,  Revue  des  questions  historiques,  1873, 
p,  210,211  ;  J.  Gairdner,  Ut/ers...  of Richard  III.  II,  133-142,  143, 
146. 

2  Deuxième  voyage  de  Philippe  le  Beau,  publié  par  Gachard, 
p.  402. 

3  Ceci  rappelle  une  jolie  lettre  qu'une  certaine  Agnès  (?)  de 
Bourbon  écrivait  d'Aigueperse,  le  4  niai,  an  marquis  de  Mantoue  : 
«  Je  vous  prie  que  me  vouliés  trouver  ung  beau  mary,  bien 
riche  é  bien  saige,  pour  ce  que  je  vous  prometz  par  nia  foy  que  ne 
vous  feré  point  de  honte,  mes  très  grant  honneur;  et  à  vous  et  à 
lui  donneré  à  cognoistre  que  je  suis  yssue  de  sang  royal,  et  que 
je  suis  avec  cella  bonne  ménagière.  »  (Publiée  par  M.  A.  Baschet, 
Société  de  l'IIist.  de  France.  Notices  et  Documents,  297.) 

4  D'après  Jean  d'Auton,  l'affaire,  débattue  plusieurs  fois  en  con- 
seil, y  donna  lieu  à  de  grandes  discussions.  Marguerite  étant  sœur 
de  l'héritier  du  trône,  on  craignait,  a  défaut  d'héritiers  mâles, 
de  voir  reparaître  des  prétentions  contraires  a.  la  loi  salique.  A  la 
lin,  le  Conseil  aurait  décide  de  refuser.  La  raison  alléguée  par  Jean 
d'Auton  est  bien  mince,  et  son  récit  est  contredit  par  les  faits. 

5  Robert  Frescher,  ancien  familier  de  la  maison  d'Angoulême 
et  auteur  du  Songe  de  Charles  de  Coétivy,  seigneur  de  Taille- 
bourg,    lui    offrait,  avec  ce  Songe,  une  traduction  d'un  ouvrage 


200  ÉDUCATION    ET    MAKIAGE    DES    ENFANTS 

spirituelle1,  le  goût  raffiné,  la  pensée  libre-,  la 
morale  aimable,  elle  ressemblait  à  la  marguerite, 
cette  fleur  qui  passait  pour  s'ouvrir  toujours  du 
coté  du  soleil  et  dont  on  disait  que  la  graine  ressus- 
citait les  morts3,  mais  elle  ajoutait  comme  Racine: 

<(   Que  me  sert que,  ranimant  la  poussière, 

Elle  rende  aux  morts  la  lumière, 
Si  l'amour  ne  l'anime  pas  ?  » 

Habituée  à  une  atmosphère  concentrée  d'amitié, 
d'amour,  elle  voulait  effeuiller  doucement  sa  vie, 
tout  au  moins  sa  jeunesse,  en  plein  soleil,  loin  du 
brouillard  de  la  Tamise  et  pas  avec  un  vieux  poten- 
tat, ce  qui  fait  l'éloge  de  ses  intentions  ;  elle  voulait 
jouir  des  choses  exquises  4,  «  jamais  oisive  ni  mé- 
lancolique, »  selon  son  mot,  parler,  causer,  rimer, 
s'amuser,  en  artiste  passionnée  et  passionnante. 
Elle  cultiva  au  plus  haut  degré  l'art  d'ensorceler 

de  Pic  de  la  Mirandole,  Le  livre  de  la  doctrine  salutaire  IV.  Jlii). 

1  Sainte-Marthe,  dans  son  oraison  funèbre,  dit  qu'à  quinze  ans 
elle  était  femme  d'esprit. 

2  Marguerite,  sur  plus  d'un  point,  ressemblait  à  sa  mère, 
notamment  en  ce  qui  concerne  la  superstition.  On  s'étonne  de 
voir  une  femme,  aussi  délicate,  et  si  exempte  de  préjugés,  racon- 
ter, sans  la  moindre  émotion,  qu'elle  fit  envoyer  aux  galères  un 
officier  d'Alençon  suspect  de  sortilèges  contre  sa  vie. 

'■'■  l.e  dil  de  la  Marguerite  (fr.  Si-'!.  f°  L66  v"). 

1  Selon  s,i  devise  :  Non  inferiora  secutus,  avec  un  souci  (Hila- 
rion  de  Coste,  Eloges  et  vies,  II,  l'77:  Brantôme,  VIII,  115).  Cette 
devise  est  un  hémistiche  de  Virgile,  qui  fut  repris  ensuite  par  le 
poète  Jean  de  la  Taille  (V.  notre  édition  des  Œuvres  de  Jean  de 
la  Taille.  1. 1).  Le  P.  Bouhours,  cite  par  M.  Génin  (Lettres  de  Mar- 
guerite d'Angoulême.  I.  p.  9,  n.  1),  estime  qu'elle  aurait  dû  mettre 
Non  inferiora  sera  la... 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  201 

les  hommes,  peut-être  aussi  celui  de  s'en  garer.  Le 
DêcaméronîvX,  je  crois,  sa  bible  et  son  bréviaire  '. 

Le  public,  qui  n'y  comprenait  rien,  s'obstinait  à 
lui  chercher  quelque  brillant  mariage  au  dehors; 
en  1506  encore,  on  répandit  le  bruit  de  ses  fian- 
çailles avec  le  prince  Christiern  de  Danemark'. 
Il  n'en  était  rien. 

Elle  avait  son  plan.  Oui.  depuis  l'âge  de  neuf 
ans,  son  cœur  ne  lui  appartenait  plus.  Il  y  a  là  tout 
un  petit  roman,  que  nous  connaissons  de  première 
main,  car  Marguerite  s'est  plu  à  le  narrer  minu- 
tieusement elle-même,  dans  la  Xe  Nouvelle  de 
YHeptaméron.  Seulement,  par  un  scrupule  facile 
à  comprendre,  elle  brouille  légèrement  les  dates, 
et  elle  donne  à  ses  héros  des  noms  supposés.  Ses 
auditeurs,  qui  connaissaient  déjà  l'histoire,  s'y  re- 
trouvaient facilement,  et  ils  le  disent.  Pour  nous,  le 
problème  était  un  peu  plus  compliqué.  Cependant, 
nous  avons  réussi  à  le  déchiffrer,  et  même  à  com- 
pléter le  récit  avec  des  documents  contemporains. 

Deux  jeunes  princes,  amis  de  son  frère,  s'em- 
pressaient  particulièrement    auprès   d'elle.    L'un, 


i  II  existe  encore  (ms.  l'r.  231)  un  très  bel  exemplaire  «le  La  tra- 
duction de  Boccace  faite  pour  le  due  de  l'.erry  à  la  On  du 
xiv1'  siècle,  exemplaire  qui  a  dû  être  souvent  feuilleté  par  la  jeune 
Marguerite,  car  il  l'ut  exécuté  pour  sa  mère  et  pour  son  frère,  sous 
le  règnede  Louis  XII.  La  miniature  de  tête,  qui  représente  l'au- 
teur et  le  traducteur,  porte  sur  le  socle  d'un  pupitre  l'écu  d'An- 
goulê Savoie,  et  sur  les  quatre  vitraux  du  fond  Orléans  (c'est- 
à-dire  Angoulême  avec  la  guivre  de  Milan).  Savoie. 

2  Le  Glay,  Négociations...,  I.  153. 


202  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

le  jeune  duc  de  Cardone,  c'est-à-dire  tTAlençoii, 
de  trois  ans  plus  âgé,  orphelin,  élevé  par  une 
mère  fort  distinguée,  mais  peu  distingué  lui-même, 
ne  passait  pas  pour  bien  séduisant,  quoiqu'il 
n'eût  sans  doute  pas  encore  l'esprit  aussi  lourd  et 
aussi  morose  que  par  la  suite.  A  l'époque  où 
remonte  l'origine  de  notre  roman,  en  1501,  le  roi 
croyait  bien  faire  de  le  marier  à  Suzanne  de  Bour- 
bon, la  plus  riche  héritière  de  France  ;  on  célébra 
même  les  fiançailles1.  Mais,  comme  ni  de  part  ni 
d'autre  on  ne  s'y  portait  avec  beaucoup  d'empres- 
sement, la  mort  du  duc  de  Bourbon  suffit  à  les 
rompre. 

L'autre  enfant,  Y  Infant  fortuné,  n'était  point 
1'  «  Infant  de  Navarre  »,  Jacques  de  Foix,  per- 
sonnage peu  recommandable  2,  qui  mourut  pré- 
cisément en  1501,  à  l'âge  de  trente  ans.  Nous 
restons  donc  en  présence  du  seul  Infant  de  la 
cour  de  France,  une  brillante  ligure,  «  l'Infant 
de  Fouez  »,  le  séduisant,  l'illustre  Gaston  de  Foix, 
contemporain  du  duc  d'Alençon,  et  qui  mérite 
excellemment  l'épithète  d'Enfant  de  la  Fortune, 
car,  dans  sa  courte  vie.  jusqu'à  la  mort  héroïque 
qu'il  trouva,  à  vingt-trois  ans,  sur  le  champ  de 
bataille  de  Ravenne,  tout  lui  sourit.  C'était,  dans 
l'existence  commune, un  silencieux3,  un  modeste..., 


1  La  Mure.  Hist.  des  ducs  de  Bourbon,  II,  i'.il. 

2  V.  notre  livre  La  Veille  de  lu  Réforme,  p.  359. 

3  V.  Rio,  Art  chrétien,  III.  134. 


ÉDUCATION"  ET  MARIAGE  DES  ENFANTS      203 

mince,  pâle,  on  L'appelait  «  la  Colombe  »  ;  brus- 
quement il  s'animait,  loyal,  pétillant  de  bravoure 
et  d'ardeur,  et  alors  il  avait  le  don  d'entraînement  ; 
plus  tard,  les  femmes  ratï'olaient  de  lui,  aussi  bien 
que  ses  troupes,  dont  il  tira  des  actes  d'une  har- 
diesse prodigieuse.  On  le  vit.  comme  le  prince  de 
Condé,  courir,  voler,  et  ses  soldats  avec  lui,  cl 
surnommé  en  Italie  «  La  Foudre  ».  Le  roi.  qui 
l'aimait  comme  un  (ils,  l'éleva  pour  les  armes', 
et  s'en  séparait  si  peu,  que,  dès  1499,  il  voulut 
l'emmener  à  Milan  2.  Marguerite,  fort  peu  portée 
vers  le  duc  d'Alençon,  donna  à  Gaston  tout  son 
cœur  :  lui.  de  son  cùté,  ne  paraissait  pas  insen- 
sible. Dans  l'intimité  d'Amboise,  on  échafaudait 
à  cet  égard  des  projets  enthousiastes.  Nous  au- 
rons, disait  une  des  demoiselles  d'honneur,  «  le 
plus  beau  couple  de  la  chrétienté...  C'est  l'un  des 
plus  beaux  et  plus  parfaits  jeunes  princes  qui 
soient...    » 

Or,  il  arriva  qu'un  jeune  chevalier  de  dix-neuf 
ans,  décoré  du  nom  d'Amadour  dans  la  chronique, 
et  que  nous  reconnaissons  facilement  pour  l'amou- 
reux professionnel  du  temps,  Guillaume  Goufiier, 
seigneur  de  Bonnivet3,  vint  à  Chaumont-sur-Loire 
avec  son  chef,   le  sire  de  Chaumont,  faire  sa  cour 


'  Gaston  commandait  nominalement,  dès  1501,  50  lances,  que 
tenait  son  lieutenant,  Roger  de  Béarn. 
2  V.  notre  édition  de  Jean  d'Auton,  1.  99,  106. 
2  Fr.  2927,  f°  loi  v".  11  s'appelait  alors  Boissy, comme  son  frère. 


204  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

au  roi1.  Sorti  des  brillants  pages  de  Charles  VIII, 
allié  du  cardinal  d'Amboise,  Bonnivet  servait  à 
Milan  comme  lieutenant  dans  la  compagnie  du 
marquis  de  Mantoue  2  ;  c'est  là  qu'il  conquit  le  nom 
d'Amadour,  notamment  près  de  certaine  com- 
tesse  fort  enviable3.  Gros,  solide,  le  nez  aquilin.  la 
barbe  clairsemée,  la  figure  mâle  et  fière,  l'œil 
intelligent,  l'air  jovial  et  spirituel  d'un  jeune 
homme  à  succès4,  il  ressemblait  très  peu,  comme 
on  voit,  à  Gaston  de  Foix. 

Louise  de  Savoie  passa  à  Ghaumont  :  Bonnivet, 
naturellement,  fut  la  saluer  avec  son  chef;  il  vit 
Marguerite,  la  trouva  ravissante,  et.  en  dépit  de 
toutes  les  considérations  qui  se  présentaient  à  son 
esprit,  résolut  de  l'aimer;  il  alla  la  revoir  à  Tours 
et  décidément  lui  voua  son  ardeur.  Dès  lors,  pour 
se  rapprocher  d'elle,  pas  de  machiavélisme  qu'il  ne 
déployât.  Il  découvrit  aux  environs  d'Amboise  une 
jeune  fille,  riche  et  d'ailleurs  laide,  selon  l'usage, 
Bonaventure  du  Puy  du  Fou,  qui  appartenait,  par 
ses   parents,    à  la  plus   étroite   intimité  du     chà- 


1  Tous  ces  noms  sont  très  légèrement  démarqués  dans  la  Nou- 
velle de  VHcptaméron,  qui  appelle  Blois  <^  Tolède  »,Tours«  Sara- 
gosse  »,  le  Plessis-lès-Tours  «  la  Jasserye  »,  et  Ghaumont  «  ung 
villaige  (entre  les  deux  villes)  qui  estoit  au  vice-roy  de  Catha- 
loigne  ■•. 

-  Jean  d'Auton;  fr.  26113,  1245. 

:'  Heptaméron,  Nouvelle  XIV. 

4  Dessin  de  la  collection  de  Chantilly,  m  i  nia  tare  de  Jean  Clouel 
dans  la  Guerre  gallique,  fr.  13429;  tous  deux  reproduits  par 
M.  Bouchot,  Les  Clouet,  p.  14. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  205 

teau.  La  voir,  s'en  faire  aimer,  ne  lui  qu'un  jeu 
pour  notre  héros;  il  se  heurta  à  des  difficultés 
plus  sérieuses  lorsqu'il  voulut  l'épouser,  car,  saut' 
en  bonne  mine  et  en  réputation,  il  n'apportait 
qu'une  dot  très  mince  ',  et  le  vieux  sire  d'Amail- 
lou,  père  de  la  demoiselle,  semblait  d'humeur 
peu  enthousiaste.  Bonnivel,  par  ses  ramifications 
à  la  cour,  trouva  moyen  d'intéresser  un  favori  de 
la  reine-,  il  obtint  ainsi  une  intervention  de  la 
reine  et,  par  conséquent,  du  roi.  Louise  de  Savoie 
et  Marguerite,  aussi,  mises  au  courant  du  pseudo- 
roman par  leurs  demoiselles,  peignirent,  de  con- 
fiance, au  «  vieil  et  avaricieux  »  père  les  vertus  de 
son  futur  gendre;  le  bonhomme  céda  enfin.  Bonni- 
vet revint  donc  à  la  cour  pour  les  fêtes  de  1500; 
il  put  s'y  repaître  de  la  vision  de  son  amour, 
et  il  épousa  sa  laide  héritière  3.  Comme,  en 
même  temps  4,  son  frère.  Artus  (iouffier  5  de 
Boissy  °,  entrait  au  service  de  Louise  de  Savoie, 

1  Le  partage  de  famille,  du  13  avril  1306,  avaril  son  mariage, 
lui  attribua,  pour  tous  biens,  les  seigneuries  de  Bonnivet,  de 
Lavau-Gouffier  et  du  Rougnon. 

2  Probablement  René  de  Cossé  qui  avait  épousé,  le  2  février 
1503,  la  sœur  de  Bonnivet,  Charlotte  Gouffier,  gouvernante  des 
enfants  de  France.  Comme  nous  l'avons  dit,  René  de  Cossé, 
favori  de  la  reine,  avait  obtenu  contre  Gié,  la  seigneurie  de  Bris- 
sac:  Àmaillou  avait  été  mis  à  la  retraite  par  le  même  Gié. 

3  Le  14  juin  1506. 

4  Vers  1505. 

5  Fils  de  Guillaume  Gouffier  et  de  Philippe  de  Montmorency  ; 
en  premières  noces,  Guillaume  avait  épousé  Louise  d'Amboise. 

6  Saint-Gelais  ;  Brantôme,  I,  218.  V.  son  portrait  par  Jean 
Clouet,  repr.  par  Bouchot,  Les  Clouet,  p.  9. 


206  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

il  se  trouva  en  pleine  sécurité  et  en  plein  bon- 
heur '.  11  plut  beaucoup  par  sa  bonne  tenue,  par 
son  savoir-faire.  La  comtesse  le  recommanda  à  ses 
enfants;  Marguerite,  bien  innocemment,  le  prit  en 
amitié  et  lui  fit  confidence  de  sa  passion  pour 
Gaston  de  Foix.  Bonnivet,  par  diplomatie,  feignit 
d'entrer  dans  ses  vues;  sans  cesse,  il  lui  parlait  de 
Gaston...  Peu  de  temps  après,  la  guerre  l'obligea 
à  partir. 

Deux  ans  environ  s'écoulèrent,  pendant  lesquels 
Bonnivet,  condamné  à  de  bien  rares  visites,  ne 
put  qu'entretenir  avec  sa  femme  une  correspon- 
dance suivie  ;  Marguerite  y  apparaissait  sans  cesse. 
elle  prenait  même  la  plume  çà  et  là  pour  ajouter 
quelques  lignes  ;  tout,  parlait  d'elle  au  malheureux, 
dont  l'âme  s'exaltait  à  la  fois  par  la  privation  et 
le  contentement. 

Enfin,  l'heure  du  retour  vint  à  sonner.  Bonnivet 
fut  reçu  en  ami,  traité  en  frère;  il  pouvait  entrer 
à  toute  heure;  malgré  tout,  il  parut  bientôt  plier 
sous  le  faix  d'une  tristesse  énorme:  énigme  cruelle, 
et  bien  de  nature  à  attirer  l'attention  des  personnes 
délicates!  Une  belle  dame  du  château,  «  fière  et 
expérimentée  en  amour,  »  ne  fut  pas  des  dernières 
à  s'en  apercevoir;  elle  prit  le  jeune  homme  en 
pitié  et   se  dévoua  spontanément   pour  le  sauver. 

'•  TU.  Gouffier;  Clairauabault,  782 : £rf. ,  944,  f.  :JS  ;  fr.  17i>i>i.  ^39: 
Galantine»,  1  c<>nli  <lel  Forese  fil  i  Gouffier  de  Boysi  Milano,  1880. 
in-8°. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  207 

Ello  lui  parla  donc  avec  sympathie  ;  elle  ne  lui 
cacha  pas  son  étonnement  de  le  voir,  lui,  le  victo- 
rieux par  excellence,  rivé  [tour  ainsi  dire  à  une 
de  ces  personnes  qu'on  n'a  sûrement  pas  épou- 
sées pour  leurs  beaux  yeux;  au  lieu  de  répondre 
comme  on  devait  s'y  attendre,  Bonnivet  hésita,  se 
retrancha  dans  des  phrases  vagues,  dans  des  sub- 
terfuges, dans  je  ne  sais  quelles  banalités  de  vertu. 
La  dame,  piquée  au  jeu,  se  jura  de  découvrir  le  fin 
mot  de  l'affaire;  elle  observa  ;  son  expérience  ai- 
dant, elle  devina,  et  elle  prit  le  malin  plaisir  de 
laisser  voir  qu'elle  savait.  Voilà  Bonnivet.  réduit 
au  désespoir.  Toute  réflexion  faite,  il  ne  trouva 
pas  d'autre  ressource  que  de  prendre  un  grand 
parti.  Pendant  un  de  ces  agréables  tête-à-tête 
qu'autorisaient  les  mœurs  du  château,  un  jour 
qu'il  causait  avec  Marguerite,  tous  deux  appuyés 
sur  le  bord  d'une  fenêtre  et  loin  des  humains, 
il  se  risqua,  après  bien  des  circonlocutions,  à 
avouer  en  termes  enflammés  la  cause  de  son  zèle; 
il  parlait,  d'ailleurs,  de  Gaston  de  Foix,  il  ne  solli- 
citait pour  lui-même  (mais  cela  avec  instance) 
que  l'honneur  de  servir  sa  princesse  ;  en  cas  de 
refus,  disait-il,  c'en  était  fait  de  lui,  il  renonçait 
aux  armes  et  à  la  vertu.  La  conversation  devenait 
épineuse;  à  cet  incandescent  discours,  Marguerite 
avait  un  peu  baissé  les  yeux,  pâli  un  peu;  elle 
reprit  doucement  son  chevalier,  en  lui  disant 
qu'elle  ne  comprenait    pas    pourquoi   tant  de   pa- 


208  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

rôles,  puisqu'il  avait  tout  ce  qu'il  demandait.  Lui, 
de  riposter  avec  àme  que  maintenant  il  sentait 
bien  qu'il  ne  lui  restait  plus  qu'à  partir,  puisqu'il 
voyait  son  secret  découvert.  Elle  dit  que  non  ; 
«  elle  se  fiait  entièrement  à  son  honneur,  —  à  sa 
vertu;  —  elle  ne  lui  en  voulait  pas  du  tout».  Cer- 
tainement, elle  ne  lui  en  voulait  pas  !  Elle  avoue 
très  bien  qu'elle  sentit  dans  son  cœur  quelque 
chose  de  nouveau.  Mais,  précisément  depuis  ce 
moment,  il  lui  fut  impossible  de  ne  pas  trahir, 
malgré  elle,  un  certain  sentiment  de  gène,  de 
réserve,  en  sorte  que  Bonnivet,  l'âme  de  plus  en 
plus  tumultueuse,  finit  par  s'exiler...  Marguerite 
lui  écrivit  alors  de  revenir. 

En  conclurons-nous  qu'elle  commençait  à  oublier 
Gaston?  Je  ne  le  pense  pas,  cependant  elle  aimait 
Bonnivet,  d'un  amour  de  pensionnaire,  doux, 
vague,  jaloux  môme  !  Elle  était  jalouse  !  Ce  petit 
nuage,  que  les  menaces  et  les  habitudes  de  Bonni- 
vet nous  laissaient  pressentir,  s'éclaircit  ;  tout  s'ar- 
rangea, et,  sous  l'œil  bienveillant  de  Louise  de 
Savoie,  les  deux  amoureux  semblaient  enfin  tran- 
quilles et  heureux,  lorsque  l'annonce  d'une  nou- 
velle guerre  vint  tout  d'un  coup  troubler  leur  azur. 
En  disant  encore  adieu  à  Bonnivet,  puisqu'il  le 
fallait,  Marguerite  lui  promit  bien  d'emmener 
partout  sa  femme  (on  parlait  toujours  d'un  ma- 
riage à  l'étranger).  Bonnivet  partit  :  naturelle- 
ment très  brave,  il  accomplit  divers  exploits,  bien 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    I>F.S    ENFANTS  209 

entendu  en  l'honneur  de  sa  dame  ;  mais  il  cul  le 
malheur  de  tomber  aux  mains  de  l'ennemi  '  :  de 
là  un  long  et  sérieux;  éloignement,  et  un  grand 
chagrin  de  Marguerite,  qui,  à  défaut  de  rançon, 
multipliait  les  jeûnes  et  les  pèlerinages,  pour  obte- 
nir du  Ciel  la  délivrance  de  l'ami. 

Cependant,  le  temps  faisait  son  œuvre.  Après 
ses  dix-sept  ans  sonnés,  Marguerite  se  trouva  dans 
la  nécessité  d'en  finir  avec  les  simples  marivau- 
dages et  de  prendre  dûment  un  mari.  Le  ducd'Alen- 
çon  s'adressa  au  roi  et  à  la  reine  :  il  obtint  l'appui 
de  la  reine,  et  le  roi  lui-même,  malgré  sa  répu- 
gnance à  s'occuper  encore  des  affaires  de  la  jeune 
cousine  2,  céda,  selon  l'habitude,  aux  désirs  de  sa 
femme  et  fit  la  proposition.  Louise  accepta...  A 
cette  nouvelle,  Marguerite  éprouva  d'abord  un 
violent  saisissement;  comme  il  fallait  se  décider 
et  que  Gaston,  éloigné,  malade  3,  semblait  l'avoir 
oubliée,  elle  se  résigna  pourtant,  en  disant  que 
«  Dieu  fût  loué  de  tout  »,  mais  cela  n'alla  pas  sans 
secousses.  Elle  renfonçait  ses  larmes.  Kilo  tomba 
malade    et,    «    pour    se    restaurer,    épousa    celui 

'  En  1513  seulement  ;  Bonnivet  fut  rail  prisonnier  à  la  bataille 
<les  Éperons  par  les  Anglais  {Gens  de  Tunis,  selon VHeptaméron), 
avec  le  duc  de  Longueville  (le  duc  de  Nagères). 

2  Desjardins,  Négociations,  11,  126. 

?•  (iaston,  émancipé,  le  :>•'{  octobre  1307,  pour  ses  dix-huif  ans 

lï.    2917,19),  étail    devenu    gouverneur   du    Dauphiné  le   l!   dé- 

cembrelo03  (fr.  1604,  f°s  18,  19;  titres  Foix,  u"  365).  Ou  venait  de 

parler  de  son  mariage  avec  Jeanne  la  Folle,  veuve  de  Philippe 

Je  Beau;  mais,  comme  le  dit  Marguerite,  il  en  aimait  une  autre. 

li 


210  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENTANTS 

qu'elle  eût  Lien  voulu  changer  à  la  mort  ».  Le 
7  octobre  1509,  on  se  demandait  encore  si  le 
mariage  aurait  lieu  ',  et  il  eut  lieu  le  9  :  le  duc 
d'Alençon,  émancipé  le  jour  môme,  signa  son  con- 
trai ',  et,  à  sept  heures  du  soir,  le  cardinal  Guibé 
bénissait  l'union.  La  reine,  toujours  heureuse  d'af- 
firmer son  influence,  fit  les  frais  de  la  cérémonie. 

Marguerite  reçut  une  dot  de  00,000  écus,  avec 
le  comté  d'Armagnac.  Après  quelques  joutes  d'ap- 
parat, où  Gaston  de  Foix  reparut  très  brillam- 
ment 3,  son  mari  l'emmena  assez  vite  au  château 
d'Alençon  passer  deux  mois. 

On  pense  bien  que  ce  fâcheux  incident  ne  pou- 
vait pas  nuire  à  Bonnivet.  Un  jour  que  Marguerite 
se  trouvait  à  Blois  avec  son  mari  et  sa  belle-mère, 
ou  lui  annonça,  à  brûle-pourpoint,  le  retour  de 
l'amoureux.  Détail  qui  la  peint  bien  :  pour  ne  pas 
trahir  son  émotion,  elle  se  mit  à  la  fenêtre  et 
attendit  le  passage  de  Guillaume,  afin  de  s'habituer 
à  le  revoir  avant  de  le  retrouver.  Il  entre  :  elle 
se  jette  à  soncouetl'embrasse,  puis  elle  le  présente 
à  sa  belle-mère,  et  nous  laissons  deviner  ensuite 
leurs  propos.  Lorsque  Marguerite  vint  à  raconter 
son  mariage  et  à  parler  de  Gaston,  elle  ne  put 
retenir  ses  larmes,  mais  c'était  des  larmes  douces; 
ell»'  prenait,   dans  son  cœur,    la   résolution  de  se 

1  Desjardins,  Négociations,  II,  426. 
-  !  p.  2928,  I'"  23. 
:  Saint-Gelais. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  211 

consoler  pair  l'amitié  du  jeune  chevalier.  Hélas!  La 
fatalité  s'acharnait!  Une  catastrophe  bien  impré- 
vue éclata  pou  après  :  Bonnivet  perdit  sa  femme, 
c'est-à-dire  le  motif  plausible  de  son  séjour  et, 
par  une  coïncidence  fâcheuse,  il  reçut  presque 
immédiatement  du  roi  l'ordre  de  partir.  Il  suc- 
combe à  l'épreuve,  il  tombe  malade  et  prend  le 
lit  :  Marguerite,  non  moins  émue,  vient  à  son 
chevet,  ils  mêlent  leurs  larmes,  elle  le  serre  dans 
ses  bras,  elle  l'embrasse...  Guillaume,  hors  de  lui, 
se  permet  pour  la  première  fois  quelques  privautés; 
Marguerite  s'étonne  et  lui  demande  ce  qu'il  vent. 
Sans  répondre,  il  se  livre,  avec  l'énergie  du  déses- 
poir, à  de  telles  démonstrations  que  la  princesse 
pousse  des  cris...  Enfin,  on  arrive  assez  laborieu- 
semenl  à  s'expliquer  :  Guillaume  rappelle  ses  res- 
pects prolongés,  ses  vœux  ;  maintenant  que  Mar- 
guerite a  un  mari  et  «  son  honneur  couvert  »  :  ... 
«  Quel  tort  vous  fais-je,  s'écrie-t-il,  de  demander 
ce  qui  est  mien  ?  Par  la  force  d'amour,  je  vous  ai 
gagnée  !  Celui  qui  le  premier  a  eu  votre  cœur  a 
si  mal  poursuivi  votre  corps,  qu'il  a  mérité  perdre 
le  tout  ensemble.  Celui  qui  possède  votre  corps 
n'est  pas  digne  d'avoir  votre  cœur;  par  quoi, 
même  le  corps  n'est  sien...  »  et,  parlant  ardem- 
ment, violemment,  il  disait  sa  constance,  son  dé- 
sespoir... 

Marguerite   répondait  à  ce    raisonnement  avec 
douceur,  avec  une  mélancolie  poignante  :  «  Certai- 


212  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

nemcnt,  elle  ne  pouvait  souffrir  son  mari!  Quant  à 
M.  de  Foix,  il  en  aimait  une  autre...  Elle  qui,  dans 
son  chagrin,  avait  cru  trouver  un  ami  !  »  Bonnivet 
parut  s'amollir  et  présenta  quelques  excuses.  Mais 
Marguerite  ne  crut  pas  à  leur  sincérité  :  le  charme 
était  rompu.  Ils  se  séparèrent.  Marguerite,  elle  le 
raconte,  pendant  bien  des  journées,  ne  put  rien 
faire  que  pleurer.  Elle  aimait!  Avant  son  départ 
définitif,  Bonnivet  vint  passer  une  soirée  avec 
Louise  de  Savoie,  et  lui  avoua  son  amour.  Proba- 
blement, il  ne  lui  apprenait  pas  grand'chose:  en 
tout  cas,  Louise  de  Savoie,  beaucoup  moins  sévère 
que  sa  fille  sur  ce  chapitre,  prit  fort  bien  la  con- 
fidence; elle  serra  Bonnivet  sur  sa  poitrine,  le 
baisa  comme  un  fils  et  se  chargea  de  lui  faire  écrire 
par  Marguerite.  En  effet,  il  reçut,  à  l'armée,  des 
lettres  de  Mme  d'Alençon;  des  lettres  compassées, 
froides,  qu'on  sentait  dictées,  et  il  se  consumait. 
Au  bout  de  quelque  temps,  il  obtint  une  mission 
près  du  roi,  et,  sachant  que  la  comtesse  avait  en  ce 
moment  sa  tille  avec  elle,  il  lui  lit  demander, 
un  soir,  de  vouloir  bien  le  recevoir  à  son  passage, 
qui  devait  se  produire  assez  tard  dans  la  nuit. 
Louise,  ravie,  s'empressa  d'informer  Marguerite, 
«  et  l'envoya  déshabiller  en  la  chambre  de  son 
mari,  afin  qu'elle  fût  prête,  quand  elle  la  mande- 
rait et  que  chacun  fût  retiré  ».  Sans  rien  objecter 
à  la  volonté  maternelle,  Marguerite,  au  lieu  d'obéir, 
alla  se  prosterner  dans  son  oratoire,  et,  là,  elle  saisit 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  ll-l 

une  pierre  et  s'en  laboura  tout  le  visage,  au  point 
d'avoir  le  nez,  la  bouche,  les  yeux  tuméfiés  ou  san- 
glants. Lorsque  le  moment  fut  venu,  sa  mère  la 
découvrit  en  cet  état  ;  elle  la  lit  panser  en  toute 
hâte,  et  l'envoya  rejoindre  Bonnivet,  pendant 
qu'elle-même  retournait  tranquillement  tenir  son 
cercle  jusqu'à  l'heure  habituelle.  A  peine  en  tète- 
à  tête  avec  Marguerite,  Bonnivet,  les  yeux  étince- 
lants,  le  visage  en  feu,  saisit  dans  sa  forte  main  les 
deux  petites  mains  de  la  princesse  et  l'attira  à  lui 
brusquement,  brutalement.  Elle  résistait,  elle  sup- 
pliait, elle  lui  rappelait  le  passé,  elle  lui  montrait 
son  visage  en  sang  :  il  n'entendait  rien.  Alors,  elle 
appela  sa  mère  à  grands  cris.  Louise  accourut.  Cette 
brève  scène,  si  accentuée,  se  termina  encore  par 
des  explications  embarrassantes. 

Louise  en  conserva  un  fort  mauvais  souvenir  : 
après  le  départ  de  Bonnivet,  elle  morigéna  sa  fille, 
pour  sa  pruderie  ridicule,  pour  sa  déraison,  son 
inconséquence  de  «  haïr  toutes  choses  qu'elle  ai- 
mait »  ;  elle  lui  en  voulut  tellement  qu'elle  la 
bouda  pendant  longtemps  et  qu'elle  refusait  de  lui 
parler.  Prise  entre  son  mari  et  sa  mère,  la  pauvre 
Marguerite  essaya  de  leurrer  un  peu  Guillaume, 
que,  d'ailleurs,  elle  continuait  à  aimer. 

Les  mœurs  ont  beaucoup  changé,  et  nous  ne 
comprenons  pas  toujours  très  bien  celles  de  ce 
temps-là.  Il  ne  faut  pas  les  mesurer  à  notre  aune. 
Probablement,   en    bonne    conscience,   Louise    de 


214  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

Savoie  ne  croyait  pas  devoir  se  montrer  antre 
pour  ses  enfants  que  pour  elle-même.  Certains  de 
ses  contemporains,  qui  ne  valaient  pas  beaucoup 
mieux  qu'elle,  l'en  ont  pourtant  blâmée,  et,  sans 
être  un  saint,  Cornélius  Agrippa  a  lancé  cette  grosse 
invective  :  «  Il  y  a  des  mères  qui  se  font  les  proxé- 
nètes de  leurs  lils  l.  » 

On  ferait  tort  à  Bonnivet,  si,  après  les  événements 
que  nous  venons  de  raconter,  on  le  croyait  à  bout 
d'artiiiees.  L'avènement  de  François  Ier  le  porta  au 
pinacle,  et  il  en  profita  pour  s'aviser  d'un  expédient 
assez  singulier  '.  Il  établit  dans  son  château,  nous 
ne  savons  au  juste  comment,  une  trappe  habile- 
ment dissimulée  dans  les  boiseries,  afin  de  mettre 
en  communication  deux  chambres.  Et  un  jour,  ou 
pour  mieux  dire  une  nuit,  que  Marguerite  recevait 
son  hospitalité  avec  la  cour,  elle  se  réveille  en 
sursaut  :  un  homme  venait  de  se  glisser  dans  son 
lit.  Tout  en  se  défendant,  dit-elle,  àcoupsde  dents, 
à  coups  d'ongles,  elle  pousse  des  cris  ;  la  dame 
d'honneur  se  précipite  en  chemise  ;  l'homme  saute 
du  lil  et  disparaît  dans  la  muraille,  n'emportant, 
dit  Brantôme  (([ni  sourit  avec  scepticisme),  que  des 
égratignures. 

Quelque  temps  après,  Bonnivet  se  fit  très  volon- 
tairement tuer  à  la  bataille  de  Pavie. 

Marguerite  conserva    de    Bonnivet  un  souvenir 

1  De  vanitate  scientiartim,  c.  XIV:  cité  par  M.  Hauréau. 
-  Heptaméron,  Nouvelle  IV  (éd.  Montaiglon  . 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  2 1  '■> 

attendri;  elle  désirait  qu'on  parlai  de  lui,  elle  en 
parlait  elle-même,  et  toujours  avec  éloge  '. 

Du  reste,  son  affection  peut  seule  expliquer  la 
faveur  extraordinaire  dont  jouit  Bonnivei  depuis 
l'année  1515.  Bien  <[ue  son  impérilie,  comme  on 
sait,  amenât  des  désastres,  il  ne  cessa  de  gou- 
verner souverainement  les  choses  de  l'armée, 
jusques  et  y  compris  la  catastrophe  finale  de 
Pavie.  C'est  qu'en  effet  Marguerite,  son  frère  et 
sa  mère  étaient  unis  même  par  les  choses  de 
l'amour.  Louise  choisissait  pour  maîtresse  à  son  lils 
la  belle  d'IIeilly  :  Marguerite  composait  les  devises 
offertes  par  son  frère  à  la  belle  Chateaubriant  : 
cette  belle  Chateaubriant  admettait  elle-même 
Bonnivet  à  partager  ses  faveurs  avec  le  roi,  et 
Bonnivet  courut  bien  d'autres  éclatantes  aventures 
amoureuses,  avant  l'habitude  d'honorer  de  ses 
préférences  les  femmes  haut  placées.  Il  faut 
reconnaître  que  sa  violente  passion  pour  Marguerite 
ne  présentait  rien  d'exclusif,  et  l'on  peut  malheu- 
reusement y  trouver  quelques  traces  d'amour- 
propre  et  d'intérêt  qui  en  gâtent  le  côté  romanesque. 
Cette  passion  n'empêcha  pas  non  plus  Bonnivet  de 
se  remarier,  en  1517,  avec  une  fille  riche  et  unique, 
comme  sa  première  femme,  Louise  de  Crève- 
cœur. 

Quant  à  l'héroïne  du  roman,  V Heptaméron  assure 
qu'elle  se  lit  religieuse.  En  réalité,  Marguerite 
1  Génin,  Lettres,  p.  1  -. 


216  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

n'entra  pas  dans  un  couvent;  il  paraît  seulement 
que,  depuis  le  désastre  de  Pavie,  elle  prit  le  deuil 
et  que,  malgré  son  nouveau  mariage  avec  Henri 
d'Albrct,  elle  mena  une  vie  quasi-claustrale,  con- 
sacrée aux  pratiques  d'une  haute  dévotion,  sans  se 
faire  scrupule  pourtant  d'écrire  YHeptaméron,  car 
sa  figure  de  vraie  femme  du  monde  conservait  le 
double  profil  d'Àmboise,  moitié  galant,  moitié  dévot . 

Fut-elle  galante?  qui  pourrait  l'affirmer?...  Et 
dévote?  comment  en  jurer?...  Il  semble  qu'élevée 
en  une  société  exquise,  avec  plus  de  philosophie 
que  sa  mère,  plus  de  fatalisme  si  on  veut,  et,  au  fond, 
plus  de  froideur,  elle  considéra  que  la  vie  sans 
passion  ne  valait  pas  la  peine  de  vivre;  on  ne 
saurait  guère  l'en  blâmer.  Elle  aima  un  trafic 
d'esprit  et  de  coquetterie  qui  lui  faisait  du  mal  et 
qui  en  faisait  aux  autres,  et  elle  a  laissé  le  souve- 
nir de  la  plus  parfaite  institutrice  en  l'art  de  plaire. 
.<  Elle  en  savait,  dit  Brantôme,  plus  que  son  pain 
quotidien.  » 

Tout  le  monde  connaît  la  délicieuse  épitaphe 
où  Ronsard  célèbre  sa  chasteté  et  sa  grâce  : 

Bienheureuse  et  chaste  cendre. 
Que  la  Mort  a  fait  descendre 
Dessous  l'oubly  du  tombeau, 
Tombeau  qui  vrayment  enserre 
Tout  ce  qu'avoit  nostre  terre 
D'honneur,  de  grâce  et  de  beau! 


ÉDUCATION     ET    MARIAGE    l»KS    ENFANTS  2i"ï 

A  d'autres,  à  ceux  qui  meurent  sans  renom,  le> 
pompeuses  sépultures,  les  piliers  grecs  et  1rs 
marbres  ! 

Mais  toy,  dont  la  Renommée 
Porte,  d'une  aile  animée. 
Par  le  monde  tes  valeurs, 
Mieux  que  ces  pointes  superbes 
Te  plaisent  les  douces  herbes, 
Les  fontaines  et  les  fleurs. 


Dites  qu'à  tout  jamais  tombe 

La  manne  dessus  sa  tombe  ! 

Dites  auxlilles  du  Ciel  : 

«  Venez,  mouches  mesnagères, 

«  Pliez  vos  ailes  légères, 

«  Faictes  icy  vostre  miel  ! 

«  Semez,  après  mille  roses, 
«  Mille  fleurettes  décloses  ! 
«  Versez  du  miel  ou  du  laict... 


L'histoire  de  Bonnivet  nous  a  entraînés  un  peu 
loin,  sans  cependant  nous  éloigner  d'Amboise,  car 
elle  nous  fait  vraiment  toucher  du  doigt,  mieux 
que  par  n'importe  quel  raisonnement,  l'état  d'âme 
intime  de  Louise  de  Savoie. 

Revenons  maintenant  en  arrière,  pour  retrouver 
la  cour  d'Amboise  aux  prises  avec  la  cour  de 
Louis  XII,  à  propos  de  l'héritier  présomptif  de  la 
couronne,  le  duc  François  de  Valois. 


218  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

On  comprend  facilement  que  le  procès  du  ma- 
réchal de  Gié  et  la  maladie  du  roi  eussent  mis 
le  duc  de  Valois  très  en  évidence  et  qu'il  se 
trouvât  l'objet  d'égards  et  «  d'honneurs1  ».  Les 
angoisses  de  la  France,  que  le  poète  Andrelin  nous 
peint  haletante2,  augmentaient  encore  son  impor- 
tance, car  les  médecins  persistaient  à  pronosti- 
quer la  mort  du  roi  à  brève  échéance. 

L'année  1506  s'ouvrit  sous  d'heureux  auspices: 
bonne  récolte,  bon  état  de  la  santé  publique3.  La 
France  n'aspiraitplus  qu'à  assurer  l'avenir;  Louis  XII 
résolut  d'y  pourvoir,  en  mettant  ses  résolutions  au- 
dessus  de  tous  les  événements  et  des  intrigues, 
par  une  manifestation  décisive  :  il  convoqua  les 
Etats  généraux  à  Tours. 

C'était  un  grand  parti.  On  ne  réunissait  les  Etats 
du  royaume  que  dans  les  circonstances  tout  à  fait 
exceptionnelles,  où  il  s'agissait  de  décisions  inté- 
ressant l'avenir  même  du  pays.  L'autorité  royale 
les  avait  convoqués  pour  la  dernière  fois  au  temps 
de  la  minorité  de  Charles  VIII,  et  cette  session, 
agitée,  brusquement  close,  qui  n'avait  en  somme 
remédié  à  rien,  ni  empêché  aucune  guerre,  laissait 
de  fâcheux  souvenirs  à  tout  le  momie,  même  au 
roi  actuel,  bien  qu'il  n'eûl  cessé,  dans  ce  moment- 
là,  de  protester  contre  la  clôture  et  de  réclamer  une 

'  Desjardins,  II.  1 10  :  Sanuto,  i".»  mai  1505. 

-  Fr.  L717,  I'"  '•>:!. 

:;  Cronaca  <li  Ci'emona,  p.  201. 


ÉDUCATION  ET  MARIAGE  DES  ENFANTS      "J 1  *J 

nouvelle  réunion.  Aujourd'hui,  il  ne  craignait  point 

(rappeler  encore  le  pays  à  produire  ses  vieux  et 
ses  demandes.  Jamais  liberté  et  paix  plus  com- 
plètes ne  présidèrent  à  des  élections  :  aucun  inci- 
dent ne  se  produisit  sur  toute  la  surface  du  royaume, 
et,  pour  tout  dire,  la  période  électorale  passa  abso- 
lument inaperçue. 

En  attendant  la  réunion,  le  roi  s'installa  au 
Plessis-lès-Tours,  où  il  lit  venir  Louise  de  Savoie 
avec  ses  enfants.  François,  le  héros  du  jour,  ne  pa- 
raissait pas  du  tout  enflé  de  sa  grandeur  et  songeait 
surtout  à  s'amuser  :  on  fit  venir  de  la  forêt  de 
Chinon  du  gibier  vivant,  qu'on  lâcha  dans  le  parc 
du  Plessis,  pour  lui  donner  le  plaisir  ou  l'illusion 
de  la  chasse1. 

Les  États  s'assemblèrent  au  mois  de  mai.  Ils 
donnèrent  un  spectacle  fort  curieux,  car  il  était 
sans  précédent  et  sans  lendemain,  celui  de  l'una- 
nimité des  votes  et  de  l'absence  d'interpellations. 
Les  votes  furent  immédiatement  présentés  au  roi, 
sous  forme  d'adresse  verbale,  le  13  mai,  dans 
cette  grande  salle  du  château  de  Plessis-lès-Tours, 
que  semblait  remplir  encore  l'ombre  de  Louis  XI, 
en  présence  du  duc  de  Valois,  des  princes,  de  la 
cour,  des  hauts  dignitaires;  l'orateur  des  États  se 
répandit  en  effusions  d'affection  et  de  reconnais- 
sance; il  dit  «  toutes  les  louanges  que  on  sauroit 
ne  pourroit  dire  de  roy  parfait  »  ;  il  vanta  la  jus- 

1  Saint-Gelais. 


220  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

iice  et  la  police  exactes  qui  régnaient  dans  le 
royaume  ;  suivant  son  expression  pittoresque,  il 
semblait  que  «  les  poules  eussent  le  casque  en 
tête  "  :  malgré  cette  excellente  administration,  le 
roi  a  diminué  les  impôts  ;  il  mérite  le  nom  de  Père 
du  peuple  !  A  ces  mots,  un  frémissement  d'émotion  a 
parcouru  l'assemblée  et  interrompt  l'orateur.  Voilà, 
d'un  mouvement  instinctif,  tous  les  députés  à  ge- 
noux, les  yeux  humides.  Enfin,  le  représentant  des 
Etats  achève  en  disant  que  le  royaume  est  parfai- 
tement heureux  et  n'a  qu'un  vœu,  un  seul,  à 
exprimer  :  celui  du  mariage  de  la  fille  du  roi  avec 
«  Monsieur  Françoys,  icy  présent,  qui  est  tout 
françoys  ».  Louis  XII,  impuissant  à  se  contraindre, 
versait  des  larmes,  comme  l'assemblée.  L'heure 
était  solennelle  et  poignante.  Un  roi  si  profondé- 
ment bon,  si  aimé,  marqué  au  front  par  une  mort 
prochaine,  déjà  réduit  à  l'état  de  spectre,  et  se 
survivant  en  quelque  sorte  à  lui-même  par  miracle 
et  par  amour  pour  son  peuple,  disait  adieu  à  ce 
peuple  de  France  !...  Le  chancelier  répondit  briève- 
ment que  le  prince  reportait  à  Dieu  les  louanges 
de  son  peuple,  qu'il  s'appliquerait  encore  à  mieux 
les  mériter,  et  qu'il  répondrait  incessamment  sur 
la  dernière  requête.  Le  grand  Conseil,  aussitôt 
constitué  en  réunion  plénière,  approuva  à  l'una- 
nimité la  requête  des  Etats,  el,  le  19  mai,  le 
chancelier,  en  annonçant  aux  députés  la  célé- 
bration  imminente  du    mariage  qu'ils  désiraient. 


ÉDUCATION    ET     MARIAGE    DUS    ENFANTS  221 

les  pria  de  faire  jurer  dans  toutes  les  villes  qu'en 
eas  de  mort  du  roi  on  reconnaîtrait  sans  diffi- 
culté le  duc  de  Valois  pour  son  héritier  et  son 
gendre.  Après  une  réponse  chaleureuse  des  Etats 
et  les  remerciements  du  chancelier,  chaque  député 
prêta  serment  pour  son  propre  compte,  et  l'assem- 
blée se  sépara  avec  un  immense  cri  de  :  «  Vive  le 
roi!  »  proféré  par  toutes  les  poitrines.  Le  21  mai. 
une  brillante  assistance,  comprenant  le  roi,  la 
reine,  le  duc  de  Valois,  Mmes  de  Bourbon  et  d'An- 
goulême,  la  cour,  les  députés,  se  réunit  dans  la 
grande  salle  du  Plessis-lès-Tours.  Gaston  de  Foix 
tenait  dans  ses  bras  la  fiancée,  Agée  de  six  ans  et 
demi1.  Le  chancelier  lut  le  contrat  de  mariage, 
et  tout  le  monde  jura  de  l'observer2  :  le  cardinal 
d'Amboise,  les  évoques  de  Paris  et  de  Nantes, 
MM.  de  Rohan,  de  Rieux,  le  chancelier,  le  géné- 
ral de  Bretagne,  le  président  Ganay  le  contresi- 
gnèrent3; il  conférait  à  Claude  la  nue-propriété  du 
patrimoine  du  roi  (Blois,  Soissons,  Coucy,  Asti  , 
une  dot  de  cent  mille  écus  d'or  fournie  par  la 
reine,  et  la  succession  de  la  Bretagne  :  en  cas 
de  naissance  d'un  dauphin.  Claude  recevrait 
vingt  mille  livres  de  rente  avec  titre  ducal,  au  lieu 

i  Née  le  1-'!  octobre  L499.  Journal  de  Louis,-  >/,>  Savoie:  Ou 
Tillet;  Belleforest  (qui  dil  à  tort  11  octobre);  IV.  2.TÏ18,  ±1  :  Chro- 
nique de  Nicolas  Laclam  </il  Grenade,  l'r.  9692. 

-  Lettres  de  Louis  XII,  I.   13  et  s. 

3  Mémoires  de  Bretagne,  II.  1572;  Dumont,  IV.  i.  jjii  :  Supplé- 
ment de  Rousset,  II,  i.  12. 


222  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

des  biens  patrimoniaux,  ei  pourrait  être  privée  de 
la  Bretagne. 

Le  contrai  reçut  l'approbation  spéciale  des  dépu- 
tés bretons  '  et  de  Louise  de  Savoie,  à  qui  les  pers- 
pectives de  l'avenir  arrachaient  d'involontaires 
larmes  de  bonheur  2.  La  reine  dissimula  assez  mal 
son  dépit  3. 

Ainsi  se  termina  cette  brève  et  mémorable  ses- 
sion, aurore  du  règne  de  François  1er.  Louis  XII  a 
conservé  dans  l'histoire  4  le  juste  surnom  qu'il 
y  reçut  de  l'affection  du  peuple  5. 

Pour  parer  ces  joies  si  pleines  de  larmes,  on 
donna  une  série  de  réjouissances,  de  représenta- 
tions, de  tournois  Cl.  Charles  de  Bourbon-Mont- 
pensier,  le  futur  connétable,  alors  âgé  de  dix-sept 
ans,  prit  aux  joutes  une  part  brillante  :  son  air 
hardi  et  doux,  son  courage  plein  de  noblesse  firent 
à  merveille.  Le  roi  seul  se  réserva  un  peu  ;  sa  jovia- 
lité s'accommodait  mal  de  la  timidité,  volontiers 
taciturne,  du  prince:  «  Aux  endroits  où  les  rivières 
sont  coies  et  tranquilles,  disait-il.  il  y  a  le  plus 
souvent  des  gouffres  et  lieux  profonds  7.  »  Pen- 
dant ces  fêtes,  de  Montpellier  à  Rouen,   le  peuple 


1  Le  Glay,  Négociations,  I.  136. 

2  Saint-Gelais. 

•"•  Le  Glay,  Négociations,  I,  142. 

''  Brantôme,  IX.  360. 

•'■  Seyssel,  p.  2. 

6  Sanuto  :  Haneton  :  Jean  d'Auton. 

•  Marillac. 


ÉDUCATION  ET  MARIAGE  DES  ENFANTS       22:! 

dos  villes  prêta  le  serment  demandé  l.  A  Milan 
seulement,  on  éprouva  une  difficulté  de  forme, 
parce  que  les  votes  de  suffrage  universel  sur  la 
place  publique  n'y  étaient  point  d'usage.  On  rem- 
plaça donc  le  vote  populaire  par  une  réunion  de 
patriciens,  présidée  par  Antoine  Maria  Pallavicini, 
Théodore  Trivulce  et  le  comte  Ludovic  Borromée, 
qui  adressèrent  au  roi  deux  ambassadeurs  -.  Tous 
les  capitaines,  les  commandants  de  Milan  et  de 
Gènes  jurèrent  également,  et  furent  déclarés  ina- 
movibles jusqu'à  la  naissance  d'un  dauphin,  ou 
jusqu'au  mariage  effectif  de  Claude  3,  à  moins 
d'ordre  formel  sis;né  du  roi.  Précautions  inouïes, 
pleines  d'angoisse  '.  qui  justifiaient  et  glorifiaient 
au-delà  de  toute  prévision  le  maréchal  de  Gié. 

Les  gouvernements  étrangers  firent  bon  visage 
à  ces  nouvelles  ■"',  sauf  l'Allemagne.  On  usa  pour- 
tant de  toute  la  diplomatie  possible  pour  annon- 
cer le  mariage  à  L'ambassadeur  de  l'archiduc  (i  ; 
l'archevêque  de  Sens.  MM.  de  Piennes  et  du  Bou- 
chage allèrent  eux-mêmes  le  voir,  avec  un  maître 
des  requêtes;  ils  alléguèrent  des  nécessités  de 
force  majeure,  les  promesses  du  sacre  qui,  pour  un 

1  J.951:  Musée  des  Archives,  n°  550  ;  Archives  de  Lyon,  AA. 160; 
Archives  de  Dijon,  I>.  ~. 

-  .!.  951,  n»  7.  —  s  J.  931. 

4  Les  médecins  disaient  que  le  roi  ne  passerait  pas  le  mois  de 
janvier  (Lett.  de  Louis  XII,  I.  64). 

•:'  Même  en  Angleterre.  Lettres  de  Louis  Xlt.  I,  65. 

6  Cf.  la  lettre  personnelle  de  Louis  \1I  à  M.  de  Chièvres,  du 
31  mai.  Ms.  Dupuy  97,  f"  81  v°. 


224  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

roi,  priment  toutes  les  autres  ;  l'ambassadeur, 
affectant  une  grande  surprise,  se  borna  froide- 
ment à  rappeler  les  pactes  de  l'année  précédente 
et  fit  preuve  de  peu  de  tact  en  boudant  les  fêtes  l. 
Son  maître  ne  se  montra  pas  plus  habile  2  ;  il  eut 
l'idée  bizarre  de  provoquer  une  consultation  de 
cinq  jurisconsultes  flamands,  lesquels  exprimèrent 
une  opinion  assez  vague,  en  gens  d'esprit;  d'après 
eux,  ces  matières  de  mariages  politiques  ne  pou- 
vaient se  juger  selon  les  règles  ordinaires  : 
en  droit  commun,  un  pacte  tel  que  celui-là, 
conclu  entre  des  parents,  non  seulement  n'était 
pas  valable,  il  aurait  môme  passé  pour  immoral, 
car  le  mariage  consiste  dans  un  fait,  et  dans 
le  fait  purement  personnel  des  époux.  Qu'en 
politique  on  appréciât  autrement  les  choses,  soit; 
mais,  dans  la  circonstance,  le  pacte  primitif 
n'était  qu'indirectement  violé  par  un  autre  pacte,  et 
non  par  un  mariage  effectif:  on  ne  voyait  donc- 
pas  moyen,  en  droit,  de  réclamer  le  dédit  stipulé  3, 
L'empereur  Maximilien,  lui,  ne  consulta  per- 
sonne, et,  en  pleine  colère  4,  adressa  au  roi  d'An- 
gleterre  une    lettre  violente,   dans    laquelle,   sans 

i  Dépêches  de  Courteville,  des  13,  21  et  J'i  mai  1506,  dans  Le 
Glay  :  Sanuto. 

-  Philippe  le  Beau  écrivii  de  Valladolid  à  Louis  XII,  le  20  juil- 
let 1506,  que  le  mariage  de  Claude  ne  serait  pas  nue  cause  de  rup- 
ture,  niais  qu'il  avait  besoin  d'en  parler  à  son  père  et  à  son  beau- 
père  [Li'tl.  de  Louis  XII.  I.  .'iï). 

3  Le  Glay,  195. 

4  Fr.  26106,  149. 


EDUCATION    ET    MARIAGE    MIS    ENFANTS  22o 

façon,  il  traitait  Louis  XII  de  parjure  '.  La  situa- 
tion devenait  périlleuse.  Par  bonheur,  l'archiduc 
mourut  le  25  septembre  suivant  -,  et  la  France  se 
trouva  délivrée  d'un  grand  ennui  3. 

Quant  à  l'opposition  persistante,  profonde.  d'Anne 
de  Bretagne,  contre  les  haneailles  de  sa  fille,  elle 
ne  s'explique  pas  sulïisamment  par  de  simples 
motifs  politiques.  Quelles  que  fussent  ses  répu- 
gnances ou  ses  préférences.  Anne  se  consolait  sûre- 
ment du  parti  comme  reine,  mais  non  comme 
femme  et  comme  mère.  C'est  que  les  procédés,  [es 
habitudes  de  Louise  de  Savoie  la  froissaient  pro- 
fondément! Ouelle  idée  absolument  différente  elle 
se  faisait  de  l'éducation  et  de  la  vie!  Dans  l'inti- 
mité, le  ménage  royal  représentait  la  bonhomie, 
la  plus  patriarcale,  de  deux  bons  bourgeois;  la 
petite  Claude,  par  exemple,  fera  cadeau  à  son  père 
d'une  paire  de  pigeons  pattes  '  ;  en  accordant  une 
aumône,  le  roi  stipulera  des  prières  pour  la  reine  et 
lui,  et  «  Madame  Claude  ».  et  le  bien  du.  royaume  ; 
la  reine  écrira  à  sa  fille:  «  Me  trouvères  bonne  mère. 
car  vous  m'y  obligés  de  plus  en  plus,  veu  les  gras- 
sieuses  lettres  que  m'escripvés  •"'.  »  Ces  traits,  que 
nous  citons  au  hasard,  appartiennent  à  l'extrême 
antipode  du  monde  d'Amboise  !  Et  il  est  bien  vrai, 

'  .1.  Gairdner.  Lellers...  of  Richard  111.  I.  301. 

'-'  l-'r.  261  Mi.  792. 

3  Le  loyal  serviteur,  r<\.  Roman,  \l~. 

*  Fr.  2927,  f°  7.Ï. 

:<  Cataloy.  of  the  >;dh><-lioit...  Alfred  Morri.s-on,  p.  26. 

1.', 


220  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

comme  l'indiquait  avec  ironie  Louise  de  Savoie. 
que,  dirigée  par  sa  gouvernante,  Mme  de  Tournon, 
dans  de  vieilles  notions  de  sérieux  et  de  respect. 
Claude  prenait  quelque  ressemblance  avec  la  mal- 
heureuse Jeanne  de  France,  première  femme  du 
roi  :  pas  belle  et  bien  bonne,  bien  sage,  bien 
simple,  douce,  droite,  très  pieuse,  bref,  toutes  les 
vertus  inutiles  à  la  comtesse  d'Àngoulême  et  à  son 
fils.  Anne  de  Bretagne  le  savait  mieux  que  per- 
sonne, et  Claude  s'en  aperçut  fort  par  la  suite;  un 
jour,  après  combien  d'épreuves  !  elle  paya  son  édu- 
cation de  sa  vie,  elle  laissa  la  place  à  la  brillante 
Léonore  d'Autriche,  bien  mieux  préparée  qu'elle  '. 
Anne  de  Bretagne  discernait  cet  avenir  à  travers 
les  profondeurs  de  l'horizon,  et  il  y  avait  de  quoi 
émouvoir  son  cœur. 

Pourtant,  elle  et  Louise  se  firent  «  bonne  chère1'  ». 
il  le  fallait.  Louise,  qui  escomptait  clairement  la 
mort  du  roi.  s'abandonnait  sans  façon  à  la  joie  de  ses 
calculs.  «  Cognoissant  que  le  Boy  n'estoit  pas  de 
longue  vie,  elle  y  tient  la  main  le  possible,  »  écrit 
en  propres  termes  un  ambassadeur  habitué  au 
monde  3. 

Louise  fit  à  la  cour  un  séjour  prolongé  4,  et.  à 

1  Lettres,  il.-ms  le  Catalogue  de  lu  vente  Dubrunfaut  (29  et 
30  janvier  1883),  ir  12.  et  Catalogue  de  lu  vente  du  29  janvier  1886, 
ii°  160,  par  .M.  Etienne  Charavay. 

-   Lettres  de  Louis  XII,  1.  65. 

3  Lettres  de  Louis  XII.  1.  69. 

1  Saint-Gelais. 


EDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  227 

partir  de  ce  moment,  son  iils  y  parut  souvent; 
mais  les  calculs  ne  se  justifièrent  pas  ;  au  contraire, 
Louis  XII  passa  un  bon  hiver  el  se  trouva,  dès  le 
printemps  de  1507.  en  état  de  prendre  le  com- 
mandement de  l'expédition  contre  Gênes  ;  en  même 
temps,  on  annonçait  une  nouvelle  grossesse  de  la 
reine  '  ! 

François  aurait,  certes,  voulu  aller  voir  le  feu, 
comme  tous  les  princes;  le  roi  exigea  que  son 
héritier  restât  en  France,  à  tout  événement,  avec 
la  reine  et  avec  Mme  Claude,  alors  assez  souf- 
frante 2.  François  et  la  reine  lui  dirent  donc  adieu  à 
Grenoble  3  et  revinrent  l'attendre  à  Lyon.  La  cam- 
pagne s'acheva  en  triomphe  4.  Au  retour,  Louis 
trouva  sa  femme  en  excellent  état  de  santé  ;  retenu 
à  Lyon,  il  insista  pour  qu'elle  prit  la  roule  de 
Blois,  où  elle  devait  faire  ses  couches,  et  il  l'ac- 
compagna lui-même,  à  la  fin  de  juillet,  jusqu'à 
Tarare  5.  Fidèle  à  ses  promesses,  il  alla  la  rejoindre 
dans  le  courant  du  mois  d'août,  et  alors,  après  tanl 
d'épreuves,  se  reprenant  à  la  vie  et  aux  rêves 
d'avenir,    ils    jouirent    d'un    calme    délicieux.    La 


1  An  mois  de  juin,  des  feux  de  joie  s'allumèrent  dans  tout  le 
royaume  à  cette  occasion  [Jean  d'Auton,  IV,  355). 
*  Jean  d'Auton. 

3  Fleuranges. 

4  Carmen  de  expugnatione  genuensi,  plag.  goth.  de  3G  ff.  ; 
Bibl.  civico-beriana,  à  Gènes,  Miscellcmea  de  cose  rigaardanti  la 
storia  genovese,  p.  3,  i,  5,  6. 

5  Jean  d'Auton. 


228  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

reine  déclara  à  l'ambassadeur  de  Venise  qu'elle 
voulait  absolument  un  lils  el  quelle  forait  de  lui 
un  ami  de  Venise.  «  Si  la  Providence  lui  envoie 
une  fille,  elle  s'entêtera  pour  avoir  un  fils,  »  écrit 
l'ambassadeur  ". 

...  Comme  les  autres,  cette  grossesse  échoua... 

A  ce  coup  nouveau,  on  cessa  d'espérer  !  En  jan- 
vier 1508,  le  duc  de  Valois,  accepté  comme  fils 
parle  roi*2,  quitta  sa  mère,  pour  s'installer  défini- 
tivement à  la  cour.  Il  avait  treize  ans  et  demi3.  Son 
enfance  était  finie.  Il  devenait  jeune  homme  et 
vrai  successeur  de  la  couronne.  Ses  études  se  trou- 
vaient achevées.  Qu'étaient  devenues  ces  études, 
depuis  quelques  années,  à  travers  tant  d'événe- 
ments, et  que  pouvait  bien  apporter  le  prince 
comme  première  mise  littéraire  ou  scientifique? 

Nous  Le  savons  déjà  chasseur  et  écuyer  :  ce  sont 
encore  les  deux  traits  distinctifs  de  son  instruc- 
tion. Ensuite,  on  l'avait  fort  entretenu  de  sa  2;ran- 
deur  future,  objet  caractéristique  sur  lequel  se 
concentraient  toutes  les  pensées;  jusque  dans 
de  petites  compositions  morales,  offertes  par  des 
ecclésiastiques  en  quête  de  bénéfices,  œuvres  de 
bien  second  ordre,  sans  grand  apparat  et  sans  pré- 

1  Sanuto,  VII,  126  :  Fleuranges. 

"  Seyssel,  Hisb.  fin  roy  Loys  XII  .  n\.  1587,  W>  v". 

3  Maximilien,  désireux  de  rompre  le  projet  de  mariage  avec 
Claude,  offril  le  duché  de  Milan  au  duc  de  Valois,  s'il  voulait 
épouser  Jeanne  la  Folle.  Ce  projel  n'eul  pas  de  suite  (Biblioth. 
de  l'Institut,  ms.  Godefroy,  231,  f°  94). 


EDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  220 

tention,  il  se  dégageait  par  tous  1rs  pores  un  lluide 
d'ambition  qui  semblait  saturer  L'air  d'Amboise  et 
y  entretenir  un  foyer  de  suggestion.  Croirait-on 
qu'au  moment  où  se  discutait  l'avenir  du  pays,  où 
la  France  décernait  avec  tant  d'émotion  le  titre  de 
Père  à  son  roi  moribond,  à  Amboise  on  érigeait 
une  statue  intime  à  l'Espérance1,  et  qu'un  poète 
ami  interpella  la  déesse  du  lieu  en  ces  termes 
explicites:  «  Es-tu  donc  déesse  ou  mortelle?  Entre 
la  joie  et  la  crainte,  tu  nous  ballottes  !  tu  ne  tiens 
pas  en  place!  Ce  que  tu  crois  saisir  t'échappe2  !  » 
A  Amboise,  on  enterrait  couramment  le  roi. 
Les  camarades  de  François  lui  demandèrent, 
un  jour,  «  en  leurs  goguettes  et  gaudisseries,  » 
ce  qu'il  ferait  pour  eux  ;  il  leur  dit  magna- 
nimement de  choisir.  Montmorency  opta,  comme 
de  droit,  [tour  l'épée  de  connétable,  Montchenii 
prit  le  commandement  en  chef  de  la  marine, 
le  bon  Brion  se  contenta  du  rôle  de  premier 
maître  d'hôtel.  Détail  à  noter,  tous  trois  se  virent 
exaucés3.  Cette  idée  d' «  Espérance  »  prenait  les 
formes  les  plus  variées.  Ainsi  un  excellent  habitant 
d'Amboise,  nommé  Adrien  de  Vernages4,  présenta, 

1  On  sait  que  le  mot  <    Espérance   •  était  la   devise  du  duc  de 
Bourbon. 
-  Fr.  111".  '.).';  \ -.  Dialogus  in  Spem,  cujus  statua  est  Ambasie. 

3  Brantôme,  III.  194. 

4  Ou  Bernages.  Ce  personnage  ne  nous  est  connu  que  par  un 
acte  île  1505,  dont  il  résulte  que  >•  noble  homme  Adrien  de  Ber- 
nages  refuse  de  payer  la  rente  duc  pour  sa  maison  du  Petit-Fort  », 
à     Amboise    (Chevalier,    Inventaire...    des    Archives    d'Amboise, 


230  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

!c  L6  juin  1508,  à  «  François  le  très  amé  »  un 
petit  traité  de  morale,  Le  Livre  de  noble  espérance1. 
Pour  aider  au  succès  de  ce  naïf  opuscule,  il  crut 
devoir  lui  donner  une  forme  enfantine  :  ce  qu'on 
appellerait  aujourd'hui  une  leçon  de  choses,  c'est- 
à-dire  une  suite  de  conclusions  morales  ressor- 
tant d'exemples  physiques.  Par  exemple  :  les  sau- 
vages-, qui  se  passent  de  vêtements  (produit  fac- 
tice de  l'industrie  humaine,  ajoute  ce  précurseur 
de  Jean-Jacques  Rousseau),  habitent  des  cavernes  ; 
de  même,  le  cœur  humain  est  la  plus  grande 
des  cavernes.  L'auteur,  appartenant  au  monde 
savant,  doit  se  piquer  d'une  tournure  d'esprit  caba- 
listique ;  il  fixe  à  neuf  le  nombre  des  Espérances 
d'un  futur  prince.  Il  pourrait  appeler  ces  «  espé- 
rances »  des  devoirs,  mais  il  les  nomme  des  «  espé- 
rances »  pour  les  faire  agréer:  d'abord,  trois  espé- 
rances, de  valoir,  d'apprendre,  de  voyager  (voyager 
à  l'intérieur,  pour  apprendre  les  coutumes,  voir 
la  nature  et  l'art  ;  au  dehors,  par  dévotion,  en  pèle- 
rinage) ;  la  quatrième,  plus  moderne,  est  une  espé- 
rance de  chercher  de  bonnes  eaux,  c'est-à-dire 
qu'un  futur  monarque  doit  se  faire  hydrologue 
et    s'apprêtera    à     lutter    contre   les   microbes  à 

p.   209).   Un  Bernage   ou   Vernage   avait   été  ambassadeur   sous 
Charles  VIII. 

i  Fr.  2447. 

2  Les  sauvages  étaient  alors  fort  à  la  nu  nie.  En  1509,  on 
amena  à  Rouen  des  Indiens  du  Canada,  qui  produisirent  une 
grande  sensation  [Ensebii  Cœsariensis  episcopi  chronicon...,  Paris 
H.  Estienne). 


EDUCATION    ET    MARIAGE    MES    ENFANTS  231 

coups  d'analyses  '.  Les  autres  espérances  con- 
sistent à  aller  voir  les  cavernes  dont  nous  avons 
parlé  géologie  terrestre  et  humaine),  à  fuir  le 
mal  et  les  inclinations  vicieuses  (excellente  recom- 
mandation, plus  difficile  à  suivre),  à  faire  des 
œuvres  vertueuses,  à  «  trouver  la  terre  et  les 
canes  en  travailz  délectables  »  (idéal  de  physique 
un  peu  moins  précis),  et  enfin  l'espérance  «  de 
Paradis,  pour  y  veoir  les  joyes  perdurables  ».  car 
la  vie  est  un  combat.  Il  ne  reste  plus  qu'à  dire  : 
Amen,  et  à  s'incliner. 

Voici  un  autre  livre-,  encore  tout  simple  maté- 
riellement, avec  quelques  rinceaux  à  la  première 
page,  sans  écusson,  dans  une  reliure  de  cuir  gau- 
fré, et  en  latin  !  Mais  sur  joli  vélin.  C'est  une 
sorte  de  sermon  général;  celui-là  est  l'œuvre  d'un 
aumônier  de  la  maison 3,  paternel  et  savant.  Le 
digne  auteur,  qui  appelle  son  élève  tantôt  «  Fran- 
çois »,  tantôt  «  sérénissime  prince  »,  a  voulu, 
évidemment,  lui  glisser  un  mémento  de  ses  ins- 

1  «  En  aucune,  l'eau,  si  on  en  boit,  abrège  la  vie.  En  aultre 
fontaine  d'autre  région,  l'eau  a  vertu  île  guérir  pluseurs  grans 
maladies.  II  y  a  des  eaux  qui  f"iit  sécher  les  herbes  sur  lesquelles 
cm  les  respand.  Il  y  a  ung  estang,  en  autre  lieu,  dont  les  eaux 
font  inorir  les  hommes  s'il  les  regardent.  En  autre  pays,  ou  list 
d'une  fontaine  dont  l'eau  mue  les  boys  en  dures  pierres,  et,  ai 
aucun  en  boit,  ses  boyaulx  deviendront  pierres.  D'une  fontaine, 
l'eau  enyvre  ceulx  qui  en  boivent.  D'une  autre,  l'eau  rend  l'orne 
qui  en  boit  de  bonne  mémoire.  D'une  uultre.  l'eau  fait  les  femmes 
stériles  recouvrer  fécondité...  » 

2  Eat.  3594,  A. 

s  Sans  doute  Er.  de  Moulins,  dont  nous  parlons  plus  loin. 


232  ÉDUCATION    ET    .MARIAGE    DES    ENFANTS 

tructions  morales.  Il  a  eu  tort  d'écrire  en  latin, 
mais  il  se  met  à  la  mode,  lui,  en  mêlant,  dans  son 
langage  sacré,  Ovide  et  Salomon,  Auguste  et  David. 
Glaudien,  Élie,  Saint-Jean  Baptiste.  Végèce...  Grâce 
à  cette  mixture,  il  peut  recommander  de  pieuses 
pratiques:  récitation  des  sept  psaumes  de  la  péni- 
tence avec  litanies  et  oraisons,  auditions  régu- 
lières de  la  messe,  oraisons  nocturnes.  Il  explique 
le  Pater  et  deux  psaumes  ;  il  préconise,  d'après 
Sénèque,  la  bienveillance  envers  les  serviteurs  : 
d'après  Végèce,  l'énergie  et  Le  mépris  du  luxe,  la 
sobriété,  l'abstention  des  bains  '.  Il  s'étend  avec 
prédilection  sur  ie  délicat  chapitre  du  mariage. 
qu'il  aborde  d'ailleurs  sans  illusion.  Pour  lui,  le 
mariage  comporte  des  devoirs  réciproques,  tels 
que  l'affabilité,  la  gaîté,  en  même  temps  qu'une 
certaine  liberté:  puisque  Dieu  n'a  pas  tiré  la  femme 
des  pieds  de  l'homme,  mais  de  sa  cote,  le  mari 
doit  traiter  sa  femme  en  associée,  non  en  ser- 
vante, et  l'entretenir  convenablement.  Ce  véné- 
rable auteur  veut  des  maris  chastes,  fidèles,  sobres: 
«  La  sobriété,  a  dit  Valère-Maxime,  est  la  gardienne 
de  la  chasteté  ;  on  ne  connaissait  pas  autrefois 
l'usage  du  vin;  »  quant  aux  femmes,  il  leur  attri- 
bue, d'après  saint  Jean  Chrysostome,  un  rôle  de 
philosophie  intérieure,  de  gouvernement  ména- 
ger :  il  y  en  a  qui  se  font  un  front  de  courtisane  ; 

1  «  Balneorum   nescii.   »  A  Uome,  les  établissements  de  bains 
étaient,  comme  on  suit,  un  lieu  de  plaisir. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  233 

celles-là.  il  ne  veut  pas  en  entendre  parler,  il  leur 
dit  Raca. 

Citons  encore,  tout  «le  suite,  un  ouvrage  l'ait  poui 
Louis  XII,  les  Instruction*  sur  les  devoirs  d'un 
roi,  de  l'évêque  de  Condom,  Jean  de  la  Mare, 
dont  le  duc  de  Valois  possédait  un  exemplaire, 
donné  sans  doute  par  le  roi  vers  1509  !.  Sur  le 
feuillet  de  garde,  s'étalent,  en  grand  format,  les 
armoiries  adoptées  maintenant  par  le  duc  :  un 
grand  écu  de  France,  soutenu  par  deux  anges,  sui 
un  fond  de  paysage  ;  autour  de  l'écu,  le  collier 
de  l'ordre  avec  le  médaillon  habituel  et  un  gros 
lézard  d'or  ou  salamandre.  Citons  aussi  Le  Tiltre 
d'honneur  ou  des  quinze  vertus  que  tes  prime* 
doivent  avoir,  dédié  à  François,  toujours  en  vue 
de  sa  royauté  future-'.  Les  quinze  vertus  riment 
en  ance  :  «  Désir  de  sapience.  —  mémoire  et  sou- 
venance... »,  etc. 

Si  nous  laissons  les  productions  d'«  Espérances 
pour  aborder  la  pure  morale,  nous  ne  pouvons 
guère  signaler  dans  ce  compartiment  qu'un  seul 
volume,  nécessairement  plus  sérieux  que  ceu> 
dont  nous  venons  de  parler  et  plus  personnel3;  il 
fut  composé  pour  le  duc  de  Valois  par  François 
De    Moulins,     prêtre     poitevin,    son     «     maistre 


1  Fr.  1219.  Fr.  de  ta  Mare  écrivit  ce  traité  pour  Louis  XII, 
1309. 
-  Fr.  247G. 
s  Fr.   1863. 


234  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

d'escolle  >»,  précepteur  et  aumônier  au  moins 
depuis  1501  ',  et  qui  resta  toujours  appointé  dans 
la  maison  •'.  Ce  petit  ouvrage,  écrit  à  Amboise  en 
1505,  a  la  forme  d'un  dialogue  moral  entre  un 
jeune  homme  ei  son  confesseur.  Le  bon  De  Mou- 
lins recourt  à  tous  les  moyens  convenables  pour 
rendre  son  thème  acceptable  :  d'abord,  des  minia- 
tures, d'un  faire  un  peu  sec,  mais  précis,  ner- 
veux, vivant  ;  ensuite,  une  divinisation  conscien- 
cieuse de  Louise  de  Savoie,  sous  l'invocation  de 
laquelle  il  place  son  œuvre.  Délicatement,  De  Mou- 
lins vante  surtout  la  Prudence,  et,  au  verso  du 
premier  feuillet,  on  voit  une  belle  Prudence,  sur 
un  trône,  la  robe  ornée,  pour  que  nul  n'en  ignore, 
de  grands  L  d'or  brochés  chacun  d'un  petit  F 
rouge  et  d'un  petit  M  blanc.  Cette  Prudence  tient 
cour  plénière  de  vertus,  et  c'est  tout  à  fait  dans  le 
fond,  à  l'ombre  d'un  bosquel  reculé,  d'un  bois 
modeste,  que  railleur,  humblement,  sermonne  son 
prince. 

L'ouvrage  l'ut  sans  doute  inspiré  par  le  nouveau 
tuteur  de  1505,  le  cardinal  d'Amboise  ;  il  est  inté- 
ressant de  voir  où  tendent  ses  conseils.  De  Mou- 
lins déclare    la   guerre  à  la  sensualité   et  au  jeu. 


1  Fr.  21478,  compte  de  loOl. 

2  Son  nom  est  orthographié  aussi  :  «  Du  Moulins,  Demoulins, 
des  Moullins,  des  Moulins.  »  (Comptes  de  1506,  de  1513 :  fr.  21478; 
de  l"ii(i:  fr.  21446).  Sun  Iraitement  annuel  de  Km  livres  était  monté 
à  180  en  1513. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  235 

Quel  langage  Jiflicile  à  soutenir!  Encore  un  peu,  et, 
dans  sa  crainte  de  la  concupiscence,  il  exhorterait 
François  à  fuir  dans  un  désert.  11  parle  des  entraî- 
nements de  la  jeunesse,  il  fait  toucher  du  doigt 
la  fragilité  de  la  vie,  en  citant  les  dires  des  Anciens 
et  divers  exemples  fameux  :  Anacréon  étranglé  par 
un  pépin  de  raisin,  Fabius  par  un  poil  tombé  dans 
son  lait...  (car  la  pensée  préliminaire  de  notre  livre, 
que  les  grandes  choses,  ce  sont  les  petites,  n'est  pas 
nouvelle).  11  invite  son  élève  à  se  connaître  lui- 
même,  suivant  la  maxime  de  Delphes,  et  à  régler 
ses  désirs.  «  Il  y  a,  dit-il,  ung  plaisir  de  sensua- 
lité par  lequel  nous  sommes  semblables  aux  bestez 
brutez  ;  ains,  continuellement  te  fault  aider  du  don 
d'entendement  que  Dieu  t'a  donné,  et,  par  raison 
conjoincte  à  sapience,  contempler  les  choses  di- 
vines. »  Comme  Dante,  il  invoque  Virgile,  «  prince 
des  poètes  »,  et  Socrate. 

Il  tonne  aussi,  il  s'exclame  contre  le  jeu,  l'enfant 
ayant  avoué  sa  passion  pour  les  jeux  de  hasard, 
notamment  pour  le  flux.  Cette  passion  du  jeu, 
dit  le  prêtre,  mais  elle  engendre  nécessairement  une 
furie  oubliée  par  Virgile,  la  Colère  !  «  Qui  voul- 
droit  jouer  aux  flutz,  il  fauldroit  que  ce  fust  sans 
convoitise,  sans  tromperie,  sans  se  courroucer;  » 
le  moyen,  s'il  vous  plaît  ?  Et  puis,  le  jeu  néces- 
site «  une  fontaine  d'escuz  ».  De  Moulins  ne  tolère 
que  la  paume,  qui  fut  pratiquée  par  des  sages, 
tels     que     Mucius   Scœvola,    Marc-Antoine,    Au- 


236  ÉDUCATION     ET    SIARIAGE    DES    ENFANTS 

guste;  il  préférerait  cependant  la  sage déambulation 
d'Aristote  ;  il  recommande  en  tous  cas  d'éviter 
les  excès,  les  cris.  Quant  aux  habitudes  de  cartes  et 
de  dés,  il  veut  bien  les  absoudre  dans  le  passé, 
pour  ne  pas  chasser  l'enfant  du  temple  de  Prudence 
(on  comprend  l'allusion).  Il  achève  par  une  prière... 

La  volupté,  le  jeu,  quelle  attaque  en  règle,  et 
dure!  Pour  se  la  taire  pardonner  à  Amboise,et  tout 
concilier  diplomatiquement,  De  Moulins  termine 
par  une  ballade  où  il  offre  agréablement  son  œuvre 
aux  trois  Grâces,  avec  une  miniature  qui  montre 
ces  Grâces  et  leurs  appas,  et  par  une  autre  ballade 
à  «  la  très  puissante  dame»  (Louise',  quatrième  des 
Grâces,  à  qui  il  dédie  l'opuscule,  avec  une  petite 
miniature  d'offrande.  Il  ajoute,  enfin,  deux  petits 
rondeaux,  dont  l'un  vise  encore  le  jeu. 

On  voit,  par  ce  curieux  travail,  qu'un  assaut 
fut  tenté,  en  1505,  contre  certains  laisser  aller 
avoués  de  l'éducation  d'Amboise. 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  attribuant 
à  ces  minces  productions  morales  une  importance 
restreinte  dans  l'éducation  du  duc  de  Valois,  et  la 
vérité  force  à  dire  que  cette  éducation  ne  nous 
parait  pas  beaucoup  plus  développée  dans  sa  par- 
tie scientifique.  Le  cardinal  d'Amboise  se  soucia 
évidemment  peu  de  renouveler  les  indiscrétions  du 
maréchal  de  Gié  et  ne  vit  rien  de  mieux  à  taire  que 
de  travailler  à  séparer  progressivement  François  de 
sa  mère.  Quant  à  Artus  Gouffier,  c'était  un  simple 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  237 

conducteur  «le  promenades,  qui  ne  se  mêlait  pas 
de   disputer  l'hégémonie1. 

On  ne  peul  guère  compter  parmi  les  Livres  d'é- 
tude un  petit  récit  d'histoire  et  de  morale,  de  pathos 
surtout,  Y  Histoire  de  Totila2,  bénévolement  com- 
posé par  Jean  de  Lenoncourt,  trésorier  du  cha- 
pitre de  Tours  :;.  dans  le  luit  de  célébrer  l'utilité  de 
la  clémence,  l'instabilité  des  choses,  la  nécessité 
de  ne  se  fier  qu'en  Dieu.  L'auteur  s'est  peu  préoc- 
cupé d'exactitude  *:  il  a  voulu  représenter  le  duc 
de  Valois  comme  nue  fleur,  issue  de  la  tige  unique 
des  vertus  qui  pousse  à  Amboise  et  dont  la  con- 
templation est  préférable  à  tous  les  enseignements 
du  passé. 

François  eut  quelques  maîtres  :  d'abord  De 
Moulins,  notre  ami,  qui  prit  assez  adroitement   le 


Il  esl  morl  qui  le  gouverneur  d'un°  roy 
Nommé  François,  qui  par  si  bon  arroy 
De  son  bon  roy  conduict  si  bien  l'enfance, 
Qu'il  a  saigné  le  marcial  charroy. 


N'en  qu'à  luy  seul  on  doyve  attribuer 
ç  ros  honneur,  mais  lu  y  contribuer 
Par  de  ce  loz,  lequel  vinsl  de  madame 
Mère  du  Roy,  qu'on  veit  évertuer 
Faire  son  liiz  en  meurs  instituer 
Par  gens  de  bien  de  bon  renom  el  rame. 
(Jean  Bouchet.  Déploration  du  trespas  de  fen  mess.  Artur  Goufi 
en  tt'te  du  Labyrinth  de  fortune. 

-  Fr.  2126. 

s  Cabinet  des  Titres,  dossier  1686,  n-  2.Ï.  Robert  de  Lenoncourt 
était  archevêque  de  Tours. 

■  Le  manuscrit  porte  même  à  lorl  I'écu  cadet  de  France,  cadet 
de  Sa\  oie. 


238  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

langage  d'Àmboise.  Do  Moulins  se  réclame  d'Ita- 
liens '  ;  il  professe  que  tout  ce  qui  est  bien,  même 
à  la  chasse,  même  au  jeu,  même  en  guerre,  vient 
des  Anciens  :  c'est  un  homme  de  progrès.  Sur  le 
conseil  de  l'italien  Scaramouche  Trivulce,  il  tra- 
duisit pour  son  élève  le  premier  livre  de  la  Cyro- 
pédie  de  Xénophon  2.  Il  commence  ce  travail  par 
un  éloge  fort  bien  senti  de  François,  il  exprime  en 
bons  termes  l'ardent  désir  d'enterrer  le  plus  tôt 
possible  le  bon  roi  Louis  XII3,  il  émet  des  vœux 
d'un  enthousiasme  délirant.  Aussi  est-il  bien  fondé 
à  écrire  à  la  lin  du  premier  livre  :  «  Quant  il  plaira 
à  votre  maguificque  seigneurie,  je  parferay  le 
surplus.  »  Malgré  tout  ce  machiavélisme,  nous 
n'avons  pu  trouver  le  second  volume. 

Il  parait  qu'un  Italien,  appelé  à  Paris  par  le 
cardinal  d'Amboise,  Gian  Francesco  Conti,  servit 
aussi  de  maître  au  duc  de  Valois4. 

1  M.  Delisle,  dans  son  savanl  ouvrage  t'<tl>iu,'l  des  manuscrits,  I, 
150,  rite  aussi  comme  ayant  appartenu  au  duc  île  Valois  un 
exemplaire  de  Y  Institution  d'un  prince,  par  l'Italien  Louis,  ou 
Ludovic,  Hélien  (ms.  146,  de  la  bibliothèque  de  Bourges). 

-  l'r.  1383. 

3  «  One  devant  mon  dernier  jour,  je  puisse  véritablement  dire 
que  soiez  digne  d'avoir  présidence  sur  le  peuple  de  Dieu;  a 
laquelle  vous  parviendrez  bien  toust  si  voiisesles  aussi  libéral  cl 
de  si  bonne  nature  comme  j'ay  tousjours  soubhaité,  depuis  la  sai- 
son que  j'ay  première  congnoissance  de  vostre  très  illustre  per- 
sonne. Et,  si  ainsi  est,  je  viveray  joyeusement  et  en  bonne  paix 
soubz  vostre  grande  protection  tout  le  temps  rje  ma  vie!» 

4  Petruccelli  délia  Gattina,  Hist.  des  conclaves,  II,  p.  516.  Les 
historiens  d'Antoine  Du  l'rat  ont  aussi  dénombré  le  célèbre  chan- 
celier parmi  les  «   précepteurs  ••  de  François   (Y.  Jacqueton,    La 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  239 

François  Ier  recul  encore  comme  professeur  mo- 
mentané, probablement  des  mains  du  cardinal,  un 
tout  jeune  homme,  déjà  jurisconsulte  et  orateur 
fort  en  renom  à  l'université  de  Paris,  Christophe 
de  Longueil,  une  sorte  de  Pic  de  la  Mirandole 
français1.  Très  bien  vu  en  Italie-,  où  il  devint 
citoyen  romain  honoraire,  et  très  italien  de 
goût,  Longueil  eut  pourtant  l'audace,  l'imperti- 
nence, dans  un  discours  lu  à  Poitiers,  en  1508,  de 
proclamer  la  supériorité  de  la  France  sur  l'Italie; 
de  là,  une  tempête1  !  Malgré  des  idées  aussi  hété- 
rodoxes, il  reçut  bon  accueil  à  Amboise,  où  il 
parla  d'histoire  et  de  philosophie  ;  on  l'admit  au 
dîner  de  la  grande  table,  ce  qui  le  flatta  exces- 
sivement. Dans  un  Panégyrique  de  saint  Louis, 
prêché  à  Poitiers,  en  15P»,  et  dédié  au  duc  de  Va- 
lois, il  fait  un  éloge  pompeux  de  son  élève,  qu'il 
dit  versé  dans  les  annales  des  nations  et  très  habile 
en  géographie,  il  rapporte  tout  le  mérite  à  Louise 

politique  extérieure  de  Louise  de  Savoie,  p.  I  ).  Mais  cela  est  peu 
probable,  Du  Prat  étanl  îles  lors  au  parlement  :  nous  avons  vu  sou 
rôle  dans  le  procès  de  Gié. 

1  D'après  sa  vie,  insérée  à  la  suite  de  Christophori  Longolii 
Lucubrationes  (Lugduni,  1542),  Longeuil  sérail  mort  à  trente-quat  re 
ans,  en  1522;  il  n'avait  d ;  que  vingt  ans  en  1508.  D'origine  alle- 
mande, envoyé  à  Paris  à  l'âge  de  neuf  ans  pour  y  faire  ses  études, 
il  y  brilla  île  suite  très  vivement  comme  jurisconsulte  et  huma- 
niste. Travailleur  acharné,  il  écrivit  beaucoup;  il  laissa,  outre  une 
Oratio  de  laudibus  Gallorum,  cinq  Orationes  de  laitdibus  lirais 
Rome.  La  Vie  de  1542  ne  mentionne  poinl  le  rôle  de  Longueil 
près  du  duc  de  Valois. 

-  Ses  discours  uni  été  publiés  à  Florence,  par  Giunta,  1524,  in-4". 

3  M.  Gnoli,  Un  gitidizio  di  lésa  Romani  la  sot  to  Leone  X, 


-240  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

de  Savoie  qui  a  été  L'éducatrice  et  l'institutrice  en 
personne.  Dans  le  même  discours,  Longueil  trahit 
pourtant  son  mauvais  esprit;  il  insiste  encore  sur 
3a  nécessité  d'apprendre  l'histoire  de  France,  qu'on 
ne  sait  pas  bien  en  France,  et  qui,  selon  lui, 
vaudrait  l'histoire  romaine1. 

Nous  avons  été  assez  heureux  pour  retrouver 
un  cahier  d'histoire  rédigé  pour  François  de  Va- 
lois, en  15042,  qui  nous  permet  d'apprécier  la  direc- 
tion du  travail.  Ce  manuel  porte,  sur  son  feuillet 
de  garde,  l'écu  du  prince,  avec  une  apostrophe 
à  Diane  z  ;  c'est  un  cahier  de  papier,  à  peine 
in-8e,  de  soixante-dix-neuf  feuillets,  d'écriture  fort 
peu  compacte;  il  rebuterait  le  moindre  de  nos 
écoliers.  On  y  trouve  quelques  graves  notions  sur 
Adam.  Sémiramis,  Sardanapale,  sur  les  Perses  et 
Alexandre,  surtout  sur  l'histoire  romaine  avant 
Constantin,  qui,  à  elle  seule,  occupe  les  deux  tiers  de 
Técrit;  on  aperçoit  ensuite  Charlemagne,  puis  il  y 
a  quelques  mots  sur  les  Mérovingiens,  une  liste  des 
rois  de  France,  un  abrégé,  en  quatre  pages,  des 
Enseignements  de  saint  Louis  à  son  fils...  Point 
d'  «  histoire  sainte  »,  ni  rien  de  l'ère  chrétienne. 
Fuori  i  barbarù  comme  disait  Jules  II.  Ce  pauvre 
Longueil  avait  matière  à  réagir... 

i   Chris to fort    Longuolii    Parisiensis   Oratio,  de    laudibus  divi 
:  idovici  (Poitiers,  1510,  publiée  par  Henri  Estienne). 
î   l-'r.  5709. 

.   Cynthia,  cresce!  Suâ  coeat  tua  cornua   luce 
Aurea,  Gryneis  stabis  adulta  rumis.  » 


EDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  24 i 

Pour  la  géographie,  nous  possédons  un  allas  qui 
a  pu  '  servira  François.  Un  grand  portique,  chargé 
de  dorures  et  orné  à  chaque  base  d'une  grosse 
salamandre  verte  repliée  au  milieu  des  flammes, 
encadre  le  premier  feuillet,  en  bas  duquel  deux 
anges,  gracieux,  soutiennent  harmoniquement,  au 
vol,  l'écu  de  France  à  lambel  :  dans  la  lettre  ini- 
tiale sur  un  fond  d'or  lampassé,  un  homme  vêtu 
de  damas  d'or,  vu  de  profil,  lève  la  main  droite  d'un 
geste  doctoral'.  Ce  bel  atlas  in-folio  contient  des 
cartes  de  la  Méditerranée,  avec  les  dessins,  som- 
maires, et  pourtant  soignés,  des  principales  villes: 
on  reconnaît  la  place  Saint-Marc  à  Venise,  le  palais 
à  Palerme... 

Evidemment,  ce  n'est  pas  sur  quelques  manus- 
crits qu'on  peut  apprécier  avec  justice  l'éducation 
de  François  Ie''.  Ceux  que  nous  venons  de  citer 
fournissent  pourtant  des  points  de  repère  qui  ne 
sont  pas  à  dédaigner,  et  qui  confirment  les  autres 
indices.  Ils  nous  mettent  clairement  sur  la  voie 
d'une  éducation  un  peu  pétrarquiste,  plutôt  orien- 
tée vers  le  joli  et  le  spirituel  que  vers  le  pro- 
fond. Et  comme  un  doux  arôme  de  flatterie  circule 
partout,  et  avec  variété  !  et  quelle  pure  inspiration 
du  dehors  !  comme  on  affecte  de  ne  connaître,  avec 
l'antiquité,  que  les  modes  nouvelles  d'Italie  !  A  ce 


1  Nous  ne  donnons  cette  indication  que  sous  réserve;  l'atlas 
parait  pouvoir  être  attribué  aussi  au  règne  de  François  Ier. 
-  Fr.  2194. 

16 


242  ÉDUCATION    ET    MARIAI. E    DES    ENFANTS 

plan  général,  il  faut  joindre  la  pratique  des  vieux 
romans.  Entre  deux  parties  de  chasse,  de  joutes 
ou  de  mascarades,  si  un  livre  s'égare  chez 
François,  c'est  un  roman  :  sur  sa  table,  on  trouve 
Le  Roman  de  la  Table  Ronde1 .  Que  lira-t-il  encore? 
bien  probablement,  les  mûmes  choses  que  sa  sœur. 
Or,  un  jour  que  Louise  de  Savoie  reprochait  à 
Cornélius  Agrippa  un  libelle  contre  le  célibat  des 
prêtres,  Cornélius  riposte  par  cette  tirade  en- 
flammée :  «  Pendant  qu'on  me  reproche  de  dire 
librement  ma  pensée,  on  offre  aux  femmes,  on  fait 
lire  aux  jeunes  tilles  les  Nouvelles  de  Boccace,  1rs 
Facéties  de  Pogge,  les  adultères  dEuryale  et  de 
Lucrèce,  les  combats  et  les  amours  de  Tristan,  de 
Lancelot.  et  autres  ouvrages  où  les  femmes  ap- 
prennent la  dépravation.  Ces  censeurs  si  rigides,  si 
pointilleux,  ne  lisent  pourtant,  pas  ces  choses-là  en 
cachette,  ils  s'en  repaissent,  ils  les  traduisent,  les 
exposent;  on  dirait  qu'ils  accomplissent,  en  les  ré- 
pandant, un  apostolat  particulier,  fussent-ils  princes 
de  l'Eglise,  comme  cet  évêque  d'Angoulème  qui  a 
traduit  en  français  les  épitres  d'amour  des  héros 
d'(  Ivide2.  »  Agrippa  écrit  sous  le  coup  d'une  grande 
mauvaise  humeur,  mais  il  connaissait  à  merveille 
le  monde  de  Louise,  les  œuvres  d'Octovien  de  Saint- 
Gelais,  les  lectures  qui  faisaient  la  joie  d'Amboise 

1  UHeptaméron,   Nouvelle  XXI. 

2  Epistol.,  IV,  3;  cité  par  Paulin  Paris.  Études  sur  François  1". 

1.  40. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  243 

et  y  défrayaient  les  conversations,  même  entre 
jeunes  filles.  La  bibliothèque  de  Louise  de  Savoie 
ne  contredit  point  son  dire.  Elle  comporte  deux 
éléments  bien  tranchés  :  d'un  coté,  les  manuscrits 
offerts;  de  l'autre,  les  manuscrits  commandés. 
Agrippa  indique  fort  bien  le  choix  de  ceux-ci. 
Quant  aux  premiers,  qu'en  dire?  tous,  naturelle- 
ment, présentent  un  air  de  famille  :  ce  sont  produc- 
tions de  courtisans,  de  candidats  à  une  pension  ou 
à  un  évêché,  constamment  coulées  dans  le  moule 
des  fadeurs  ou  des  considérations  morales,  carac- 
térisées par  la  médiocrité  la  plus  honorable.  Mais 
ils  nous  intéressent  en  nous  montrant  à  quel  art 
peut  monter  la  flatterie  ;  ils  entr'ouvrent  par  avance 
cet  écrin  spécial  dont  Louise  tirera  tant  de  brillants, 
sous  le  règne  de  François  Ie'',  et  où  les  emblèmes  les 
plus  royaux  et  les  plus  impériaux  encadreront  à  ou- 
tranceune  glorification  parfaite  de  la  Régente,  syn- 
thèse, collection  de  foules  les  vertus  :  art  très  parti- 
culier, qui  nous  a  laissé  bon  nombre  de  ses  pro- 
duits :  Le  Triomphe  de  la  Force  et  de  la  Prudence  ', 
la  Vie  des  Roys  et  Empereurs  de  Rome  depnys 
Œneasjusques  à  Maximilien  ',  où  la  descendance 
d'Enée  à  François  iei    s'affirme  comme  un  dogme 

1  Biblioth.  de  Saint-Pétersbourg;  Bradley,  Dictionnary  ofminia- 
turist;  M.  de  Lamothe,  Biblioth.  de  l'Ecole  des  chartes,  série  V. 
t.  Y,  p.  163  ;  II.  de  la  Ferrière,  Deux  années  de  mission  a  Saint- 
Pétersbourg,  p.  2. 

-  Fr.  1393;  aux  armes  de  Louise  de  Savoir  veuve:  cadel  de 
France  et  Savoie,  a  cordelière. 


244  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS 

indiscutable,  le  Chapelet  de  Vertuz  '.  VÉpître  de 
Charles  VIII2,  rappel  du  pauvre  roi  qui  rêvait 
l'empire  d'Orient.  Ce  dernier  manuscrit,  finement 
décoré  d'L  couronnés  dans  des  losanges  d'or  sur 
champ  de  fleurs  de  lys,  porte,  au  bas  de  la  première 
page,  le  symbole  des  rêves  de  Louise  de  Savoie  :  l'F 
de  son  fils,  avec  un  globe  impérial,  et  les  deux 
grandes  ailes  d'or,  destinées  à  lancer  l'initiale  ma- 
gique à  travers  les  temps  et  les  espaces'.  La  palme 
de  la  vanité  naïve  appartient  à  Va  Fontaine  de  toutes 
vertuz  \  dédiée  a  Louise  à  propos  de  la  naissance 
de  son  petit-tils.  Voici  comment  la  miniature  du 
début  explique  l'emblème  :  Louise  règne  sur  une 
fontaine  élevée,  suprême,  d'où  découlent  tout  bien 
et  toute  vertu  :  elle  a  dans  les  mains  un  sceptre 
d'or  et  un  tonnerre.  De  cette  grande  fontaine,  il  en 
ressort  quatre,  plus  petites,  modestes,  pourvues 
de  divinités  secondaires,  qui  sont  François  Ie1', 
deux  fois,  en  guerrier  et  en  justicier,  Marguerite 
en  Science,  Claude  en  Clémence. 

De  pareils  étalages  n'étaient  pas  encore  possibles 
à  Amboise,  mais  nous  croyons  pouvoir  en  conclure 
d'ores  et  déjà  que  Louise  de  Savoie  ne  détestait  pas 
une  agréable  adulation.  Il  faut  donc  se  défier  des 
phrases  toutes  faites,  qui  la  représentent  imman- 

1  Fr.   1892;  aux   armes   du  prince:   cadet  de  France  et   Milan 

Savoir. 

2  Fr.  2286. 

s  Symbole  reproduit  sur  le  titre  de  noire  livre. 
*  Fr.  144. 


ÉDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  245 

quablement  comme  infusant  à  ses  enfants  une 
science  profonde,  ou  les  soumettant  à  une  disci- 
pline admirable.  Il  y  a  là  un  vernis  convenu  de 
politesse.  En  réalité,  Louise  chercha  toujours  à 
gouverner  ses  enfants,  et  par  conséquent  à  s'en 
faire  aimer,  sans  trop  regarder  au  choix  des 
moyens  :  aux  maîtresses  de  son  fils,  elle  ne 
posait  qu'une  condition  :  no  pas  prétendre  à 
l'influence  politique.  Cornélius  Agrippa  n'en  té- 
moigne pas  seul.  Ce  qu'il  faut  retenir  des  adula- 
tions, c'est  qu'à  Amboise  Louise  voulait  à  une 
autorité  exclusive  et  absolue,  et,  à  cet  égard, 
elle  ne  transigeait  p;i>. 

Pourtant,  elle  dut  abandonner  François,  et 
le  laisser  prendre  à  la  cour  sa  principale  instal- 
lation. Dès  qu'il  s'y  fixa,  le  duc  de  Valois  se  vit 
entouré  de  nouveaux  respects,  qui  contribuèrent 
àaugmenterses  espérances  de  grandeur  et  de  gloire. 
Il  reçut  des  visites  officielles  et  les  hommages  du 
corps  diplomatique  '.  Quant  à  Louise,  dans  le  vif 
chagrin  qu'elle  éprouva  évidemment,  elle  recou- 
rut peut-être  au  traité  de  Pétrarque  sur  la  bonne  et 
la  mauvaise  fortune  -,  dont  nous  trouvons  dans  sa 
bibliothèque  un  manuscrit  orné  de  son  écusson3, 
avec  les  deux  anges  traditionnels,  mais  tout  nus  et 
d'appareil  peu  mystique.  Le  musée  de  Cluny  possède 

1  Sanuto,  janvier,   octobre  1508;  Journal  de  Louise  de  Savoir. 

2  «  De  remediis  utriusq       fortunée.  »  Fr.  224. 

3  Aneoulême-Savoie. 


246  ÉDUCATION    ET    MARIAGE    J>ES    ENFANTS 

aussi  un  portrait  fort  suggestif:  Louise  est  à  cheval, 
sous  les  traits  de  la  Charité,  un  cœur  dans  la  main, 
pendant  qu'au-dessous  d'elle  rampe  une  figure 
basse,  dénommée  l'Envie  '.  S'il  faut  en  croire  l'his- 
torien Beaucaire,  on  ne  parlait  qu'avec  mépris  de 
«  son  impudicité  -  »,  ce  qui  expliquerait  l'allégorie. 
Heureusement,  au  culte  de  ses  enfants  Louise 
en  joignait  un  autre,  celui  de  l'argent.  Sa  belle 
situation  financière  ne  l'empêchait  pas  de  suivre 
de  très  près  la  défense  de  ses  intérêts,  même  mi- 
nimes ;  elle  soutenait  contre  la  reine  un  procès 
pour  la  gabelle  de  Cognac  3.  Elle  créa  bien  des 
ennuis  aussi  à  un  homme  de  confiance.  Jacques 
<le  Beaune,  seigneur  de  Semblançay,  né,  on 
peut  le  dire,  dans  les  charges  de  cour,  et  dès  sa 
jeunesse  trésorier  général  de  la  reine  :  c'est  chez 
lui  que  la  reine  avait  déposé,  en  1498,  partie  des 
meubles  et  des  tapisseries  qu'elle  faisait  semblant 
<le  déménager  4.  Semblançay  et  sa  femme,  Jeanne 
Ruzé,  se  trouvèrent  aux  prises  avec  Louise  poul- 
ies seigneuries  de  Matha,  Aunay  et  autres,  en  Sain- 
tonge:  ils  perdirent  leur  procès,  et,  dans  l'impos- 
sibilité de  verser  16,000  livres,  ils  souscrivirent 
une  rente  pour  partie  de  cette  somme.  Une  lettre 


«  \"  803. 

2  Beaucaire  attribue  à  ce  motif  son  animosité  finale  contre 
Lautrec. 

:;  Fr.  26111,  S77. 

4  Leroux  de  Lincy,  111.  224.  Cf.  Arlli.  de  Boislisle,  Semblançay 
et  ht  surintendance  des  finances,  Paris,  1882. 


EDUCATION    ET    MARIAGE    DES    ENFANTS  217 

datée  d'Amboise,  le  13  février  1509,  montre  avec 
quel  soin  méticuleux  la  comtesse  s'occupait  de 
cette  affaire,  écrivant  personnellement  à  propos 
d'une  procuration  qu'elle  estimait  mal  libellée  '. 

Semblançay  aurait  pu  mal  augurer  de  ces  débuts 
de  sa  brillante  carrière  2.  Sous  le  règne  de  Fran- 
çois Ier,  Louise  de  Savoie  et  le  roi  lui-même  lui 
extorquèrent  des  sommes  considérables  3,  et, 
quand  ils  l'eurent  pour  créancier,  ils  le  tirent 
pendre. 

Le  roi,  qui  connaissait  bien  Louise,  ne  lui  mar- 
chanda pas  les  satisfactions  pécuniaires  4.  Au  mois 
d'août  1508.  il  lui  remboursa  le  reste  d'une  vieille 
dette,  dont  il  payait  les  intérêts  à  6  0/0  :'.  IJ  la 
laissa  jouir  de  la  pension  de  12,000  livres  servie  à 
François,  et  des  seigneuries  de  Civray  et  de  Saint- 
Maixent,  comme  tutrice  d'un  mineur  non  éman- 
cipé G.  Mais  il  la  maintint  loin  de  la  cour.  Après 
le  mariage  de  sa  lille,  Louise  s'en  alla  à  Cognac, 
morose,  à  demi  malade,  ennuyée  de  son  isolement, 
aigre  7,  concentrée  sur  son  unique  pensée,  l'avène- 
ment de  son  lils. 

1  Bibl.  impér.  de  Saint-Pétersbourg,  autographes,  I,  t.  I,  n"  14. 

-  Titres  Bohier,  n"  69. 

s  Archives  de  M.  le  due  de  In  Trémoïlle. 

1  Et  d'ambition.  Pour  lui  plaire,  le  roi,  par  une  ordonnance  de 
1507,  déclara  nobles  les  maires,  échevins  e1  conseillers  d'Angou- 
lême,  et  leurs  lignées,  faveur  insigne  qui  devait  rendre  Louise 
forl  populaire. 

•'*  Fr.  20381,  14  :  20379,  p.  62. 

''■  Fr.  20381,28,  39,  30:  IV.  20379,  p.  71. 

'  Heptarnéron,  Nouvelle  X. 


Mil 


LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR 


Le  mot  de  Cours  a  le  don  d'exaspérer  les  senti- 
ments Spartiates  et  de  faire  la  joie  des  moralistes. 
Déjà,  au  xve  siècle,  .Eneas  Silvius,  probablement 
pour  les  avoir  trop  aimées,  les  peignait  vigoureu- 
sement; il  accordait  le  côté  brillant  :  étincelantes 
réunions  de  jolies  femmes  et  d'hommes  d'esprit, 
jeux,  luxe,  palais  et  parcs,  salons  et  fleurs,  cha- 
toiement d'or,  de  pourpre,  de  soie  ;  mais  le  coté 
qui  ne  se  voit  pas  (et  qui  justifiait  le  titre  de  son 
livre  Misères  des  courtisans)  :  les  indigences  mo- 
rales, les  cœurs  fermés,  les  vérités  ensevelies,  le 
fard  partout,  ni  amitiés  ni  amours  vrais,  ni  stabilité, 
toujours  la  résignation  souriante,  l'ambition  inas- 
souvie!... C'était  un  chevalier  de  Gramont,  constant 
et  converti,  et  non  possesseur  de  M11''  d'Hamilton. 
En  France,  le  sire  de  la  Trémoïlle  l  empruntait 
aussi,  en  pure  perte,  l'éloquence  du  Rat  des  Champs, 

1  Panégyric  du  chevallier  sans  reproche,  c.  V. 


LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR  249 

pour  détourner  son  fils  Louis,  de  fuir  le  donjon 
paternel  :  cette  cour.  «  école  de  toute  honnesteté  » 
en  style  officiel,  il  la  montrait  «  un  creusel 
d'épreuve,  terre  promise  de  l'humilité  ambitieuse, 
de  la  chasteté  lubrique,  de  la  modération  assoiffée  ! 
Cette  rhétorique  présente  certainement  un  fonds 
de  vérité,  puisqu'on  la  trouve  universellement 
répandue,  dans  tous  les  temps  et  sous  toutes  les 
latitudes,  et  que  les  prédicateurs  mêmes  l'appli- 
quent à  ce  qu'on  appelle  «  la  vie  du  monde  »,  par- 
tout où  il  existe  une  réunion  d'hommes  et  de 
femmes  distingués.  Nous  ne  pouvons  malheureuse- 
ment en  profiter,  car,  en  jetant  un  regard  sur  la 
cour  de  Louis  XII,  on  s'aperçoit  vite  qu'au  sortir 
d'Amboise  le  duc  de  Valois  y  trouvait,  au  contraire, 
une  atmosphère  beaucoup  plus  reposée,  que 
même  nous  avons  déjà  taxée  de  «  bourgeoise1  ». 

En  effet,  sous  l'impulsion  des  souverains,  l'an- 
cienne cour  de  Charles  VIII  était  peu  à  peu  deve- 
nue méconnaissable.  Louis  XII,  qu'on  représente 
comme  ne  se  souvenant  plus  qu'il  avait  été  duc 
d'Orléans,  sur  la  foi  d'un  mot  sensé  où  il  désa- 
vouait ses  «  jeunesses  »,  était  précisément  resté  due 
d'Orléans  jusqu'aux  moelles,  et,  n'ayant  pas  de  lil-. 
il  se  laissait  de  plus  en  plus  aller  à  ses  goûts  de  simple 
propriétaire,  de  châtelain,  de  prince  ;  en  d'autres 

1  Plus  tard,  la.  cour,  smis  les  Valois,  a  été  énergiquement  peint" 
dans  le  Courtisan  de  Du  Bellay  et  le  Courtisan  retiré  de  Jean  delà 
Taille. 


250  LE    DUC    DE    VALOIS    A     LA    COUR 

temps,  il  se  fût  nommé  Cincinnatus  ou  Washing- 
ton. Il  aimait  la  jolie  ville  de  Blois.  célèbre  par 
son  air  pur  et  par  le  teint  éclatant  des  femmes  ', 
ef  son  château  patrimonial,  trop  petit  certes  2,  mais 
où  il  était  né,  comme  le  rappelait  le  quatrain  gravé 
au-dessus  de  la  porte  :!.  Douces  joies  du  pro- 
priétaire, de  quel  poids  vous  pesez  dans  la  vie! 
Descendre  sans  façon  dans  son  parc,  à  la  cible  des 
archers  ''.  ou  en  ville  consulter  sa  sphère  \  contem- 
pler dans  sa  bibliothèque  une  nouvelle  reliure  fi, 
visiter  ses  lévriers,  ses  faucons  7,  la  laie  en  bauge, 
le  duc  favori,  les  hérons  8,  n'était-ce  pas  le  plus 
salutaire  exemple  qu'on  pût  donner  à  un  jeune 
homme?  El  que  de  soucis  le  bon  roi  savait 
découvrir!  Ses  sacrifices  pour  sa  bibliothèque9 
le  faisaient  surnommer  plaisamment  Ptolémée 
Philadelphe  ln.  Çà  et  là,  il  trouvait  moyen  d'ache- 
ter à  bon  compte  un  objet  d'art,  une  tapisserie  ". 
Son  jardin  le  préoccupait  même  un  peu  trop. 
Dès    1409,   il    l'avait  fait  agrandir  et  mettre  à  la 

1  Lett.  d'Antonio  Astesano,  Magasin  encyclopédique,  L802,  f.  43, 
p.  209. 

-    Fr.  26111,    1015. 

3  Bemier,  Hist.  rie  Blois. 

4  Fr.  2927,  l\  71  v.  —  ••  l</..  ï°  75  v\  —  ,;  Ici.,  !°  74  v".  —  "  Ici.. 
I"  71.  72.  76,  v°,  77.  71   v°.  7.'i  v".  75.  —  s  Id..  f°  7i  v". 

"  Clairanib.  224,  n°  389;  fr.  2926,  f°  27;  Cf.  Symph.  Champier, 
Tropheum  Gallorum;  Cl.  i\r  Seyssel. 

llJ  Bemier,  Hist.  de  /Unis.  p.  20  :  sur  les  bibliothèques  de  Blois, 
de  Pavie  ef  de  la  Gruthuze  réunies  à  lîluis.  V.  Delisle,  Le  cabinet 
des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  impériale. 

"  Catal.  du  Musée  de  Cltiny,n"  1692-1701  (tapisseries  de  Betsa- 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  '2'M 

mode,  de  sorte  qu'il  y  possédait,  outre  une  grande 
terrasse,  le  labyrinthe  indispensable  '.  et  une  fon- 
taine due  à  Fra  Giocondo,  car  on  ne  rêvait  que  fon- 
taines, vasques  et  cascades  -'.  A  ces  soins,  il  joignait 
tous  ceux  d'un  bon  père  et  d'un  grand  seigneur 
bienfaisant  :  toujours  ingénieux  à  plaire  à  sa  femme 
ou  à  salille,  pardescadeauxd'argenterie3,  de  bijoux4. 
Chaque  matin,  il  assistait  à  la  messe  °.  Son  aumô- 
nerie,  grande  administration  dirigée  par  Geoffroy 
de  Pompadour.  avait  pour  mission  de  découvrir 
savamment  les  situations  intéressantes  :  veuves 
chargées  de  famille,  malades,  tilles  pauvres  6  à 
marier7,  tilles  de  gentilshommes  ruinés,  étudiants 
misérables,  gens  frappés  d'un  malheur8;  il  y  avait 

bée  :  La Saussaye,  Hist.  du  château  de  Blois;  comte  de  Salaberry, 
dans  les  Mémoires  île  la  Société  îles  sciences  et   lettres  de    Blois, 

1  Relation  d'André  Navagero,  1528,  dans  Alberi. 

3  Cf.  une  pièce  de  Valerand  de  Varanis  sur  l'eau  du  collège  de 
Chaillot  (nymphes,  etc.),  adressée  au  prieur,  en  vers  latins, publiée 
à  la  suite  de  son  Carmen  de  eoepugnatione  fjenuensi  [Paris, 
févr.  1508).  Cf.  Fr.  2927,  75  v°;  dépêche  de  Mauroceno,  18  nov.  1504 
(Archives  de  Venise). 

3  Pour  -i(cj  livres.  K.  78,  n"  2. 

4  Jean  d'Auton,  II.  239. 

6  K  K.  88,  f"  20-212. 

r  Une  poésie  satirique  du  temps  accusail  les  Lyonnaises  de 
vendre  leurs  filles,  comme  à  la  foire  : 

Tant  ait  grand  rente,  elle  sa  met  en  veut!'  : 

Pour  charrier  tilles  a  marier,  à  vendre.) 

Leur  font  lier  le  bouquet  sur  l'oreille  (Comme  un    le  fait  pour  les  veaux 

(J.  de  Lubac,  V mj  pcrsic  satirique  </»  XV/-  siècle.  Lyon,  18Gij. 

7  Fr.  26113,  1234  et  35;  26110,  748.  -  A  Jehanne  la  belle,  pour 
aider  à  la  marier,  soixante  solz  tournois  »  'K  K.  88,  l'°  xvm  v*  : 
compte  de  1506'. 

*>  Fr.  2926,  31. 


2ii2  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

aussi  des  dons  aux  couvents,  aux  écoles.  En  1502r 
le  Collège  de  Navarre,  à  Paris,  recevait  ainsi  une 
subvention  pour  la  reconstruction  de  ses  bâtiments 
et  pour  sa  bibliothèque  '.  Chaque  année,  les  re- 
mises d'impôt  atteignaient  un  chiffre  important2. 
L'  «  avare  »  avait  l'âme  généreuse.  Mais,  détail 
curieux,  surtout  pour  un  ancien  prodigue  3,  il 
s'imposait  de  vraies  privations  personnelles  pour 
diminuer  d'autant  les  impôts.  Un  jour,  il  fut  heu- 
reux :  il  ordonna  de  restituer  des  impôts  déjà 
perçus  !  Goût  étrange,  et  que,  parmi  toute  la  longue 
suite  de  nos  gouvernants,  saint  Louis  seul,  dit-on, 
partagea.  Tel  était  le  prince  avec  lequel  il  fallait 
que  François  se  familiarisât  et  qu'il  devrait  prendre 
en  patience  jusqu'à  nouvel  ordre. 

La  reine,  nous  le  savons,  ne  se  piquait  pas  du 
môme  esprit  de  simplicité,  elle  aimait  l'argent  et  le 
faste.  Nous  lui  avons  déjà  aperçu  quelques  côtés 
faibles. 

Collectionneuse  de  bijoux  4,  de  tapisseries,  de 
meubles,  de  peintures,  de  miniatures,  elle  en  com- 
mandait de  magnifiques,  elle  accaparait  volontiers 
ce  que  ses  maris  rapportaient  d'Italie  '.  et  elle  con- 


1    Le   collège   royal  de  Champaigne,  dit  de  Navarre.  Fr.  '26108. 
f"  392. 
-  K.  78,  ii"  2  (Dons,  récompensations...). 

3  V.  Notre  Histoire  de  Louis  XII ;  Brantôme,  III,  '2415. 

4  M  s.  Moreau,    i05,  30. 

s  Ses  inventaires  nous  montrent  qu'elle  avait  une  collection  de 
portraits  provenant  d'Italie. 


LE    DUC-DK    VALOIS    A    LA    COUR  2b3 

tinuait  à  expédier  beaucoup  à  Nantes.  Ses  proté- 
gés, bretons,  espagnols',  ou  autres,  légion  cos- 
mopolite, chantaient  ses  vertus  avec  une  certaine 
discrétion,  il  faut  le  reconnaître  '-',  sa  généalogie 
seule  autorisant  un  lyrisme  immodéré3.  Mais  Anne 
de  Bretagne,  par  sa  raideur  morale,  par  sa  police 
presque  tyrannique,  avait  imprimé  à  la  cour  un 
cachet  bien  opposé  à  la  libre  inspiration  d'Am- 
boise.  Elle  aimait  les  mariages,  comme  son  mari 
les  livres!  au  point  que  le  pape  lui  conféra  le  pri- 
vilège d'en  faire  bénir  sur  un  autel  portatif,  par- 
tout où  elle  se  trouvait4,  et  elle  les  aimait  comme 
œuvre  politique  ou  sociale,  à  titre  d'affaires.  Inutile 
de  lui  parler  des  complications  de  cœur.  Elle  avait 
trop  pâti  par  les  amours  de  Charles  VIII,  elle  n'en 
voulait  plus,  elle  déclarait  au  plus  modeste  roman 
une  guerre  implacable!  On  le  vit  bien  en  1508, 
dans  une  petite  histoire  que  YHeptamêron  nous  a 
conservée  5  et  où  le  duc  de  Valois  joua  légèrement, 
en  bon  prince,  le  rôle  de  complice. 

1  V.not.  J  J.  233,  34.  Xaturalitépour  Pierre  Myron,  contrôleur  de 
la  maison  de  In  fille  du  roi,  et  Isabeau  Benoiste,  sa  femme, 
natifs  de  Perpignan.  Blois,  déc.  1501. 

a  Un  de  ses  protégés  écril  :  -  Fœminam  autem?  Immo  vero 
cœlestem  quamdam  heroinam.  »  (Eloge  publié  dans  le  De  memo- 
rabilibus  <■!  claris  mulieribus,  de  Ravisius  Textor,  Paris,  1521, 
f°  H7.)  Cf.  collection  Hennin,  III.  179. 

s  Fr.  24043.  Généalogie  d'Anne  de  Bretagne  (1510),  par  Disarvoez 

Penguern,    natif  de  Cor taille,  chant  en  vers  français,  finissant 

parla  vie  d'Anne  et  sa  comparaison  avec  les  héroïnes  antiques, 
Judith,  Hélène,  etc. 

i   Bref  de  mai  L506  ;  Archives  de  la  Loire-Inférieure  E.  39,  orig. 

*  Nouvelle  XXI. 


254  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

Une  des  filles  d'honneur,  Anne  de  Rohan,  impa- 
tiente d'un  célibat  trop  prolongé,  s'était  prise  à 
partager  l'amour  ardent  d'un  malheureux  bâtard, 
Louis  de  Bourbon,  lils  de  l'évêque  de  Liège,  et 
l'intrigue  durait  déjà  depuis  longtemps,  parmi  les 
transes,  les  émotions,  les  enthousiasmes  les  plus 
chastes,  quand  la  reine  l'apprit  avec  indignation. 
La  pauvre  Rohan  eut  beau  se  détendre  avec  tout 
son  cœur,  et  Bourbon  se  recommander  à  la  pitié 
du  roi,  rien  ne  put  prévaloir.  Anne  fut  renvoyée 
à  son  père,  qui  la  reçut  fort  mal.  Vainement,  l'am- 
bassadeur des  Pays-Bas  tenta  une  intercession  offi- 
cielle :  la  reine  répondit  «  qu'il  n'estoit  en  pou- 
voir ny  du  roy  ni  d'elle  de  faire  délivrer  Anne  à 
ung  tel  galant  ;  ion  ne  scavoit  si  elle  estoit  morte  ou 
vive  l  ».  La  jeune  ii lie  vivait,  et  tint  bon,  et  ne  prit 
son  parti  que  bien  des  années  plus  tard;  après  le 
mariage  de  son  bâtard,  en  1517,  elle  épousa  un 
de  ses  cousins,  Pierre  de  Rohan...  François  prêtait 
sa  chambre  à  l'amoureux,  pour  l'aider  à  voir  sa 
belle. 

.Malgré  cette  sévérité,  on  était  gai  à  Blois.  mais 
pas  à  la  façon  d'Amboise  ;  jusque  dans  la  concep- 
tion des  goûts  les  plus  apparemment  semblables,  le 
sentiment  différait.  Ainsi,  où  trouver  un  goût 
plus  universel,  plus  neutre,  que  la  chasse  ?  Certes, 
Louis  XII  l'aimait  tout  autant  que  François  Ier,  et 

1  Lettres  de  Louis  XII.  160. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COl'K  2b5 

c'est  à  peu  près  le  seul  point  sur  lequel  on  puisse  lui 
reprocher  un  excès.  Dès  son  avènement,  en  sep- 
tembre 1498,  il  déclara  aux  braconniers  une  guerre 
sans  pitié  :  ces  «  gens  de  plat  pais  ».  qui  «  au  graut 
mespris  de  nous  »  pillent  et  volent  les  «  bestes 
sauvages,  tant  rouges,  rousses  que  noires  », 
auraient  dévalisé  les  postes  ou  comploté  contre  le 
roi,  qu'on  ne  les  eût  pas  aussi  durement  traqués; 
les  perquisitions  pour  rechercher  les  engins  de 
chasse  faillirent  exciter  une  émeute  en  Vendo- 
mois  '.  Le  roi  recourut  aux  artifices  les  plus  habiles 
pour  concilier  sa  passion  avec  la  volonté  d'écono- 
miser; ses  garennes  turent  rigoureusement  gar- 
dées  '.  mais  on  vendait  les  lapins  de  Yineennes  au 
profit  de  l'entretien  du  château  :  l'amiral  de  Gra- 
ville  a  se  chargea  de  surveiller  les  cerfs  du  liàti- 
nais,  avec  un  escadron  de  mortes-paies  4,  et  on 
forma  la  vénerie  d'archers  chargés  de  l'escorte 
royale  en  temps  de  guerre,  et  qui  en  temps  de  paix 
gardaient  les  lapins  et  les  filets,  rétribués  alors, 
comme  les  mortes-paies  de  Graville,  sur  la  cassette 
privée5.  Ainsi  Louis  XII  etFrançois  I"  se  valaient 
comme  chasseurs;  seulement  François  Ier tint  pour 
la  vénerie,  Louis  XII  pour  la  fauconnerie.  Oues- 
tion  de  tempérament.  Les  faucons  permettent  de 

;  JJ.  234,  lu:;  y. 
-  JJ.  235,   10. 

3  Fr.  26110,  Ml  :  fr.  26111,  86o. 

4  Soldats  (Je  forteresse. 

5  Compte  de  L499,  portefeuilles  Fontanieu. 


256  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

chasser  en  tout  temps,  sauf  pendant  la  mue  '.  On 
h-s  recrutait,  sans  dépense,  parmi  les  nichées 
d'éperviers.  dans  les  forêts  royales,  où  l'on  détrui- 
sait seulement  les  aigles  -1.  Le  roi  en  possédait 
réglementairemenl  quatre  douzaines;  ses  sacres 
venaient  de  Gand3;  de  temps  à  autre,  on  obtenait 
diplomatiquement  de  Venise  des  faucons  blancs  de 
Chypre,  très  précieux,  et  ([non  avait  l'avantage 
de  payer  en  remerciements.  Détail  original  :  la 
vénerie  du  roi  comprenait  deux  léopards,  habillés 
à  ses  couleurs  4.  Vénerie  et  fauconnerie  coûtaient 
la  somme  énorme  de  30,000  livres  par  an. 

Sur  le  chapitre  de  l'écurie,  Louis  XII,  au  con- 
traire, institua  des  réductions.  11  faut  savoir  que 
sa  santé  l'obligeait  à  voyager  par  eau  le  plus  pos- 
sible ',  ou  en  litière,  avec  ses  bagages  sur  des 
chalands  ou  des  mulets  6.  Ordinairement,  il  menait 
avec  lui  six  valets  de  pied  en  grande  livrée  (c'est- 
à-dire  en  pourpoint  de  velours  rouge  bordé  de 
jaune,  avec  toque  noire,  une  chausse  jaune,  une 
rouge  et  un  haut-de-chausse  de  drap  d'or7),  les 
officiers  nécessaires,  trois  ou  quatre  chanteurs  de 
sa  chapelle,  un  fifre  et  deux  tabourins  suisses,  et 
quarante  ou  cinquante  petits  pages  à  ses  couleurs, 
très  brodés,  en  chapeau  jaune  ou  en   toque   mila- 


1  Mme  de  Fleuranges. 

*  Fr.  26107,  271.  —  3  Fr.  2926,  27  v°.  —  i  Fr.  26112,  1078. 

'■  Compte  cité  de  1502. 

«  Fr.  2927,  f°  152  v:  fr.  26112,   1078,  —  "  Fr.  26106,  123. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  2!J7 

naise  '.  Ce  train  était  modeste;  François  ne  le 
goûtait  pas  et  le  réforma  plus  tard  comme  ridicule. 

Nous  saisirons  bien  mieux  encore  le  dissen- 
timent en  poursuivant  notre  inventaire  et  en 
entrant  dans  l'écurie  proprement  dite,  celle  des 
chevaux.  On  comprendra  que  Louis  XII  en  avait 
peu.  A  part  le  coursier  Testegaie,  et  les  chevaux 
d'armes  ou  genêts  d'Espagne,  la  plupart  provenaient 
de  dons  particuliers  et  en  gardaient  l'écriteau  :  «  Le 
Roy  des  Romains,  La  l'allisse,  Le  grant  maistre, 
Gonty...;  »  on  se  bornait  à  les  habiller,  selon  leur 
genre  de  beauté,  d'une  têtière  «  à  la  turquoise  »,  d'un 
mors  «à  bosses  dorées  2...  »  Malgré  des  charges 
irréductibles 3,  le  budget  de  l'écurie  fut  ramené 
de  11,000  livres  a  moins  de  10,000  4.  Là-dessus, 
désaccord  complet  avec  le  duc  de  Valois,  qui 
aimait  fort,  sinon  les  chevaux  eux-mêmes,  au 
moins  les  beaux  et  somptueux  caparaçons. 

En  revanche,  le  duc  abonda  naturellement  et 
facilement  dans  des  habitudes  de  simplicité,  de 
camaraderie,  spéciales  à  la  cour  de  France,  et  qui 
frappaient  d'étonnement  les  étrangers.  À  chaque 
cour,  son  usage  :  en  Espagne,  à  Naples,  la  grande 


i  Fr.  26111,955,  luis,  1019,  L029;  IV.  20112,    L066;fr.  2027,  f»  65. 
Charles  VIII  avait  soixante-dix  pages. 

*  Fr.    26106,    123;   26107,   329;    26108,    1U1,    120;    20112,    1078, 
1070,  1065;  25719,  110. 

3  K.  79,  7;  fr.  20111,  934. 

*  Compte  de   1499  ;  IV.  2'J20,   f"   71   et    sniv.  :    IV.  25718,  91,  96, 
123,  etc. 

17 


258  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

étiquette  ;  dans  les  petites  cours  d'Italie,  l'élégance, 
l'apparat1,  La  galanterie  très  vivo,  les  propos  légers, 
les  costumes  chatoyants,  rutilants,  qui  faisaient 
dire,  selon  Gastiglione:  «  En  voilà  un  qui  vient 
de  Lombardie.  »  En  France,  en  Angleterre,  en 
Ecosse,  on  trouvait  à  la  cour  des  gentilshommes, 
propriétaires  ruraux,  et  chasseurs  2,  sur  un  pied 
étonnant  de  «  liberté  et  privaulté  sans  cérymonie  ». 
Ce  n'est  pas  Louis  XII  qui  eût  tendu  à  corriger 
une  telle  tradition.  D'ailleurs,  la  France  se  com- 
posait alors  d'éléments  locaux,  très  décentralisés, 
disparates  d'institutions,  de  langue,  de  vie,  et  le 
roi  ne  représentait  que  le  lien  fédéral  de  toutes  ces 
villes,  communautés  et  corps  de  métiers  ;  on  ne 
lui  demandait  pas  de  légiférer,  mais  simplement 
de  diriger  ou  de  contrôler  les  services  généraux, 
notamment  la  politique  étrangère.  Tout  gentil- 
homme se  considérait  donc,  lui  aussi,  comme  un 
élément  social,  et  cette  idée,  quoique  devenue 
faiblement  conforme  h  la  réalité  3,  entretenait 
encore  la  dignité  et  l'indépendance,  même  parmi 
les  courtisans  professionnels.  Puis,  la  garde  royale 
imprimait  à  la   cour   un  grand   cachet  militaire: 

1  Jeun  Bouchet,  Epistres  morales  et  familières,  ép.  VIII. 

2  J.  Bouchet. 

3  La  noblesse  tendait  alors,  tout  en  perdant  son  influence,  à 
prendre  des  titres  selon  la  mode  italienne.  Les  Saint-Gelais,  les 
Chabot,  les  Mareuil,  par  exemple,  pour  ne  parler  que  de  l'entou- 
rage du  duc  de  Valois,  prenaient  le  titre  de  barons  (Jean  d'Anton, 
I.  IV.  51,  n.  2).  Le  sire  de  Villeneuve  devint  marquis,  ce  qui  ne 
s'était  jamais  vu  en  France  ;  on  vit  paraître  aussi  quelques  comtes. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  259 

elle  comprenait  doux  compagnies,  de  cent  hommes 
d'élite,  anciens  gradés  ou  individuellement  re- 
tenus, comme  on  disait,  à  la  suite  d'un  fait 
d'armes;  chacune  avait  un  étendard  particulier1, 
et  pour  commandant  un  très  grand  seigneur  2. 
A  ces  compagnies,  qui  entouraient  le  roi  en  tout 
temps,  s'ajoutaient  Les  cent  archers  écossais, 
braves  gens  commandés  par  Béraut  Stuart,  comte 
d'Aubigny,  les  cent  Suisses  de  Robert  de  la  Marck, 
deux  magnifiques  compagnies  de  cent  archers 
français,  aux  ordres  de  Claude  de  la  Châtre  et  du 
sire  de  Crussol,  enfin  le  service  de  la  prévoté  ; 
tout  cela  créait  un  cercle  martial,  animé,  vibrant, 
empanaché,  ruisselant  de  dorures  et  de  broderies; 
le  moindre  archer  portait  sur  sa  tête  douze  plumes 
jaunes  et  rouges,  à  paillettes  de  vermeil,  enru- 
bannées de  filigrane  florentin  ;  ses  hoquetons  blancs 
timbrés  du  porc-épic,  avec  une  jupe  jaune  et  rouge, 
disparaissaient  sous  les  chamarrures,  les  écailles 
et  les  feuillages.  Les  fourriers  se  reconnaissaient  à 
l'F  de  France  brodé  de  chaque  côté  du  porc-épic, 
à  une  orfèvrerie  d'argent,  à  des  épées  fleurdelisées; 
les  capitaines,  à  la  broderie  d'or,  à  un  panache  de 


1  Fr.  2926.  f"s  43  et  sniv.  Les  étendards,  de  même  que  les 
cottes  d'armes  des  hérauts  et  les  bannières  des  trompettes,  étaient 
peints  par  Jean  Bourdichon,  peintre  du  roi  (K  R.  86). 

2  Huguet  d'Amboise,  seigneur  d'Aubijoux  (1501  :  fr.  16107,292), 
le  marquis  de  Rothelin,  Le  grand  sénéchal  de  Normandie  (1510  : 
fr.  26111.  1006). 


260  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

dix-huit  énormes  plumes  '  ;  panaches  ridicules  s'ils 
n'avaient  eu  pour  fonction  d'appeler  les  coups  de 
L'ennemi. 

En  campagne,  le  roi  s'empanachait,  lui  et  son 
cheval 2;  comme  Henri  IV,  Louis  XII  portail,  dans 
la  mêlée  d'Agnadel,  un  panache  blanc,  de  quarante- 
quatre  plumes  pailletées  d'or3,  immense,  tout 
neuf,  commandé  pour  la  bataille,  étincelant  par 
conséquent,  et  autour  duquel  on  se   fit   hacher... 

La  fortune  voulut  que  le  duc  de  Valois  prit  rang 
dans  un  moment  où  les  victoires  de  Gènes  et 
d'Agnadel  portaient  au  comble  l'enthousiasme  mi- 
litaire. La  France  avait  alors,  dit  Brantôme,  les 
plus  braves  capitaines  connus  depuis  Charlemagne  : 
Bavard,  Louis  d'Ars,  La  Trémoïlle,  et  tant  d'autres 
aujourd'hui  oubliés,  heureux  parfois  de  servir 
comme  simples  soldats  de  la  garde  royale,  illus- 
trés par  de  hauts  faits,  constamment  en  haleine, 
d'une  audace  et  d'un  dévouement  sans  bornes. 
«  Quelcunque  part  l'espée  peult    pénétrer,  la  vertu 

i  Fleuranges;  fr.  26111,  1006,091:  Portef.  Fontanieu;  fr.  26431, 
57  et  suiv.;  fr.  26107,  300;  fr.  25784,  88  et  89;  R.  78,  n°  15;  K. 
502,  n°  5. 

2  K  K.  86,  lu  ve.  Louis  XII,  en  1509,  offre  au  roi  d'Angleterre  un 
harnais  de  velours  blanc  et  vert,  et  un  grand plumail  tout  blanc, 
avec  huit  losanges  «carrés,  chargés,  abranchéset  branlansde  pail- 
lettes d'argent  doré»,  avec  une  guirlande  en  perruque  dessous,  et, 
autour,  un  «  bûcher  »  chargé  d'orfèvrerie  :  en  haut,  «une«  forest  » 
de  36  plumes,  et  une  queue  de  45  grandes  plumes  :  le  tout  frangé 
d'or  et  chargé  d'orfèvrerie  de  vermeil  {ici.,  lxxii). 

3  R  R.  86,  lu. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  20 1 

des  François  passe,  »  s'écrie  un  contemporain  *. 
Comment  un  jeune  homme  ardent,  chevaleresque, 
aurait-il  échappé  à  la  contagion?  Le  duc  de  Valois, 
tout  en  se  soustrayant  aux  exemples  déplaisants 
de  bonhomie  et  de  modestie,  trouva  une  éducation 
militaire  qui  lui  valut  de  grandes  qualités  :  la 
noblesse  de  sentiment,  la  loyauté,  la  grâce  de 
camaraderie  avec  les  braves. 

A  l'esprit  militaire,  la  cour  de  Blois  en  joignait 
un  autre,  dont  il  faut  dire  quelques  mots  :  c'était 
un  grand  esprit  littéraire  et  artistique. 

Nous  avons  indiqué  l'orientation  nouvelle.  Le 
changement  de  direction  n'avait  ralenti  en  rien, — 
au  contraire  même,  —  le  travail  vraiment  prodi- 
gieux qui  transformait  alors  l'âme  française.  Quelle 
fièvre!  Le  plus  modeste  magistrat  se  croyait  tenu 
ou  d'écrire  ou  de  patronner  des  livres;  on  n'était 
grand  seigneur,  comme  le  comte  de  Ligny'3  ou 
Anne  de  France3,  qu'à  condition  d'ouvrir  sa  bourse, 
ou  mieux  encore,  son  cœur,  d'aimer  les  choses  éle- 
vées, histoire,  poésie,  peinture,  musique...  L'esprit 
semblait  une  condition  naturelle,  et  pour  ainsi 
dire  nécessaire  de  la  bonne  société.  Rien  de  plus 
apprécié    dans    un    salon4    que    l'art    de    raconter 

1  Eloge  de  Louis  Ml  en  1509  :  Lat.  1523.  Cf.  Mém.  de  Fleuranges, 
préambule. 
■-  Fr.  23988. 

3  V.  not.  Fr.949,  IV.  1884,  etc. 

4  Outre  la  danse,   car  jamais  on  ne   dansa  davantage.  A  l'en- 
trevue de  Louis  Xll  et  de  Ferdinand   le   catholique,  en  1507,  on 


262  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

spirituellement  une  «  Nouvelle  »,  selon  la  mode 
italienne;  les  habiles  du  genre,  comme  Aimeryde 
Mortemart  ou  Germain  de  Bonneval1,  paraissaient 
dignes  de  la  postérité  .  ils  n'y  passèrent  pas, 
faute  d'écrire.  La  faveur  allait  jusqu'au  genre 
académique;  on  ne  redoutait  point  l'ode  :  «  Maint 
noble  dit  cantilènes  et  odes,  dont  le  stille  est 
subtil  et  magnifique'2.  »  Et  cela  n'empêchait  pas 
de  rester  ce  qu'on  était,  notamment  bon  français. 
Ah  !  certes,  on  constatait  aisément  qu'après  nous 
avoir  été  peut-être  inférieure,  l'Italie  nous  dis- 
tançait, et  de  beaucoup,  en  sa  floraison  superbe  : 
on  se  préoccupait  de  lui  emprunter  des  œuvres 
et  des  hommes.  Et  comme  on  le  lit  largement! 
Michel-Ange,  le  dieu  de  la  Renaissance  selon  ses 
contemporains  eux-mêmes3,  était  aussi  populaire 
en  France  qu'en  Italie  :  que  dire  de  plus?  Son 
David,  commandé  pour  le  maréchal  de  Gié.  devint 
la    propriété    de    Robertet 4  ;    un   ambassadeur  de 

voit  les  doux  monarques  danser,  bien  que  d'âge  mûr  (Jean  d'Au- 
ton,IV,356);  quelques  jours  après, à  Milan. dans  un  bal.  Louis  XII, 
l'ait  danser  tmis  les  cardinaux  présents.  Les  documents  contem- 
porains témoignent  qu'on  dansail  énormément  jusque  dans  les 
moindres  villages,  et  que,  dans  une  ronde,  tous  les  rangs  et  toutes 
les  conditions  sociales  se  mêlaient. 

«  Jean  d'Anton.  IV,  361. 

2  Lemaire  de  Belges,  Lu  Concorde  des  deux  langaiges. 

s  Tiraboschi,  Vil.  J494. 

4  11  fut  fini  en  décembre  loOS.  En  septembre.  Robertet  le  scdli- 
cita  pour  l'hôtel  qu'il  venait  de  taire  reconstruire  à  Blois.  11  lui  fut 
expédié  par  Livourne  en  décembre  (Vasari,  Le  Vile  de  pittori,  éd. 
Milanesi.  Vil.  'A'.'rl.  V.  Muntz,  dans  la  Heei/e  d'Histoire  diploma- 
tique, 1894,  p.  i!U). 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  263 

Franco,  le  cardinal  Villiers  de  la  Groslaie,  s'immor- 
talisa en  commandant  l'admirable  Pieta  de  Saint- 
Pierre-de-Rome.  A  Florence.  Raphaël  travaillait 
pour  la  France  '  ;  à  -Milan,  Christoforo  da  Solaro  re- 
prenait, sons  l'impulsion  directe  du  roi.  les  travaux 
de  la  cathédrale2.  Après  avoir  résisté  aux  démarches 
officielles  et  presque  aux  bassesses  de  Louis  XII3, 
Léonard  de  Vinci  accepta  une  pension4  et  vint  en 
France  vers  1510°.  Paul  Jove  accuse  même  Louis  XII 
de  trop  de  goût  pour  Léonard  et  d'avoir  voulu  em- 
porter de  Milan  la  fameuse  Cène.  Faut-il  multiplier 
les  exemples,  montrer  Louis  XII  emmenant  en 
Italie  son  peintre  favori,  Perréal,  enl4996,  le  car- 
dinal d'Amboise  sollicitant  un  tableau  de  Man- 
tegna,  qu'il  déclare,  en  1498,  le  premier  peintre  du 
monde 7,  le  roi  commandant  le  monument  funéraire 
de  sa  famille,  pour  la  chapelle  des  Célestin'-  de 
Paris,  à  deux  génois.  Benti  et  Benedetto  da  Ro- 
vezzano8?...  Même  au  point  de  vue  littéraire 
et  poétique,  que  d'oeuvres  envoyées  aussi  d'Italie 


1  Passavant,  éd.  française,  I.  loi. 

2  Annali  délia  fabrica  (tel  Duomo  <li  Milano,  t.  111,  p.  lit;,   150. 

3  Desjardins,  Négociations  avec  la  Toscane,  t.  II.  p.  211. 

4  Jean  d'Auton,  t.  I,  preuves  (Rôle  des  pensions  du  Milanais  . 

5  Ravaisson-Mollien,  a  la  Société  des    Antiquaires  de   France, 
23  juillet  1890. 

6  Jean  d'Auton,  t.  II.  p.  102;  notre  Histoire  de  Louis  XII.  t.  III. 

7  L.-G.  Pélissier,  dans  la  Revue  historique,  janvier-février  1892. 
p.  57,  n.  3. 

s  Mùntz,  La  Renaissance  ai/  temps  de  Charles  VIII,  p.  537. 


264  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

au  roi1,  ou  à  des  grands  seigneurs  français2! 
En  France,  les  artistes  et  les  écrivains  italiens 
abondaient:  certes,  les  deux  pays  se  pénétraient! 
Italien,  cl  même  très  italien,  Fra  Giocondo  qui  diri- 
geait les  adductions  d'eau  à  Blois,  et  qui  construisit 
en  1504,  la  Chambre  des  Comptes  de  Paris3;  italiens 
d'origine,  comme  l'a  montré  M.  de  Montaiglon,  ces 
Juste,  dont  l'atelier  de  Tours  ne  cessait  de  pro- 
duire d'admirables  œuvres,  le  tombeau  des  enfants 
de  Charles  VIII,  érigé  en  1506 4,  le  tombeau  de 
Louis  XII  ;  italiens,  l'historien  Paul-Emile,  le  poète 
Fauste  Andrelin  de  Forli,  auteur  de  petits  vers 
d'actualité;  le  i'rioulais  Girolamo  Aleandro,  pro- 
moteur des  études  hébraïques5;  Ludovic  Hélien  de 
Verceil,  poète,  puis  ambassadeur,  et  d'autres  en- 
core, sans  compter  l'helléniste  Lascaris0,  emprunté 
à  l'Italie.  Louis  XII,  qui  aimait  extrêmement  la 
musique,  avait  rament'1  de  Milan  un  orchestre  com- 
plet de  six  joueurs  d'instruments7. 

1  Lat.  l.'JS'iO,  lat.  8392,  lat.  14152,  ital.  lui.".,  etc.  Louis  XII  ne 
parlait  pas  italien,  mais  il  le  comprenail  (Jean  d'Auton,  IV.  326). 

-  Ainsi  Batista  Mantuanus  dédie  à  Getïïoy  Caries  sa  vie  de  saint 
Denis  (A.  Du  Ghesne,  Hist.des  chanceliers,  p. 558).  V. sur  Caries  el 
sun  rôle  l'édition  de  VHeptaméron,  par  M.  de  Montaiglon,  IV,  294. 

'■'•  Mûntz,  Italie,  Age  d'or,  p.  i;j;j.  Nous  ne  pouvons  que  ren- 
voyer une  l'ois  pour  toutes  le  lecteur  à  cet  admirable  ouvrage, 
vrai  répertoire  de  l'histoire  de  l'art  à  cette  époque. 

4  V.  Montaiglon,  (lazetle  îles  Beaux-Arts,  1875. 

5  Molmenti,  Venezia  nell' arte  c  nella  letteratura  francese. 

6  II.  Vast,  De  vilu  et  operibus  Jani  Lascaris,  Paris.  1878,  8°; 
Paul  .love;  Burchardi  Diarium. 

•  Fr.  2926,  f°  16;  K  R.  86. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  26!) 

Dans  la  poussée  de  l'art  français,  l'œil  le  moins 
attentif  découvre  partout,  a  ce  moment,  des  rémi- 
niscences, soit  classiques,  soit  italiennes1.  On  allait 
jusqu'à  copier  exactement  l'œuvre  des  médailleurs 
italiens  sur  les  façades  des  châteaux2. 

A  côté  de  l'influence  italienne,  qu'on  put  bientôt 
appeler  néo-classique,  fleurissait  aussi  l'huma- 
nisme, le  goût  pour  l'étude  directe  des  Anciens; 
mais  celui-là  s'adressait  au  petit  nombre,  il  n'obte- 
nait guère  la  vogue  des  cours  princières,  ni  les 
libéralités  des  riches,  ni  en  général  la  faveur  mon- 
daine; il  séduisait  les  délicats,  les  studieux,  ces 
éternels  exilés!  Cependant,  il  trouvait  un  appui 
très  vif  près  du  roi  et  du  cardinal  d'Amboise.  Guil- 
laume Budé,  le  futur  fondateur  du  Collège  de 
France,  l'un  des  coryphées  de  cette  école  dut  sa 
carrière  à  Louis  XII3;  dès  1505,  on  le  voit  secrétaire 
d'une  importante  ambassade  à  Rome'.  Claude  de 

1  La  littérature  en  est  pleine.  Le  sage  d'Auton.par  exemple,  ne 
parle  que  de  Mars  et  des  divinités,  et  de  Boccace  (V.  notre  édi- 
tion, I.  283). 

2  Observation  faite  par  M.  Courajod,  qui  en  signale  plusieurs 
exemples:  mi  médaillon  en  marbre,  de  Gaillon  (à  l'Académie  des 
Beaux-Artsl,  copié  sur  nue  pierre  gravée  .Minerve)  actuellement 
au  Louvre  ;deux  compositions  de  médailleurs  italiens,  imitées  sur 
le  cloître  Saint-Martin  de  Tours. 

3  Comme  secrétaire  du  roi.  V.  Eug.  de  Budé,  Vie  de  Guillaume 
Bitdé.  Paris.  1884,  in-12. 

4  Burchardi  Diarium  :  l'année  même  où  paraissent  Plutarchi 
Cheronei,  ex  interpretatione  Guil.  Budei,  tria  Opuscula.  Paris, 
J.  Badins,  1505  in-i.  recueil  publié  par  Jacques  Le Fèvre  d'Etaples. 
Les  trois  opuscules  de Plutarque,  traduits  en  latin  par  G.  Budé,  sont: 
De  tranquillitate  et  securitate  animi  ;  de  fortunâ   Romanorum  : 


266  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

Seyssel,  protégé  personnel  du  cardinal  d'Amboise 
comme Lascaris,e1  déplus  son  porte-parole, observe 
avec  joie  que  bientôt  la  science  du  latin  sera  aussi 
répandue  en  France  qu'en  Italie;  il  nous  montre 
Louis  XII  adepte  personnel  de  l'humanisme,  et  per- 
sonnellement occupé  à  se  modeler  sur  Marc-Aurèlë. 
Lui-même  travailla  dans  ce  sens  par  nombre  de 
traductions  classiques  fort  sérieuses.  Ses  traduc- 
tions de  Thucydide,  de  Justin,  d'Appien,  de  Dio- 
dore  de  Sicile,  de  Xénophon...  sont  dédiées  au  roi. 
Un  poète  plaisait  à  la  reine  en  lui  vantant 
Virgile.  Homère.  Tite-Live  ' . 

L'assimilation,  soit  des  italiens,  soit  des  clas- 
siques, poussée  à  ce  point,  provoqua  môme  une 
sorte  de  crise.  Le  célèbre  libelle  Lettres  des  hommes 
obscurs-  en  témoigne.  Bouchet.  pourtant  protégé 
de  Gabrielle  de  Bourbon3  et  qui  avait  débuté  à  la 
cour  dès  la  fin  du  règne  de  Charles  VIII,  leva  très 
fermement  l'étendard  de  la  révolte  contre  l'italia- 
nisme. 

S'il  n'ose  pas,  parprudence,  s'attaquer  àBoccace,  il 
ne  ménage  pas  les  Petrarquistes.il  les  ravale  à  Dante! 

de  fortunâ  Alexandri  ;  auxquels  est  ajoutée  une  lettre  de  Basile 
le  Grand  :  l>e  vita  j>er  soliludinem  transigendâ.  Au  début  du 
volume,  une  lettre  à  Jacques  Le  Fèvre  d'Etaples.  Le  premier  opus- 
cule de  Plutarque  est  dédié  au  pape  Jules  IL 

1  Poëme  à  la  louange  (/es  princes  et  princesses  qui  ayment  la 
science  historialle,  adressé  à  la  reine  en  1511  (l'r.  25295  . 

-  Epistolse  obscurorum  virorum. 

3  L.  de  la  Trémoïlle,  Le  Chartrier  de  Thouars,  p.  43.  Gabrielle 
était  belle-sœur  de  la  comtesse  de  Montpensier. 


LE    DUC    DE    VALOIS     \    LA    COUR  267 

Si  vous  lisez  les  triumphes  Petrarcque, 
Et  les  haulx  l'aictz  de  Dantes  le  tétrarcque, 
Vous  n'y  verrez  que  pure  théologie4  ! 

(Ju'on  lui  parle  désœuvrés  vraiment  françaises. 
des  poésies  de  Molinet,  de  YEstrif  de  Fortune. 
des  Lunettes  des  Princes...  si  injustement  dédai- 
gnées par  les  sectaires  !  Le  Moyen  Age  lui-même 
a  ses  tendresses  : 

Regardez  bien  le  Romani  de  ta  Roze, 

Et  vous  verrez  que  c'est  une  grant  chose-. 

Crétin,  Jean  d'Auton,  Marot,  Gringoire,  Ville- 
bresme  et  autres  écrivent,  à  ses  yeux,  un  français 
«  aussi  beau  que  latin  ».  En  réalité,  quelques-uns  de 
ces  auteurs,  Jean  d'Auton,  par  exemple,  parlent  une 
langue  plus  parente  du  latin  que  du  français  et  ils 
invoquent  consciencieusement  Mars  ou  les  Muses; 
le  Roman  de  ta  Rose  lui-même  ne  se  prive  point 
de  réminiscences  classiques.  Jean  Bouchet,  tout 
traditionnel  qu'il  soit,  ne  vise  donc  point  les  clas- 
siques. Cependant,  à  l'écouter,  on  aurait  peut-être 
oublié  les  ancêtres  troyens  ;  en  tout  cas,  nous  per- 
dions quantité  de  Brutus  et  de  Césars,  la  France 
marchait  à  l'art  de  Gœthe  et  de  Wagner,  sans 
parler  de  Victor  Hugo. 

Ses   adversaires,   parti  de  la  jeunesse,   recrutés 

1  Le  Temple  de  honne  renommée,  éd.  1517,  f"s  'ri,  73. 

2  Clément  Marot  donna  une  édition  du  Roman  de  la  Rose, 
remanié  par  lui  à  la  mode  du  jour. 


268  LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR 

dans  un  milieu  mondain  et  superficiel,  n'étaient 
malheureusement  ni  jeunes  ni  originaux.  Tout 
leur  effort  tendait  à  des  fadaises  à  moitié  savantes, 
et  souvent  plus  qu'à  moitié  débraillées.  Ils  crurent 
rajeunir  les  antiques  oripeaux  avec  un  appareil  de 
mythologie  à  outrance  et  une  grâce  servilement 
puisée  dans  autrui.  C'est  ainsi  que  la  littérature 
officielle  de  François  Ier  s'engagea  vers  des  régions 
nébuleuses  et  romanesques,  jusqu'au  jour  où,  d'une 
manière  si  imprévue,  retentit  le  clairon  mâle, 
clair,  français,  des  Ronsard  '  et  des  Du  Bellay.  «  A 
ce  coup,  comme  l'a  dit  excellemment  M.  José 
Maria  de  Heredia  \  Marot  et  Saint-Gelais  ont  vieilli 
de  cent  ans.  Qui  ne  les  croirait  antérieurs  de  plus 
d'un  siècle?...  Leur  art  a  je  ne  sais  quoi  de  neutre, 
de  mièvre  et  de  mesquin,  d'un  symbolisme  suranné, 
d'une  raideur  étriquée  et  maniérée  ;  »  pauvre  art 
de  cour,  prétentieux,  savant,  conventionnel  !  l'art 
aux  frontons  de  marbre,  si  éloigné  de  1'  «  ar- 
doise »  française  !  l'art,  funeste  des  copistes,  qui 
s'exerçait  alors  aux  dépens  de  l'Italie,  comme 
plus  tard  aux  dépens  de  l'Espagne  ! 

1  Parmi  les  gentilshommes  delà  maison  du  roi, figure,  pendant 
li. ut  le  règne  de  Louis  XII.  Louis  Ronsard,  seigneur  de  la  Posson- 
nière,  père  de  l'illustre  Ronsard  (fr.  ^  1 148.  f°"  282-335). 

'-'  Discours  pour  l'inauguration  de  la  statue  de  Joachim  du 
Bellay,  2  sept.  1894.  Rappelons,  à  ce  sujet,  la  belle  formule  de 
M.  Taine  :  «  La  pensée  disciplinée  ne  vaut  pas  la  penser  libre... 
A  inventer  son  but  même  sans  l'atteindre,  un  vit  plus  hautement 
et  plus  virilement  qu'à  l'atteindre  sans  l'inventer.  »  [Lettres  sur 
ni  alie.) 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  200 

Cet  art,  par  une  coïncidence  fortuite  et  logique, 
fit  à  Blois  son  entrée  à  peu  près  au  même  moment 
que  le  duc  de  Valois,  dans  la  personne  d'un  neveu  de 
Molinet,  flamand  aussi1,  Jean  Lemaire,  que  toutes 
ses  origines  rattachaient  étroitement  aux  modes  en 
honneur  dans  le  monde  de  Louise  de  Savoie.  Ce 
Lemaire  avait  débuté  dans  la  vie  par  une  position 
des  plus  modestes,  à  Moulins,  comme  clerc  des 
finances  du  duc  de  Bourbon  ;  il  occupa  les  loisirs 
de  son  bureau  à  versifier  et  se  glissa  peu  à  peu 
dans  le  monde,  plus  habile  encore  à  se  faire  lui- 
même  qu'à  faire  des  vers.  II  réussit  d'abord  à  inté- 
ressera ses  productions  le  poète  Crétin,  qui  habitait 
Villefranche,  près  de  Lyon2.  Il  prit  pour  modèles 
les  Italiens  contemporains,  Batista  Mantuanus  et 
autres3.  Son  ambition,  ses  flatteries,  ses  manières 
insinuantes  le  lancèrent  à  la  cour  de  Marguerite 
d'Autriche,  duchesse  de  Savoie,  qui  était  elle-même 
peintre,  portraitiste,  poète,  musicienne.  Lemaire 
lui  adressa  ÏÉpître  de  V Amant  vert,  imitée  plus 
tai'd  par  Gresset.  Cet  «  amant  vert  »,  congédié 
sans  façon,  et  qui  s'en  plaint,  avait  été  fort  avant 
dans  les  bonnes  grâces  de  la  princesse  : 

Parquoy,  lui  dit-il,  j'ay  veu  tes  parfaictes  beautez, 
Et  ton  gent  corps,  plus  poly  que  fine  ambre, 

i  Fr.  1717,  f°  96. 

2  Epistre  ;'i  G.  Crétin,  en  tète  du  livre  III  des  Illustrations  de 
Gaule. 

3  Recueil  fait  pour  lui  en  1498,  nouv.  acq.,  fr.  4061. 


27H  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

Trop  plus  que  nul  autre  varlet  de  chambre, 
\u.  demi-nu,  sans  atour  et  sans  guimpe... 

Marguerite  n'était  pas  femme  à  se  formaliser  de 
cet  encens  un  peu  fruste  [Y Amant  vert  était  un 
perroquet)  ;  elle  répondit  en  vers,  et  voilà  le  poète 
en  belle  voie.  Grâce  à  la  protection  d'un  lyonnais  in- 
tluent,  il  parvint  à  faire  offrir  à  la  reine  son  Amant 
vert  par  le  peintre  Jean  de  Paris  '.  Son  premier  par- 
rain, Crétin,  alors  en  faveur,  le  musicien  Ockeghem, 
son  compatriote2,  et  probablement  aussi  François 
de  Rohan,  archevêque  de  Lyon,  auquel  il  réussit  à 
offrir  un  de  ses  livres  '.  l'aidèrent  si  bien  qu'il 
devint  «  historiographe  de  la  reine  »  en  1510. 
Lemaire  paya  sa  bienvenue  par  diverses  œuvres 
de  circonstance,  assez  fades,  sur  lesquelles  nous 
n'avons  pas  à  insister4;  mais  il  est  curieux  de  voir 
ce  flamand,  formé  dans  la  famille  de  Louise  de 
Savoie,  et  dans  une  petite  cour  à  l'italienne,  pré- 
sider ainsi  au  retour  offensif  de  l'école  de  Boccace, 
dont  il  se  réclame  volontiers  5. 

La  figure  de  Lemaire  trahit  une  apparente  mo- 
bilité, une  contradiction  que  nous  rencontrons 
souvent  dans  ce  temps-là,  comme  au  xviue  siècle, 

1  Epître  a  Jean  Perréal  de  Paris. 
-  Epitre  à  François  le  Rouge. 

3  Epitre  de  Pierre  Lavinius.  en  hMe  du  1"  livre  des  Illustrations 
de  Gaule  (1509). 

4  Couplets  sur  lu  convalescence  de  la  reine,  en  1512.  Uepistre 
du  H"'/  a  Hector  de  Troye. 

•-'  En  tète  du  II"  livre  des  Illustrations  de  Gaule. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  271 

et  que  nous  avons  peine  à  comprendre,  parce  que 
notre  œil,  formé  à  la  régularité  des  sciences  posi- 
tives, s'ingénie  à  rechercher,  malgré  soi,  une  con- 
texture  pratique  ou  même  utilitaire,  tandis  que  la 
jouissance  du  beau,  l'agrément  du  bien  vivre  tis- 
saient alors  l'existence.  Lemaire  écrit  indifférem- 
ment en  prose  et  en  vers,  il  se  pose  aussi  en  histo- 
rien, et.  par  ce  motif,  il  étale  avec  affectation 
beaucoup  de  références.  A  vingt-sept  ans  (soit  en 
1500),  il  avait  conçu,  à  ce  qu'il  veut  bien  nous 
confier,  l'idée  d'écrire  les  fastes  des  (ùiules  (on 
appelait  Gaules  le  territoire  compris  entre  l'Océan 
et  le  Rhin),  sous  forme  d'une  histoire  des  fameux 
Troyens,  dont  tous  les  Français  un  peu  respec- 
tables descendaient  ;  il  mit  neuf  ans  à  réaliser 
sa  conception.  Nous,  nous  reprochons  gravement 
aux  erreurs  historiques  de  fausser  un  jugement; 
lui,  il  leur  reproche,  non  moins  gravement, 
de  fausser  l'art,  d'égarer  les  peintures  et  les 
tapisseries,  de  leur  oter  du  prix  ;  il  veut  intro- 
duire dans  l'art  l'érudition  et  la  couleur  locale. 
C'est  pourquoi,  persuadé,  en  bon  historien,  que 
nul  avant  lui  n'a  bien  écrit  l'histoire,  il  ne  dissi- 
mule pas  qu'il  va  renouveler  la  science  ;  à  peine 
si  quelque  apparence  légère  de  modestie  s'embusque 
dans  les  flatteries  indispensables,  dans  son  invoca- 
tion à  Marguerite  d'Autriche.  Autrefois,  on  divi- 
sait volontiers  une  œuvre  en  trois  parties,  chiffre 
de  la  sainte  Trinité;    Lemaire,  historien,   esthéti- 


272  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

cien  el  courtisan,  divise  aussi  la  sienne  en  trois 
parties,  puisqu'il  y  atrois  Grâces,  et  dédie  chacune 
à  une  divinité,  à  Pallas  (Marguerite  d'Autriche), 
à  Vénus  (Claude  de  France),  à  Junon  *  (la  reine 
Anne).  Et  quel  raffinement!  l'archiduc  Charles 
fera  office  de  Paris,  en  attendant  de  devenir 
Hector. 

Ce  nom  de  Paris  fait  poindre,  dès  les  premiers 
mots,  le  fameux  Jugement,  l'apparition  troublante 
qui.  alors,  semblait  délicieuse  et  reposait  des 
madones  et  des  crucifixions.  La  vision  continue 
à  transparaître  en  divers  points,  jusqu'à  ce 
qu'enfin,  au  chapitre  xxxin,  elle  s'étale  avec  une 
abondance  qui  prouve  combien  l'auteur  comp- 
tait sur  le  succès  décisif  de  l'exhibition.  Qu'on 
ne  lui  demande  le  sacrifice  d'aucun  détail  !  il 
peint  avec  une  foi  vive  la  moue  des  déesses, 
quand  Mercure  les  invite,  au  nom  de  Paris,  à  jus- 
tifier de  leurs  appas,  leur  silence,  le  geste  large 
de  Vénus,  qui,  la  première,  dénoue  sa  ceinture,  la 
protestation  de  Junon  comme  femme  de  roi ,  la 
muette  révolte  de  la  vierge  Pallas,  enfin  la  rési- 
gnation générale.  Lorsque,  de  leurs  cabinets  de 
verdure  improvisés,  les  trois  déesses  sortent,  tout 
s'arrête  et  se  dresse  :  nymphes,  dryades  et  demi- 
dieux  agrestes,  chiens,  brebis,  daims,  taureaux, 
tout,  jusqu'au  vieux  fleuve,  jusqu'aux  feuilles  des 

1  Déesse  de  la  chasteté. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  2~:\ 

arbres,  regarde,  contemple,  écoute.  L'auteur,  jeune 
et  convaincu,  nous  présente  les  concurrentes  en 
connaisseur  :  Junon,  la  main  pudiquement  étendue, 
simplement  vêtue  d'un  chapeau  de  crêpe  ;  Pallas, 
timide,  sous  sa  gaze  brodée  et  décorée  de  perles; 
Vénus,  très  hardie,  ornée  plutôt  qu'habillée  d'une 
ceinture  de  roses...  Nous  voici  ramenés  au  Songe 
de  Poliphile  et  aux  bonnes  peintures  de  formes. 

Paris,  «  duquel  les  yeux  estincellans  et  les  pru- 
nelles errantes  et  vagabondes...  dénotoient  assez 
son  appétit  sensuel,  »  s'enflamme  pour  Vénus,  la 
moins  intellectuelle  des  trois  dames,  et  cela  parce 
qu'elle  a  les  sourcils  noirs,  l'œil  brillant  et  agaçant, 
promettant  tout,  un  teint  de  lys  et  de  roses,  les 
joues  fraîches  et  rondes,  une  petite  bouche  de 
corail,  les  extrémités  fines,  le  corps  gracieux  et 
blanc,  un  cou  et  des  épaules  d'ivoire,  la  poitrine 
admirablement  distribuée,  la  cambrure  superbe, 
les  bras,  les  jambes  massifs... 

Lemaire,  nécessairement,  revient  aussi  à  la 
vieille  thèse  de  l'idéal  relatif  :  il  décrira  l'effort  de 
plusieurs  peintres  très  experts,  chargés  du  por- 
trait de  la  belle  Hélène,  qui  se  donnent  bien  de  la 
peine  pour  composer  an  beau  corps,  avec  «  plu- 
sieurs belles  femmes  nues  devant  eulx  '  »  et  qui 
échouent.  Moderne,  il  l'est  jusqu'à  vivre  de  l'anti- 
quité et  à  y  accommoder  les  rites  chrétiens.  Qui 
aurait  osé  décrire  comme  lui  le   culte  de  Vénus? 

1    III'  livre  cli.  m. 

1S 


2/4  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUK 

C'est  h ii  précurseur;  pour  employer  son  style,  nous 
l'appellerions  le  Jean- Baptiste  de  Louise  de 
Savoie.  «  A  Vénus  me  vouay,  »  dit-il.  et  il  entre 
dans  un  temple,  fort  idéal.  Ce  temple  résonne  natu- 
rellement de  la  mélodie  la  plus  tinc  et  la  plus 
douce,  d'un  Josquin  de  Prez  délicat,  suggestif  :  il 
ne  faut  rien  moins  que  cette  exquise  musique  reli- 
gieuse à  l'amour  voluptueux  du  gourmet  mytho- 
logiste.  Genius,  le  grand  prélat,  officie  en  mitre  et 
en  habits  pontificaux,  assisté  du  diacre  Danger,  et 
du  sous-diacre  Belaccucil...  C'était  la  hardiesse  du 
temps,  de  tout  cléricaliser . . .  L'  «  archiprêtre  »  Ge- 
nius monte  eu  chaire  et  se  met  à  parler  sur  la  brièveté 
du  printemps  ;  on  interrompt  le  prune,  la  foule  se 
rue  ;i  l'offrande,  et  l'argent  ruisselle.  L'auteur  ap- 
porte, pour  sa  part,  «  ung  petit  tableau  de  mon  in- 
dustrie, assez  bien  escript  et  enluminé  de  vignettes 
et  flourettes.  lequel  j'estimoye  ung  chief  d'œuvre», 
mais,  comme  le  diacre.  «  plein  d'avarice  sacerdo- 
tale. »  jette  l'objet  derrière  l'autel,  il  part,  dépité, 
vers  le  temple  de  Minerve,  où  lui  apparaît  un  sage 
ermite,  «  Labeur  historien  ». 

Cette  bizarre  conception  a,  pour  prétexte,  une 
discussion  sur  la  rivalité  des  langues  française  et 
italienne.  Et  Lemaire  défend  très  mollement  le 
français  ;  il  n'admet  pas  qu'on  le  traite,  comme  le 
font  les  Italiens,  de  langue  «  barbare  '  »,  car  c'est 
un   idiome  clair,  qui  convient  à    l'histoire;    mais 

1   Préface  iln  I"  livre  des  Illustrations  de  Gaule. 


LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR         275 

l'italien  reste,  à  ses  yeux,  la  langue  par  excellence 
de  l'amour  et  de  la  poésie  ;  Pétrarque  lui  paraît  le 
poète  des  poètes  {. 

Les  gravures  qui  accompagnent  les  Illustrations 
de  Gaule  ne  se  rattachent  pas  moins  ouvertement 
à  la  nouvelle  école  mythologique,  dont  la  Généalo- 
gie des  Dieux  de  Boccace,  alors  si  populaire,  sem- 
blait le  palladium  ;  Lemaire  de  Belges  s'inspire  visi- 
blement de  ces  incarnations  légèrement  enfantines 
et  pédantes.  En  tête  du  premier  livre,  il  nous 
montre  une  déesse  portant  un  enfant,  que  reçoit  un 
vieillard,  décoré  d'un  écu  qui  se  compose  d'une 
sirène  avec  un  enfant;  la  représentation  n'a  aucun 
intérêt,  que  de  parodier  la  scène  évangélique  bien 
connue.  Ce  qui  s'appelle  régénérer  l'art  par  l'his- 
toire, c'est  plaider  pour  Vénus.  Plus  loin,  par 
une  distraction  digne  d'Amboise.  il  donne  à 
Louis  XII  la  salamandre  pour  emblème  2.  Une 
autre  gravure,  attribuée,  nous  ne  savons  pourquoi, 
à  Jean  de  Paris,  prête  à  la  reine  Anne  les  traits, 
peu  flatteurs,  de  Junon  :  la  reine  se  tient  raide  sur 
un  trône,  tandis  qu'on  petit  amour  lui  offre  le 
livre.  Au  premier  plan,  un  paon  fait  la  roue  ;  à 
gauche,  se  développe  un  vaste  domaine,  signe  de 
richesse;  tout  à  fait  dans  le  fond,  par  une  fenêtre, 
on  aperçoit  Louis  XII,  assis  dans  une  attitude  mo- 


1  La  Concorde  des  deux  lahgaiges. 

i  En  tête  du  111°  livre  des  Illustrations. 


270         LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR 

deste,  irrévérencieusement  costumé  en  Mercure, 
un  coq  sur  son  chapeau.  Le  tout  est  «  consacré  à 
la  dive  .Junon  armoricaine  »,  et  frise  quelque  peu 
l'irrespect. 

On  ne  s'effarouchait  pas  de  ces  facéties  :  preuve 
évidente  de  leur  importance  morale.  Et  cependant 
elles  indiquent  le  retour  des  modes  abandonnées. 

Quant  à  Louis  XII,  loin  de  se  soumettre,  il  s'an- 
crait de  plus  en  plus  dans  le  goût  français,  par  tem- 
pérament, peut-être  aussi  par  une  genèse  curieuse 
d'idées  que  nous  résumerons  en  disant  que  les  affi- 
nités de  la  France  en  Italie  se  trouvaient  à  Florence 
et  non  à  Rome.  Une  vieille  amitié,  une  singulière 
sympathie  intellectuelle  unissaient,  depuis  long- 
temps, la  France  et  Florence.  Tout  récemment,  on 
avait  applaudi  Savonarole,  et,  sans  l'Allemagne. 
Charles  VIII  allait  accomplir  les  prédictions  du 
moine,  en  provoquant  la  destitution  d'Alexandre  VI. 
Politiquement,  Louis  XII  avait  paru  se  rapprocher 
du  Saint-Siège,  tant  Georges  d'Amboise,  en  «  bon 
cardinal  »,  comme  il  disait,  s'effrayait  des  menaces 
indubitables  d'un  schisme  prodigieux!  Mais,  préci- 
sément parce  qu'il  croyait  à  l'imminence  d'une  ca- 
tastrophe,le  cardinal  voulait  de  profondes  réformes1 . 
Autour  de  lui,  on  traitait  vertement  les  habitudes 
qui  s'introduisaient,  sous  le  manteau  complaisant 


1  II  y   procéda   autant  qu'il  put  en  France.  V.  Jean  d'Auton 
Seyssel,  Hist.  <lu  Roy  L<>//s  douziesme  [éd.  L587),  p.  2ti. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  -  -~ 

de  Tari,  parmi  le  clergé  italien  l,  la  mythologie 
artistique  du  Vatican,  ses  épithalames  au  nom  de 
Vénus  2,  et  tant  d'autres  choses.  La  France,  depuis 
dix  ans,  s'évertuait  à  faire  machine  arrière.  En 
passant  de  Florence  à  Rome,  la  maîtrise  italienne 
s'éloignait 3. 

Et,  d'ailleurs,  sans  aller  jusqu'aux  dithyrambes  de 
Bouchet,  pourquoi  désespérer  de  la  patrie  des  Fou- 
quet  et  des  Michel  Colombe  4,  du  pays  dont  Francia 
et  Borgognone  se  réclamèrent,  un  pays  que  rien 
ne  montrait  épuisé,  et  qui,  en  attendant  ses  Clouet 
et  ses  Ronsard,  gardait  sa  noble  inspiration  mili- 
taire 5,  son  esprit,  et,  sur  certains  points,  son 
succès  ? 

Dans  l'art  de  la  musique,  chaque  jour  plus  ré- 
pandu, la  France  demeurait  reine,  avec  le  «  verbe 
coloré  »  de  Josquin  de  Prez 6,  1'  «  harmonie  très  fine  » 
d'Ockeghem,  la  «  douceur  »  de  Loyset  Compère  7. 

1  ...  «  Multos  efficis  incestos,  in  veneremque  trahis,  »  etc. 
Fratris  Baptiste  Mantuani...  contra  poetas  impudice  loqi/entes, 
carmen  (éd.  de  Francfort,  1508). 

'-'  Gregorovius,  Lucrèce  Borgia,  éd.  franc..  II.  34. 

3  II  est  curieux  d'observer  que  les  sympathies  françaises 
allèrent  plutôl  du  côté  de  l'art  vénitien,  d'ailleurs  le  plus  élec- 
trique, le  plus  international,  et  bientôt  le  plus  vivant  d'Italie. 

1  V.  Recherches  histor.  sur  Vorigine  et  les  ouvrages  de  Michel 
Colombe,  tailleur  d'ymaiges  <lu  iioi,  par  M.  Lambron  de  Lignim. 
Tours,  I S i S .  in-S.  —  Documents  relatifs  aux  œuvres  de  Michel 
Colombe  exécutées  pour  le  Poitou .  l'A  unis  et  le  pays  Nantais, 
par  Benj.  Fillon.  Fontenay-le-Comte,  1865,  petit,  in-4. 

•'■  V.  Jean  d'Auton,  passim. 

''■  Devenu,  comme  on  sait,  maître  de  chapelle  du  Vatican. 

7  J.  Lemaire,  La  concorde  des  deux  langaiges. 


278  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

Ses  orfèvres,  ses  décorateurs  ne  le  cédaient  pas 
aux  merveilleux  ouvriers  de  Florence.  Paris  de 
G  rassis  nous  raconte  l'étonnement,  l'admiration 
du  grand  artiste  qu'était  Jules  II,  devant  une 
superbe  litière,  achevai,  que  lui  envoyait  Louis XII  '. 
Même  pour  la  peinture,  coté  faible  de  l'art  français, 
si  les  Italiens  riaient  du  roi  René  ~,  évidemment 
difficile  à  comparer  à  Léonard  de  Vinci,  ou  à  Phi- 
lippo  Lippi  :î,  les  Français,  prêts  à  sacrifier  leurs 
anciens  dieux,  Roger  van  der  Weydenet  l'école  11a- 
mande,  à  laquelle  ils  reprochaient,  trop  sévèrement, 
l'absence  de  perspective  et  d'idéalisme4,  mainte- 
naient leur  tradition  correcte  et  spirituelle.  Jean 
Lemaire,  lui-môme,  agréablement,  confond  dans 
une  pareille  louange  Pérugin,  Léonard  de  Vinci, 


1   Frati,  Le  due  spedizioni  militari  di  Giulio  II,  77. 

-  On  sait  combien  l'école  flamande  et  l'école  allemande 
influèrent  cependant  sur  l'école  vénitienne.Ulrich  deHutten  allait 
jusqu'à  prétendre  que  certains  artistes  italiens  attribuaient  fraudu- 
leusement leurs  œuvres  à  Alb.  Durer  (Ad  Bilibaldum  Pirckheymer, 
patricium  Norinbergensem,  epistola,  1518,  4°). 

:;  Pauli  Cortesii,  De  Cardinalatu  (petit  in-folio  de  ccxlii  folios, 
imprimé  in  Castro  Cortesio,  1S  novembre  1510).  —  F"  xv,  v°  ...  «  Ut 
in  picturis  pluris  estimari  délient  Leonardi  Vincii  aut  Philippi 
Florentini  tabule  quam  Renati  régis  qui  pingendi  studio  teneba- 
tur,  cum  ab  illis  tanto  intervallo  superetur...  » 

4  Fr.  1717,  t"  95.  Epigramme  de  Jean  Robertet,  sur  une  très 
mauvaise  peinture  «  de  mauvaises  couleurs  et  du  plus  meschant 
peindre  du  monde  ». 

Pas  n'approchent  les  faietz  maistre  Rogier 
Du  Perusin  qui  est  si  grant  ouvrier 
Ne  des  jjainctres  du  feu  R<>y  de  Cecille. 

On  dirait,  ajoute-t-il,  des  enseignes  de  Saint-Lô. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  2'$ 

Bellini  et  Jean  de  Paris,  ce    portraitiste  français 
que  nous  ne  connaissons  point l. 

En  1507.  Louis  XII  aurait  voulu  trouver  Léonard 
à  Milan  et  très  probablement  lui  commander  son 
portrait.  Comment  se  vengea-t-il  de  son  échec? 
Par  une  lettre  pleine  d'humour,  où  il  dit  à  Guil- 
laume de  Montmorency  2  :  «  Quant  la  chançon  sera 
faicte  par  Fenyn,  et  voz  visaiges  pourtraitz  par 
Jehan  de  Paris,  ferez  bien  de  les  m'envoyer,  pour 
montrer  aux  dames  de  par  deçà,  car  il  n'y  en  a 
point  de  pareils.  »  Voilà  l'homme ,  le  gaulois, 
battu  parles  peintres,  cherchant  sa  revanche  par  les 
poètes  et  les  miniaturistes...  En  résumé,  l'admira- 
tion sincère  de  Louis  XII  pour  l'Italie  ne  le  rendait 
pas  injuste  ni  exclusif  :  il  ne  partageait  pas  non 
plus  les  préventions  de  son  entourage  contre  l'esprit 
ilamand  ;  à  la  bibliothèque  des  Yisconti  et  des 
Sforza3,  il  saisissait  avec  empressement  l'occasion 
d'ajouter  la  magnifique  collection  flamande  offerte  'l 

1  Epilaphe  du  comte  de  Ligny,  la  Peinture. 

-  Lettre  publiée  par  nous,  Reçue  de  l'Art  français,  janvier  1880. 

3  Son  bien  personnel,  comme  due  de  Milan,  héritier  <\c*  Yis- 
•cimti.  Il  la  grossit  d'autres  acquisitions.  MM.  Delisle  et  Mazzatinti 
mit  retrouvé,  a  la  Bibliothèque  nationale,  environ  l.'j  manuscrits 
grecs  el  espagnols  et  210  latins  provenant  de  la  bibliothèque  de 
Naples,  en  y  comprenant  ceux  qui  furent  enlevés  par  Charles  VIII, 
ceux  qui  furent  vendus  par  Isabelle  del  Baljo  à  Louis  XII  et  ceux 
qui,  acquis  par  le  cardinal  d'Amboise,  restèrent  jusqu'au 
xvii5  siècle  au  château  de  Gaillon.  V.  M.  Eug.  Miintz,  Revue 
d'Histoire  diplomatique,   1894,  p.  488. 

4  Mention  dans  le  Catalogue  de  la  Bibliothèque  de  François  I", 
publ.  par  Michelant,  p.  21.  Jean  de  Bruges,  seigneur  de  la  Gru- 


280  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COIÎR 

par  le  sire  de  la  Gruthuze.  Et  cependant  l'air  de  la 
cour  restait  par  dessus  tout  fiançais1,  si  bien  que 
les  Italiens  ne  s'y  acclimatèrent  pas  toujours. 
Balthazar  Gastiglione,  coreligionnaire  naturel  de 
la  cour  d'Amboise,  ne  voit  même  en  France  que 
«  barbarie  »,mais,  ajout e-t-il,  si  François  d'Angou- 
lème  monte  sur  le  trùne,  il  fera  fleurir  les  lettres2. 
Simple  mot,  bien  caractéristique.   Aux  yeux  des 


Ihuze,  prince  de  Stenheize.  chambellan  et  capitaine  de  compagnie, 
devinl  lieutenant  général  du  roi  m  Picardie  (Clairamb.  223,  305  : 
IV.  26111,  867). 

1  Claude  de  Seyssel  nous  livre  sa  formule,  dans  une  préface  de 
la  traduction  de  Justin,  composée  en  1509  e1  offerte  au  roi  vers 
le  commencement  de  1510.  Seyssel,  né  en  pays  français,  mais 
hors  de  France  el  dont  une  grande  partie  de  la  carrière  s'était 
passée  en  Italie,  ne  peut  consentir  à  l'abdication  de  la  langue 
française.  Il  estime  peu,  il  abandonne  les  vieux  romans  de 
chevalerie,  les  Tristans,  les  Lancelots  et  autres,  qu'il  juge  bons 
à  fausser  l'esprit  (et  qui  seuls  trouvèrent  grâce  devant  Fran- 
çois lor);  il  veut  qu'on  revienne,  avant  toul,  à  l'histoire,  à 
une  histoire  sidide  et  sérieuse,  scientifique  et  établie,  de 
.laquelle  doivent  ressortir  des  conclusions  déliante  moralité;  il 
approuve  chaudement  les  progrès  realises  dans  l'étude  des 
langues  classiques.  Mais  tout  cela  ne  lui  prouve  pas  que  les 
Français  doivent  rougir  d'eux-mêmes.  Il  leur  montre  leur  rôle 
dans  le  monde,  la  popularité  dont  jouit  leur  langue,  même  en 
Italie,  il  exhorte  vivement  le  roi  à  tenir  bon  et  à  ne  pas  laisser 
sacrifier  à  un  engouement  irréfléchi  et  excessif  le  patrimoine 
national  et  l'influence  de  la  France.  Bref,  il  patronne,  contre 
l'italianisme,  qui  va  prévaloir  sous  François  1  ',  le  gallo-grécisme, 
dont  Du  Bellay  relèvera  l'étendard  en  1549,  par  sa  Défense  el 
illustration  de  la  langue  française. 

-  En  regard  de  cette  assertion,  il  est  bon  de  placer  la  demande 
d'un  tableau  adressée  par  le  marquis  de  Mantoue  au  peintre 
français  Jean  de  Paris,  pendant  son  séjour  à  .Milan,  en  1499.  Jean 
de  Paris  s'excuse  sur  ses  occupations  (Notices  et  documents  de  la 
Société  de  l'Histoire  de  France,  p.  29"!). 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COLR  281 

amis  d'Amboise,  tout  était  barbarie  et  ignorance 
autour  de  Louis  XII.  François  Ie'  a  merveilleu- 
sement traduit  cette  pensée  un  peu  naïve  dans 
l'étonnante  fresque  de  la  galerie  de  Fontainebleau, 
où  il  s'est  fait  représenter,  l'épée  à  la  main, 
pénétrant  d'un  pas  allègre  dans  le  temple  de 
la  Lumière,  que  décore  FF  d'or  sur  fond  bleu. 
et  laissant  au  dehors  les  Ignorances,  les  Vices, 
qui  s'agitent,  les  yeux  bandés,  dans  les  poses  les 
plus  étranges  et  les  plus  mélodramatiques. 

Nous  n'insisterons  pas  sur  le  sel  de  cette  image. 
Pourtant,  comment  ne  pas  observer  que,  mal- 
gré les  révolutions  et  les  destructions,  la  France 
porte  encore  bien  des  stigmates  apparents  de 
la  vitalité  étonnante  des  premières  années  du 
xvie  siècle?  Alors  naquirent,  comme  par  enchan- 
tement .  des  œuvres  qui  n'empruntaient  point 
encore  des  mesures  toutes  faites,  châteaux,  cathé- 
drales de  dentelle,  édifices  brodés  dont  les  fes- 
tons gris  se  mariaient  au  ciel  du  pays.  En 
même  temps,  on  réparait,  on  continuait,  avec 
une  sorte  de  vénération,  les  anciens  monuments. 
Ainsi,  le  roi  allouait  des  fonds  pour  achever  la 
cathédrale  de  Sens,  «bel  et  somptueux  édifice  », 
disait-il1,  pour  réparer  l'église  de  Senlis2,  cons- 
truite «  douze  cens  ans  passez  »  et  néanmoins  en 

«  Fr.  25719,  154. 

2  Fr.  2."i71S,  105.  L'architecte  Martin  Ghambige  était  à  Senlis 
en  1504  (Montaiglon,  Bulletin  du  Comité  des  travaux  historiq.  el 
se,  Àrehéulogii',  1884,  p.  457). 


282  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

possession  d'un  clocher  «  grant,  magnificque  et 
l'un  des  plus  sumptueulx  de  nostre  royaume  ».  La 
Normandie,  qui  a  toujours  été  traditionnelle  et 
quelque  peu  anglaise,  présida  surtout  à  cet  épa- 
nouissement '. 

Sous  les  auspices  du  cardinal  d'Amboise,  qui 
incarnait  les  tendances  ofiicielles  du  moment, 
Rouen  était  devenu  un  centre  artistique  2,  d'où 
surgissaient  de  magnifiques  églises,  le  célèbre 
palais  de  Justice  dont  le  peintre  Jean  Le  Gèpre 
décora  la  salle3,  des  fontaines4,  un  jardin  bota- 
nique et   zoologique  ;   la  bibliothèque   de  l'arche- 


1  «  On  en  était  encore  aux  conciliations  souriantes,  aux  jolies 
combinazioni,  où  les  éléments  italo-classiques  fraternisaient  avec 
les  traditions  septentrionales...  Même  dans  l'architecture  reli- 
gieuse, le  gothique  avait  eu  comme  un  regain  de  jeunesse  et  de 
sève...  Les  croisillons  de  Beauvais  et  de  Senlis,  les  façades  des 
transepts  Nord  et  Sud  de  la  cathédrale  de  Sens...  sont  d'une  am- 
pleur, d'une  verdeur,  d'une  fermeté,  qui  ne  sentent  en  rien  la 
décadence.  »  (André  Michel,  Journal  des  Débats  du  3  sep- 
tembre 1894).  Le  même  judicieux  critique  ajoute  que  les  hôtels 
de  l'abbé  de  Cluny,  de  Louis  de  la  Trémoïlle,  de  Tristan  de 
Salazart  semblaient  prédire  à  l'artgothique, —  sisoupleà  se  plier, 
sans  rien  abandonner  de  ses  principes,  à  des  programmes  nou- 
veaux.—de  brillantes  destinées  et  de  longs  renouvellements.  » 

-  V.  fr.  26109,  581.  Reçu  de  40  livres  18  sous,  par  Et.  Le  Tort, 
voiturierpar  eau,  pour  avoir  mené  des  quais  de  Rouen  aux  quais 
de  Paris  et  de  là  charroyé  à  l'hôtel  Saint-Paoul  44  «  casses  de 
pierre  de  niable  ».  pour  le  roi,  «ouvrées  en  ymageries  en  l'orme 
de  sépulcre  ».  2-2  nov.  1504. 

;;  Fr.  26109.  598.  15  mars  1504,  ordonnancement  de  paiement 
à  Jehan  le  Cèpre  de  70  sous  tournois  pour  salaire  d'avoir  fait, 
par  ordre  de  la  cour,  un  tableau  où  sont  figurées  les  images  de 
N.-S.  en  croix,  de  X.-D.  et  de  saint  Jean,  poui  recevoir  le  serinent 
des  prisonniers. 

4  Archives  de  la  Seine-Inférieure. 


LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR  283 

vêché  s'agrandissait1;  la  cathédrale  recevait  des 
broderies,  de  l'orfèvrerie2,  et  un  célèbre  bourdon  Le 
Georges  cfAmboise,  qui  se  brisa  en  1786  à  la  visite 
de  Louis  XVI  :i;  en  1509,  le  cardinal  posa  la  pre- 
mière pierre  du  portail.  Le  nom  du  cardinal  d'Am- 
boise  rappelle  aussi  le  chef-d'œuvre  de  l'époque, 
le  château  de  Gaillon,  autour  duquel  tous  les 
arts  se  donnèrent  rendez-vous.  A  peine  en  possé- 
dons-nous quelques  débris,  et  on  ne  peut  plus 
reconstituer  que  par  la  pensée  les  détails  de 
l'immense  et  délicate  entreprise,  à  laquelle  colla- 
borèrent    fraternellement     une    foule     d'artistes 


1  V.  .).  d'Ivry,  Faits  et  gestes  du  légat  : 

0  gent  normande  de  Rouen  bieneurée, 
l 'ense  a  par  toy  combien  le  a  décorée 
George  d'Amboyse,  ton  pasteur  et  prélat, 
Par   qui  lu  as  ung  si  noble  sénat, 
Sy  liault  pallays  royal  et  magnifique 
Cour  tribunal  et  théâtre  autentique, 
Les  troys  fontaines  courans  en  trovs  parties, 
Par  porcions  équales  départies, 
Pour  survenir  à  tous  les  habitans, 
De  leurs  conduilz  largement  dégoustans  ; 
Les  beaux  volumes  dont  il  a  rendu  pleinne 
Ta  librairie,  faictz  en  lettre  romainne; 
Ta  grosse  cloche  qui  resonne  et  reboe 
Sy  haultement  qu'il  fault  que  chascun  loe. 
Le  beau  vergier  habundant   et  fertile. 
Auquel  sont  fleurs  et  fruictz  pour  homme  utile 
Knvironnez  de  teilliz  et  clostures, 
Pe  fild'archal  et  d'autres  fermetures, 
Ou  sont  oyseaux  de  diverses  espèces 
Qui  leans  mainnent  grandz  soûlas  et  liesses, 
Les  galleries  doréez  sus  les  carpeaulx 
Ou  sont  bannières,  guidons  et  panonceaulx, 
Qui  resplendissent  encontre  le  soleil 
Sur  tours  carréez,  édifice  impareil. 

-  Prévost,  Annales  de  l'Église  de  Rouen  (lat.  5194). 

3  Dibdin,  Voyage  bibliographique,  I,  7.J-7  4. 


284  LE    DLC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

français  et  italiens.  Dans  un  cadre  de  parterres,  au 
milieu  d'eaux  limpides,  qui  s'épanchaient  de  vasques 
de  marbre  pour  former  la  cascade  réglementaire1, 
s'élevait  un  logis,  type  de  la  maison  de  plaisance 
d'alors  :  élégante,  somptueuse,  ouverte.  Plus  d'ap- 
pareil défensif  :  l'armement  du  premier  ministre  se 
composait  de  trois  hallebardes;  et  l'architecture, 
libre,  pouvait  ne  plus  viser  qu'à  l'originalité  et  à 
la  vie  :  elle  jouait  avec  la  pierre,  elle  la  den- 
telait, et  la  hérissait  en  crêtes,  en  tourillons,  en 
lucarnes  pyramidales;  d'innombrables  arabesques, 
d'un  tini  magistral,  couraient,  comme  des  protées, 
sur  les  murs,  entremêlées  de  médaillons  classiques. 
Du  Cerceau  a  pu  appeler  cet  ensemble  «  un  riche 
artifice,  toutefois  moderne,  sans  tenir  de  l'an- 
tique »,  c'est-à-dire  sans  s'y  asservir.  Partout,  des 
souvenirs  glorieux,  personnels,  vivants;  au-dessus 
de  la  porte,  les  bustes  de  Louis  XII,  du  cardinal,  de 
Charles  d'Amboise  ;  ensuite,  une  longue  page  de  bas- 
relief  racontant  l'entrée  de  Gènes  en  1507  ;  dans  la 
chapelle,  bijou  de  pierre,  des  verrières  superbes, 
des  fresques  d'Andréa  Solario,  douze  statues  d'a- 
potres  par  Antoine  Juste,  des  stalles  de  bois, 
aujourd'hui  transportées  à  Saint-Denis,  vénérable 
monument  de  l'art  de  transition,  le  devant  d'autel 


1  Mûntz,  La  Renaissance  au  temps  de  Charles  VIII,  p.  537.  On 
voit  un  Louvre  une  fontaine  du  jardin  de  Gaillon,  œuvre  du 
génois  Bertrand  de  Mevnal:  la  figure  de  Diane  qui  la  surmontait  a 
disparu. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  285 

de  Michel  Colombe  que  possède  le  Louvre.  La 
cour,  pavée  de  marbres  divers,  contenait  une  fon- 
taine donnée  par  la  république  de  Venise.  Le 
mobilier  était  du  plus  haut  prix  :  il  comprenait  pour 
39,000  livres  de  vaisselle  d'or.  Le  jardin  lui-même, 
dessiné  à  l'italienne  par  le  jardinier  de  Blois,  tra- 
hissait, par  ses  larges  proportions,  l'estime  qu'on 
faisait  du  paysage;  de  vastes  avenues  s'ouvraient 
dans  un  grand  parc  :  mêlés  à  un  peuple  de  statues, 
des  troupeaux  de  cerfs,  des  paons,  des  oiseaux 
rares  ranimaient  *.  Les  parterres  ne  formaient 
guère  qu'une  marqueterie  de  Heurs  et  de  pierre, 
mais  un  groupe  champêtre,  appelé  le  Lidieu. 
donnait  la  note  agreste  et  reposante,  comme  le 
Lido  près  de  cette  belle  fleur  d'eau,  qui  s'appelle 
Venise. 

Partout,  le  cardinal  ou  les  siens  ont  laissé  le  sou- 
venir de  bâtisseurs.  Près  du  marché  de  Blois,  le  car- 
dinal bâtit  un  logis,  à  Vigny  un  château  '-' ;  un  de 
ses  frères  dotait  Glermont-Ferrand  d'une  fontaine 
charmante3,  et  Paris  de  l'hôtel  de  Cluny;  son  neveu 
bâtit  le  château  de  Meillant,  encouragea  les  arts 
à  .Milan;  à  Fontana,  près  de  Milan,  il  érigea  un 
petit  oratoire  4.  Mais  Georges  d'Amboise  ne 
succomba    pas     à    l'entraînement  ;     l'art    restait 

1  Les  faictz  et  gestes  de  très  révérend  père  en  Dieu  Mons.  le 
légat,  translatez  de  latin  en  françoys,  par  maistre  Jehan  Divry. 

2  Jean  il'lvry. 

a  La  Mure.  Hist.  des  ducs  de  Bourbon,   II.  notes,  col.  2. 
4  Forcella,  Iscrizioni  dette  chiese...  di  Milano,  IV.  tl.'i. 


280  LE    DUC    DE   VALOIS    A    LA    COUR 

pour  lui  le  luxe  suprême,  et  le  luxe  n'amollit  pas 
son  cœur,  pas  plus  que  les  rudesses  de  la  politique, 
qu'il  envisageait  avec  une  philosophie  un  peu 
hautaine  ',  ne  l'endurcirent.  Il  était  grand,  en  res- 
tant lui-même,  et  justicier  2,  «  Père  des  pauvres3  ». 
Ses  papiers  nous  révèlent,  à  ce  sujet,  de  curieux 
détails.  Rien  qu'à  Louviers,  son  administration, 
exacte  et  toujours  en  éveil,  entretenait  soixante 
et  onze  familles  de  misérables4,  et  on  constate  que 
ses  vastes  revenus  passaient  par  ses  mains,  comme 
par  celles  de  l'habile  intendant  des  artistes  ou  des 
malheureux5.  On  le  voit  solliciter  du  roi  une  fon- 
dation pieuse  6,  ou  du  pape  quelque  indulgence  en 

1  Cortesius,  De  Cardinalatii,  f°  cxxvi. 

-  J.  d'Ivry.  Le  roi  le  nomma  conseiller-né  de  l'échiquier  de 
Rouen,  en  mars  1507  (Archives  du  palais  de  justice  Je  Rouen,  reg. 
de  l'échiquier). 

3  .1.  de  Terra  Rubea,  Contra  rebelles  suorum  regum,  Paris. 
1526;  f"  US.  c.  I. 

5    Archives  de  la  Seine-Intérieure.*;.    1014. 

r>  Pasquier  raconte  sur  le  cardinal  d'Amboise  une  anecdote  qui, 
si  elle  n'est  pas  vraie,  mériterait  de  l'être:  Un  gentilhomme  des 
environs,  un  jveu  ruiné  par  les  guerres  d'Italie,  lui  fit  proposer 
de  lui  vendre  un  domaine  patrimonial.  Le  cardinal  l'invite  à 
dîner:  au  dessert,  il  lui  demande  cordialement  comment  il  a 
l'intention  de  vendre  un  bien  de  famille.  L'autre  répond  qu'ayanl 
une  fille  à  doter,  il  lui  faut  de  l'argent,  qu'il  désire  les  bonnes 
grâces  du  cardinal  et  s'en  remet  à  lui.  —  Mais  alors,  dit  le  car- 
dinal, si  vous  aviez  de  l'argent,  vous  ne  songeriez  pas  à  vendre! 

—  Ah!  Monseigneur,  c'est  vrai,  mais  aujourd'hui  à  qui  emprunter  ? 

—  A  qui  ?  à  moi  et  à  nul  autre.  Il  lui  prêta,  séance  tenante,  une 
grosse  somme,  en  lui  promettant  de  le  laisser  tranquille.  Comme 
l'intermédiaire  demandait  des  nouvelles  de  l'affaire:  «Ah,  dit-il, 
j'en  ni  l'ait  une  bien  bonne!  Au  lieu  d'une  seigneurie,  j'ai  acquis  un 
ami.    • 

0  1507.  Archives  de  la  Seine-Inférieure,  G.  1112. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  287 

faveur  d'un  sanctuaire  normand  l.  Sa  famille 
n'hérita  que  de  ses  biens  patrimoniaux  ;  il  laissa 
son  argent  aux  pauvres,  «  vrais  héritiers  de 
l'Église  2  »,  il  assura  par  un  legs  l'achèvement 
de  la  chapelle  de  Gaillon. 

On  ne  peut  pas  dire  que  ces  façons  répondissent 
en  tout  à  l'idéal  d'Amboise;  on  n'introduisait 
pas  encore  la  facture  décorative,  parfois  accusée 
de  banalité  ou  de  prétention ,  qui  fit  fortune 
à  Fontainebleau.  Mais  bien  des  gens  hésiteront 
à  traiter  de  barbare  une  école  qui  s'est  perpé- 
tuée en  la  personne  des  Clouet,  des  Corneille,  et 
de  tant  d'éminents  artistes,  modestes  (on  sait  à 
peine  leurs  noms),  et  bien  éloignés  de  l'envergure 
italienne,  mais  dont  on  peut  citer  sans  déshonneur 
le  goût  exquis  et  la  très  fine  habileté. 

Peut-être,  si  le  cardinal  d'Amboise  eût  vécu 
plus  longtemps,  aurait-il  exercé  sur  son  pupille,  le 
duc  de  Valois,  une  influence.  Nous  en  doutons 
pourtant.  Dans  la  mêlée  intellectuelle  dont  nous 
venons  d'indiquer  les  principaux  traits,  François 
appartenait  notoirement  à  un  parti,  comme  l'in- 
dique Gastiglione.  Il  y  resta  d'autant  plus  soli- 
dement fixé,  qu'il  s'en  souciait  fort  peu.  Deux 
objets,  seulement,  absorbèrent  son  attention  : 
l'armée  et  les  femmes.  Hors  de  là,  nous  ne  nous 
permettrons    de    nommer   que   le  fou    Triboulet, 

1  Archives  du  Vatican,  Reg.  sécréta  Julii  II. 

2  Archives  de  la  Seine-Inférieure,  G.  3  417. 


288  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

auquel  il  témoigna  une  constante  sympathie.  Tri- 
boulet  était,  d'ailleurs,  un  personnage  :  il  dînait  à 
la  table  du  roi,  il  accompagna  Louis  XII  à  l'expé- 
dition de  1509,  et  à  sa  mort,  parles  soins  du  roi, 
il  fut,  sur  son  tombeau,  honoré  d'une  statue  ' . 

Quant  à  l'armée,  le  duc  de  Valois  l'aima  dès  le 
premier  jour,  et  il  aurait  voulu  y  débuter  sans 
retard.  Mais  Louis  XII  ne  se  souciait  pas  de  risquer 
«  la  seconde  personne  de  France  -  ».  L'année  1508 
se  passa,  du  reste,  à  préparer  par  des  négociations 
les  guerres  futures;  ces  négociations,  pour  le  dire 
en  passant,  donnèrent  lieu  à  un  nouveau  projet  de 
marier  Marguerite  de  Valois  avec  le  prince  de 
dalles  :!.  Le  traité  qui  intervint  reçut  comme 
garants  divers  grands  personnages,  notamment  le 
duc  d'Alençon  '.  Pour  le  duc  de  Valois,  on  ne  lui 
demanda  rien,  et  il  ne  fit  rien,  que  vivre  joyeuse- 
ment, en  attendant  l'heure,  encore  lointaine,  de 
son  mariage  effectif 5. 

Il  éprouva  divers  accidents.  Le  3  août  1508,  à 
Fontevrault ,  en  jouant  après  dîner,  il  reçut  au 
front  un  coup  de  pierre,  heureusement  sans  consé- 
quence, mais  qui  alarma  fort  sa  mère.  Au  mois  de 
décembre,  il  tomba  sérieusement  malade  à  Blois, 


i   Fr.  3939,  f  :is  v. 

2  Jean  d'Auton,  t.  IV.  p.   Ki*. 

s   Lettres  de  Louis  XII,  I.  127.  153. 

4  Annexe  à  la  dép.  du  29  février  1508.  Archives  de  Venise. 

5  Le  1  i  mars  l.'ios,  il  assista  à  la  ratification  ilu  traité  de  Cam- 
brai. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A     LA    COUB  289 

pour  des  causes  vraisemblablement  [tins  intimes. 
Louise  se  hâta  d'accourir  et,  le  soir  du  12,  les 
habitants  d'Amboise  la  virent  passer  en  toute  hâte, 
à  la  clarté  des  torches  '.  Elle  trouva  les  médecins 
sans  inquiétude.  Tout  d'un  coup,  dans  la  soirée  du 
14.  une  violente  rechute  inspira, un  instant.de  vives 
craintes.  François  se  remit  assez  vite'2;  mais,  au 
printemps  suivant,  il  n'obtint  pas  d'accompagner 
le  roi,  comme  MM.  d'Alençonet  de  Bourbon,  à  l'ex- 
pédition contre  les  Vénitiens.  Il  resta  à  Grenoble 
avec  la  reine.  Montmorency  et  de  graves  membres 
du  Conseil.  Lorsque  le  roi  revint  au  mois  d'août. 
il  alla  l'attendre  sur  la  route,  à  peu  de  distance  de 
ia  ville3;  Louis  l'embrassa  avec  sa  jovialité  habi- 
tuelle, en  -'écriant:  «  Le  beau  gentilhomme  !  » 

François  prit  sa  revanche  au  mariage  de  sa 
sœur,  qui  eut  lieu  le9novembre4.  D'abord,  au  ban- 
quet, il  occupa  la  première  place  de  la  table  du 
marié,  en  tète  des  princes  du  sang,  tandis  que  sa 
mère  se  trouvait  la  quatrième  à  la  table  de  la  reine, 
au-dessousde  Mmes  de  Bourbon  et  d'Alençon.  Après 
le  dîner  et  le  bal,  les  dames  se  mirent  au  balcon 
pour    assister    aux  joutes5,    c'est-à-dire  au    petit 


!  Chevalier,  Inventaire  cité,  p.  -12. 

-  Journal  de  Louise  de  Savoie. 

3  Saint-Gelais  ;  Desjardins,  Xéyocialions,  11,397. 

•  Fr.  2928,  23. 

Les  puritains  réprouvaient  les  combats  en  champ-clos 
comme  un  souvenir  du  cirque  romain,  et,  par  conséquent, 
l'amour  des  joutes    V.  Jean  d'Auton,  IV,  3S). 

19 


290  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COl'l! 

triomphe  du  duc  de  Valois.  François  entra  en  lice 
le  huitième,  très  brillamment,  tout  en  drap  d'or, 
avec  une  nombreuse  escorte  habillée  de  soie  jaune. 
Le  bon  Louis  XII  lui-même,  en  jaune  des  pieds  à 
la  tête,  figurait  dans  cette  escorte,  comme  ser- 
vant; après  avoir  consciencieusement  rempli  son 
office,  il  monta  à  la  fenêtre  du  cardinal  d'Amboise. 
Le  lendemain,  François  et  ses  tenants  reparurent, 
cette  fois  en  satin  blanc  ;  ils  coururent  «  un  coup 
de  lance  »,  et  exécutèrent  une  belle  passe  de  douze 
coups  d'épée.  Le  surlendemain,  fin  de  la  représen- 
tation: lutte  à  la  barrière,  rupture  d'une  lance, 
lutte  à  épées  courtes'.  Malheureusement,  tout  cela 
ne  valait  pas  le  fameux  coup  de  clairon  d'Agnadel: 

Le  roy  fit  lors  sonner  trompettes  et  rlérons, 
Disant  :  «  Suivez-moy  tous  !  par  Dieu,  nous  les  aurons  2.  » 

François  obtint  la  promesse,  à  la  prochaine  cam- 
pagne, de  commander  un  corps  d'armée  auxiliaire 
des  troupes  de  l'empereur3. 

Onconvenait,  en  général,  queles  Français  feraient 
des  soldats  bien  invincibles,  s'ils  étudiaient  le  mé- 
tier des  armes  «  autant  qu'à  dames  décepvoir4  ». 
C'est  sans  doute  pour  justifier  ce  mot  qu'ils  alliaient 


i   Lett.  de  Louis  XII,  I,  207,  208. 

-  Jean  Sala,  Des  hardiesses  du  roy  Lois  XII";  récit  inédit, 
fr.  10420. 

3  Sanuto,  29  janvier  1509. 

'<■  MM.  de  Montaiglon  et  de  Rothschild,  Anciennes  poésies  fran- 
çaises, X.  2  10. 


LE  DUC  DE  VALOIS  A  LA  COUR         291 

si  bien  les  deux  cultes.  François,  comme  on  pense, 
n'agit  pas  autrement. 

Un  proverbe  disait:  «  Une  court  sans  dames  est 
une  court  sans  court  ',  »  et,  en  dépit  des  foudres  de 
la  reine,  la  cour  de  France,  pas  plus  que  les  autres, 
n'allait  pas  sans  quelques  joies  amoureuses.  Le  roi 
même  se  laissa  prêter  un  petit  roman  crépuscu- 
laire 2  :  une  dame  Spinola  se  serait  éprise  de  lui.  au 
point  de  mourir,  en  1505,  sur  le  faux  bruit  de  sa 
mort.  Combien  il  est  fâcheux  que  cette  gentille  his- 
toriette rencontre  tant  d'obstacles,  et,  notamment, 
que  la  dame  ait  attendu  pour  mourir  quelques  an- 
nées de  plus  ! 

Parmi  les  déités  de  la  cour  susceptibles  d'atti- 
rer le  culte  du  jeune  duc  de  Valois,  il  s'en  trou- 
vait deux,  qui  devaient  agir  sur  sa  destinée.  Elles 
ne  manquent  pas  d'intérêt. 

La  première,  M"- Anne  de  Graville,  avait  pour 
père  l'amiral  de  Graville,  l'ami  d'Anne  de  France 
et  de  Louise  de  Savoie,  que  nous  avons  vu  en  dé- 
faveur :  sa  sœur  avait  épousé,  dès  1491 3.  le  sire  de 
Chaumont;  ainsi,  elle  ne  devait  plus  être  très  jeune, 
et  vraisemblablement  elle  approchait  bien  de  la 
trentaine,  lorsque  son  père,  dans  le  mouvement  qui 
suivit  le  procès  du  maréchal  de  Gié,  lui  obtint  une 


'  Brantôme,  III,  130. 

2  Jeau  d'Anton.  Cette  historiette  (Mail  racontée  par  Germain  île 
Bonneval. 
:;  Sun  père  était  ne  vers  liil  (Perret). 


292  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COI  B 

place  au  service  de  la  reine1.  Elle  avait  mordu  do 
bonne  heure  à  l'espril  littéraire  et  artistique  du 
monde  de  son  père,  elle  avait  connu  If  charmant 
Octovien  de  Saint-Gelais,  que  dis-je?  elle  l'avait 
enthousiasmé  par  sa  grâce,  par  son  esprit  original 
•  t  romanesque.  En  1497,  Octovien.  à  l'apogée, 
s'unit  aux  poètes  Robertet  et  Crétin,  pour  déclarer, 
au  nom  des  dieux,  ([ne  les  histoires  anciennes  et 
modernes  ne  mentionnaient  pas  de  femme  supé- 
rieure «à  celle-ci.  et  pour  proclamer  la  fille  du  sei- 
gneur de  Marcoussis ',  ou  «    haine  Sans  s  y  :i  ». 

Seule,  sans  per,  la  plus  belle  des  belles. 

Cet  arrêt  rimé,  que  son  auteur  ne  craignit  pas 
de  joindre  aux  Épitres  d'Ovide,  souleva  un  toile. 
Dans  une  nouvelle  pièce.  L'appel  interjecté... 
contre  la  dame  Sans  sy,  Octovien  avoue  l'ac- 
cueil plus  que  réservé  de  la  cour,  quand  il  y  repa- 
rut; les  dames    de    l;i    reine  chuchotaient,   quatre 

1  Leroux  de  Lincy,  Vie  de  la  reine  Aune  de  Bretagne,  11.  130; 
notre  Histoire  de  Louis  MI.  t.  III  :  Lettres  de  Louis  XII.  I.  (i."i.  66; 
Perret,  Notice  sur  Louis  Malet  de  Gr  n-îlle.  58. 

-  Dans  l'intitulé  de  Palamon  et  An/,,  /lu.  on  la  qualifie  a  Xlada- 
moiselle  Anne  de  Graville  la  Mallet,  dame  du  Boys  Malesherbes  - 
Malesherbes,  Loiret.  —  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  5116  .  De  même 
dans  la  préface  du  IV.  25535.  Niais  trouvons  aussi  la  mention  d'un 
certain  Jean  d'Averton,  «  écuyer  de  M  lc  <!<•  Graville,  admiralle  de 
France».  [Ms.  Clairambault,  8.1 

D'après  M.  Quentin  Bauchard,  dans  son  bel  ouvrage  Les 
Femmes  bibliophiles,  t.  II.  p.  'IX! .  VArrest  pour  la  dame  Sans  .-./ 
se  rapportera  il  à  la  mère  d'Anne  de  Graville.  Nous  hésitons  un 
peu  a  admettre  cette  hypothèse,  parce  que  A!""  de  Graville 
était  morte. 


LE    DIT.    DE    VALOIS    A    LA    COUK  293 

réclamèrent  :  Jeanne  Chabot,  dame  de  Montsoreau, 
s'irritait  qu'on  attribuât  toutes  les  vertus  à  une 
seule  jeune  fille  ;  Blanche  de  Montberon  accusait 
Octovien  de  forger  des  rivalités;  M""  de  Talaru  se 
déclarait  adversaire  jurée  des  poètes1... 

Anne  de  <  rraville  était  bien  une  véritable  artiste  ; 
pas  trop  tournée  à  la  dévotion,  quoiqu'on  ait  vu  long- 
temps dans  L'église  de  Marcoussis  les  mots  0  salu- 
taris  hostia  brodés  de  ses  mains  sur  un  devant  d'au- 
tel, comme  Louise  de  Savoie,  elle  aimait  les  livres, 
b's  belles  enluminures-  ;  du  fond  de  l'Italie,  l'évêque 
de  Venosa  lui  adressa  un  recueil  de  vers  avec  une 
préface  pompeuse1'.  Boccace,  Pétrarque  furent  ses 
maîtres;  on  possède  encore  son  magnifique  exem- 
plaire d'une  traduction  des  Triomphes  de  Pé- 
trarque4, où  elle  a  inscrit  divers  anagrammes  de 
son  nom  :  «  Garni  d'un  léal  ;  —  J'en  garde  un 
léal;  — etc.  »  Plus  tard,  au  moment  des  tristesses, 
elle  y  fit  peindre  une  chantepleure  ou  arrosoir, 
avec  cette  devise  :  Mi/sus  Naturajacrymas  Fortuna 
(par  la  nature  les  muses,  par  le  sort  les  larmes). 

L'œuvre  la  plus  importante  '  d'Anne  de  Gravillo 

1  Leroux  de  Lincy,  II.  138-140. 

-  Quen'tin-Bauchard,    Les    Femmes     bibliophiles   (Paris,    Mor- 
g  uni.  188G). 
a  Fr.  25535. 

4  L'exemplaire  de  I is  XI!  se  trouve  à  l'Ermitage,  a  Saint- 
Pétersbourg. 

5  Le  manuscrit  de  la  bibliothèque  de  l'Arsenal  contient,  en  outre, 
VEpistre  de  Clériande  lu  Romaine...  translatée  de  latin  en  Fran- 
çois (par  Villebresme),  et    VEpistre  de  Maguelonne   à   Pierre    de 


294  LE    DUC    DE    VALOIS     \    LA    COL'R 

est  sa  versification  '  d'un  vieux  roman  de  Boccace, 
Palamon  et  Archita2,  ou  Roman  de  Thesei/s3,  dédiée 
à  la  reine'1,  et  qui  plut,  selon  le  goût  de  la  che- 
valerie nouvelle,  comme  récit  d'amour  et  d'aven- 
tures. La  touche  sentimentale,  parfois  un  peu 
molle,  s'échauffe  aux  peintures  voluptueuses  :  Anne 
excelle  à  décrire  les  moindres  étapes  d'une  élégante 
nudité  féminine5,  il  faut  toujours  en  revenir  là,  et 
elle  la  rehausse  d'un  chapeau  de  roses,  de  rubis, 
d'un  peu  de  drap  d'argent,  de  longs  cheveux  dorés 
descendant  jusqu'aux  talons6;  elle  vante,  comme 
l'école  de  Fontainebleau,  une  taille  longue  et  juvé- 
nile, les  épaules  minces,  blanches,  bien  garnies,  les 
veux  riants  et  pétillants  d'amour,  au  regard  franc, 
vif  et  disant  ce  qu'il  veut  dire,  les  sourcils  arqués, 
nets,  le  nez  fin  et  droit,  la  bouche  vermeille, 
petite,  les  dents  croquantes,  le  menton  à  fossette, 
le  teint  frais,  le  cou  long,  une  poitrine  brillante  et 
mathématique,  les  bras  longs,  minces,  ronds,  les 
doigts  longs,  la  main  blanche,  douce,  d'une  dou- 
ceur  a  faire  défaillir...,  la  solidité  du  reste...,  le 
pied  exquis7...  L'homme  parfait  lui  apparaît  sous 

Provence.  La  bibliothèque  de  l'Arsenal  possède  une  autre  traduc- 
tion d'Aimé  de  Graville,  le  poème  de  Mutation  de  fortune  (uis. 
3112). 

1  «  Du  commandement  de  la  royne  »  (Bibl.  de  l'Arsenal, 
nis.  .'il  16). 

-   Catalogue  du  limon  Picnon,  1869,  n°  172. 

•    Fr.  I  397  :  nouv.  acquis,  fr.  6513. 

;   Fr.  25441.  —  •'  F»  7  1.  —  ';  F-  21. 

'•    l.r  Peregrin,  roman  italien  traduit  par  François  l),i ssy.  secré- 


LE    DUC    \)E    VALOIS    A    LA    COUR  29S 

les  traits  d'un  seigneur  parfumé,  musqué,  tressé, 
soigné,  caracolant  avec  erânerie  sur  un  coursier 
dore,  tout  bruyant  d'orfèvrerie  et  parlant  d'amour1. 
La  fête  par  excellence  est,  pour  elle,  une  danse,  nu- 
pieds,  nu-tête,  sans  ceinture,  en  légers  vêtements 
flottants,  à  l'air  du  printemps,  guidée  par  une 
mélodie  tendre  et  douce,  sur  un  léger  gazon,  dans 
un  temple  de  cristal  aux  autels  de  jaspe  et  de 
corail,  avec  des  palmiers,  des  rosiers,  des  pins 
odoriférants,  des  pigeons  qui  roucoulent.  Tout  lleu- 
rit.  tout  aime2...  Ses  deux  héros  périssent  presque 
dans  la  suavité  de  leurs  embrassements,  «  en 
grand  plaisir3  ». 

En  peignant  la  beauté,  cette  ardente  jeune  tille 
regardait  son  miroir:  elle  était  blonde  et  fine,  elle 
avait  l'œil  noir,  pétillant,  plein  de  feu,  des  sourcils 
très  arqués,  le  Iront  ('-levé,  avec  des  joues  rondes, 
roses,  très  fraîches,  une  toute  petite  bouche  au 
sourire  à  la  fois  modeste  et  spirituel4;  de  la  taille, 
et  de  l'air,  et  une  grâce  qui  permettait  de  former 
les  conjectures  les  plus  agréables.  Elle  plut  sans 
doute  au  duc  de  Valois,  car  le  prince  prit  l'habitude 
•d'aller  souvent  s'établir  à  Marcoussis  pour  chasser'1. 


taire  du  roi  de  Navarre    L529),  trace  de  la  beauté  un  portrait  ana- 
logue  (f°  1  y). 

1  F"  23. 

2  F"  30,  v". 

:;  Fos  59,  71  v    lin  du  poème  . 

4  Ms.  de  l'Arsenal. 

5  Maltebrun,  Hist.  du  château  de  Marcoussis,  3Ï33. 


2'JG  LE    I>1  C    DE    Y  M.olS    A     I. A    COI  B 

Elle  ne  voulait  pas  entendre  parler  de  prétendants: 
elle  trouvait  l'un  volage,  l'autre  téméraire,  le 
troisième  pas  assez  riche1,  et,  un  beau  matin  d< 
l'année  1509,  elle  suivit  l'Amour,  sons  forme  d'un 
cousin  germain  médiocre,  Pierre  de  Balsac  d'En- 
Lragues2.  L'amiral,  fort  en  colère,  déclara  aussitôt 
déshériter  sa  fille,  menace  qui  impressionna  Balsac. 
On  chercha  à  fléchir  ce  courroux,  seule  réparation 
possible;  le  cardinal  d'Amboise  lui-même  intervint; 
le  vendredi  saint  de  1510,  pendant  l'adoration  de  la 
croix  au  couvent  de  Marcoussis,  le  prieur  arrêta  le 
vieil  amiral  qui  s'approchait  et  1  interpella  avec  onc- 
tion: au  môme  moment,  paraissait  Balsac,  en  tenue 
des  plus  humbles,  puis  Anne  de  Graville,  sanglo- 
tante, les  cheveux  épars,  la  robe  déchirée.  Le 
vieillard  céda  à  ce  coup  de  théâtre  :  il  releva  >a 
fille  et  ramena  les  fugitifs  au  château3,  en  faisan* 
encore  se-  conditions.  Anne  dut  se  contenter  d'une 
somme  de  10,000  écus  d'or  et  d'une  rente  de 
1,000  livres   pour  tout  héritage4... 

De  ce  roman  naquirent  onze  enfants,  et  le  nom  de 
Balsac  put  briller  de  rechef  sous  le  règne  de  Henri  IV. 


1  Leroux  de  Lincy,  129. 

-  Les  Bn Is.ir  étaienl  eux-mêmes  une  famille  de  lettrés.  Robert 
de  Balsac  d'Entragues  avah  écrit  la  Nef  des  batailles  [traité  de 
l'art  des  conquêtes)  et  une  «  moralité»  qui  eut  plusieurs  éditions- 
à  cette  époque  :  «  Le  droit  chemin  de  l'hôpital,  traite  sur  les 
diverses  manières  de  se  ruiner. 

3  Leroux  de  Lincy.  I,  130. 

4  Perret,  p.  195.  Balsac,  nommé  sénéchal  d'Agen,  pilla  les  vivres. 
ilcsliiiijs  à  l'armée  el  fui  remplacé,  comme  on  verni  pins  loin. 


LE    DUC    DE    VALOIS     \    LA    COUK  29  j 

en  la  personne  d'Henriette  *  1  <  *  Balsac  d'Entragues. 
L'autre  femme  dont  nous  avons  à  parler,  égale- 
ment demoiselle  d'honneur  de  la  reine  '.  formait 
l'antithèse  vivante  d'Anne  de  Graville.  Françoise  de 
Foix  était  sœur  de  deux  grands  seigneurs,  les  sires 
de  Lautrec  et  de  Lescun,  qui  allaient  devenir  les 
compagnons  d'armes  et,  pour  ainsi  dire,  les  édu- 
cateurs militaires  du  jeune  duc  de  Valois.  La  reine 
la  dota,  el  la  maria,  en  1509,  à  Jean  de  Laval,  sei- 
gneur de  Chateaubriant,  descendant  d'une  haute 
race  bretonne,  quoique  simple  écuyer  et  capitaine 
de  ville-.  Brune,  grasse,  la  peau  laiteuse,  d'un  bon 
el  large  poil,  toute  épanouie  de  vie  facile  et  plan- 
tureuse :;,  l'esprit  vil'  et  fort  cultivé.  Françoise  ne 
pouvait  pas,  avec  son  air  de  reine,  ensorceler  un 
tout  jeune  homme  aussi  bien  qu'Anne  de  Graville, 
Elle  se  maria,  d'ailleurs,  à  quatorze  ans  ''.  avant 
que  sa  beauté  voluptueuse  atteignit  encore  le  plein 
développement  qui  devait  exciter  un  enthousiasm< 
si  capiteux.  Comme  c'était  pour  les  femmes  un 
cachet  de  distinction  que  d'écrire  •'.  Françoise  n'y 
manquait  pas  non  plus;  elle  taisait  des  vers  amou- 
reux; elle  protégeait  les  littérateurs;  il   reste  une 

1  Mém.  di'  Bretagne,  année  loOo  ;  c.  1ï39j. 

2  Fr.  26107,  336. 

3  Three  hundrecl  french  portraits,  by  lord  Uonald  Gower  : 
Musée  de  Cluny,  n"  200.'». 

4  D'après  Anne  de  Graville,  quinze  ans  était  l'âge  de  la  parfaite 
beauté. 

5  V.  IV.  12.Si\  les  poèmes  mystiques  de  Catherine,  femme  de 
Philibert  de  llraujni  ;  1rs  truvivs  ui \ st i< |i ics  de  Gabrielle  de  Bour- 
bon (Bibl.  Mazarine  . 


298  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

traduction  de  Plutarque,  qui  lui  est  dédiée  l. 
Coquette  au  possible  et  beaucoup  «  myeus  con- 
neue  (pic  paynte  »,  selon  François  Ier2,  fort  peu 
éprise,  àce  qu'il  semble,  du  bon  gentilhomme  de 
province  qui  lui  servait  de  mari,  elle  ne  se  montra 
jamais  ni  impitoyable,  ni  difficile  sur  le  nombre  et 
la  fidélité  des  amants.  Une  plaisanterie  du  due 
d'Albany,  un  jour  qu'elle  demandait  au  pape 
la  permission  de  manger  «  de  la  chair  »  les 
jours  maigres,  nous  montre  qu'on  la  jugeait 
femme  d'esprit  et  qu'elle  entendait  à  merveille 
la  gauloiserie.  Plus  tard,  François  Ier  subit 
son  joug,  au  point  d'amener  une  insurrection 
de  Louise  de  Savoie3.  Il  fallut  que  Louise  fournît  à 
son  (ils  un  autre  amour  et  que  le  mari  emmenât 
«  dans  une  tour  d'airain  »,  disait-on  (probablement 
en  province  tout  simplement),  la  belle  créature  que 
Clément  Marot,  l'ayant  beaucoup  connue,  lui  aussi, 
appelait  «  Danaë  4  ,>.     • 

François,  bientôt  en  rapports  intimes  avec  ses 
frères,  eut  de  fréquentes  occasions  de  voir 
Françoise  de  Foix,  mais  rien  n'indique  qu'il  s'en 
soit  épris  tout  de  suite.  Au  contraire,  peut-être  pour 


1  Fr.  1398. 

2  Rouard,  François  Ie"  chez  Madame  de  Boisy,  f°  13  [Conneue  est, 
délicatement,  écril  en  abrégé  :  M.  Rouard  a  lu  à  tort  :  Contournée). 

'•''  Y.  Paulin  Paris,  El  mies  sur  François  I",  1,  119  et  suiv. 
1  Elégie  à  une  dame  enfermée  en  une  tour  pour  l'amour  de  son 
amy.  Prim.it iee  dessina  une  Danaë,  qui  fui  peinte  à  fresque  dans 
galerie  de  Fontainebleau. 


LE    DUC    DE    VALOIS    A     LA    COUP.  299 

dépister  les  censeurs,  il  chercha  d'abord  ses  dis- 
tractions hors  de  la  cour,  quitte  à  les  trouver  moins 
relevées. 

Son  premier  amour  connu  date  d'Amboise1.  11 
admira  à  l'église  une  jeune  fille  brune,  distin- 
guée, très  gracieuse  ;  il  sut  qu'elle  se  nommait 
Françoise,  comme  lui.  qu'elle  avait  été  élevée 
dans  la  domesticité  du  château,  où  elle  avait 
souvent  joué  à  la  poupée  avec  Marguerite  de 
Valois:  éloignée  ensuite  par  des  circonstances  de 
famille,  le  mariage  de  sa  sœur  avec  un  sommelier 
du  château  venait  de  la  ramener.  A  la  demande  de 
son  frère,  Marguerite  voulut  revoir  son  ancienne 
compagne,  la  choya,  l'engagea  à  multiplier  ses 
visites,  la  mit  dans  toutes  les  fêtes.  François,  de 
plus  en  plus  enflammé,  finit,  ou  commença,  par  dé- 
puter, assez  brutalement. un  de  ses  gentilshommes; 
Françoise  opposa  beaucoup  de  modestie  et  de 
pudeur,  et  la  négociation  échoua  complètement. 

La  poursuite  du  prince  n'en  devint  que  plus 
tenace,  et  elle  frisait  la  persécution.  François  ne 
manquait  plus  un  office,  il  s'installait  derrière  sa 
belle  et  la  forçait  à  changer  constamment  de  place. 
Il  crut  très  machiavélique  de  se  concilier  d'abord 
le  sommelier  par  despromesses,  puis  de  prendre  les 
grands  moyens  :  il  alla  caracoler  sur  un  des  hauts 
chevaux  de  l'écurie  et  se  jeter  dans  le  ruisseau  à  la 

1  Nouvelle  XL1I  de  YHeptaméron.  Le  récit,  d'après  cette  Nou- 
velle, se  rapporterait  à  l'année  1509,  ce  qui  semble  contestable. 


300  LE    DUC    DE    V  W.OIS     \    |.\    r.Ol'ii 

porte  de  son  amour;  naturellement  on  s'empressa 
de  le  ramasser,  el.  comme  il  articulait  très  haut 
des  douleurs  imaginaires,  de  le  transporter  dans 
l,i  maison  voisine,  celle  du  sommelier,  où  il  se 
mil  au  lit.  Il  expédia  ses  gens  au  château  cher- 
cher des  vêtements  et  réclama  Françoise:  la 
jeune  fille,  après  bien  des  refus,  se  présenta 
enfin  sur  les  instances  de  sa  sœur,  mais  toute 
tremblante:  «  Françoise,  lui  dit  le  pseudo-malade 
en  prenant  une  petite  main  qu'il  sentit  glacée, 
m'estimez-vous  si  mauvais  homme,  si  estrange  et 
cruel  que  je  menge  les  femmes  en  les  regardant?  » 
el  il  parla  avec  vivacité  de  son  amour,  des  risques 
qu'il  avait  courus  pour  se  trouver  là.  dans  ce  lit; 
en  gnise  de  péroraison,  il  chercha  à  attirer  Fran- 
çoise et  à  l'embrasser.  Elle,  les  yeux  baissés  et  en 
larmes,  silencieuse,  pétrifiée,  résistait  :  tout  d'un 
coup  elle  éclata  :  Pourquoi  un  si  noble  prince 
s'adressait-il  à  elle,  si  humble,  si  «  ver  de  terre  »  ? 
Que  ne  s'en  prenait-il  aux  brillantes  dames  de  sa 
maison?  Craignait-il  leur  refus,  et  alors  spéculait- 
il  sur  la  pauvreté?  Elle  rappela  les  services  de  ses 
parents,  qui  ne  méritaient  pas  qu'on  voulût  la 
«  mectre  en  rang  des  pauvres  malheureuses  ».  Le 
prince  eut  beau  protester  d'un  amour  exclusif,  il 
ne  gagna  absolument  rien;  sur  ces  entrefaites,  les 
vêtements  arrivèrent  ;  d'abord  il  répondit  qu'il  dor- 
mait, mais  l'heure  sacramentelle  du  dîner  l'obligea 
à  partir. 


LE    LUC    DE    VALOIS    A    L\    COUR  301 

Un  voit  que  François  était  encore  un  enfant,  on 
du  moins  un  apprenti.  Cependant,  il  ne  connaissait 
plus  certains  préjugés,  notamment  celui  de  l'amour 
platonique  :  il  envoya  cinq  cents  écus  a  sa  belle; 
Françoise  refusa  ce  message  dépourvu  d'artifice, 
elle  ajouta  même  que  maintenant  elle  savait  le 
prince  incapable  de  violence...  l'en  après,  un  offi- 
cier, émerveillé  d'une  tenue  aussi  extraordinaire. 
brigua  sa  main,  et  François  les  protégea  tou- 
jours. 

Ainsi  passa  le  premier  amour,  l'amour  des  grands 
enthousiasmes  et  des  émotions  profondes,  celui  qui 
déborde,  qui  vivitie  ou  qui  tue.  De  cette  aventure 
avortée,  notre  héros  tomba,  sans  transition,  sans 
frein,  dans  tout  ce  qu'il  y  a  de  pins  grossier.  Bran- 
tome  lui-même  estime  qu'il  «  aima  fort  et  trop...; 
il  embrassait  qui  l'une,  qui  l'autre,  »  au  point 
qu'il  lui  fallut  du  temps  pour  revenir  à  des  goûts 
au  niveau  de  sa  situation.  On  dit  pourtant  <pi  à 
Marcoussis  il  séduisit  une  brillante  jeune  fille  ' 
le  mystère  de  cette  histoire  nous  réduit  aux 
conjectures;  nous  ignorons  si  l'aïeule  d'Henriette 
d'Entragues  y  fut  mêlée,  et  si  son  brusque  enlè- 
vement y  a  un  rapport  quelconque. 

Une  antre  notion  que  perdit  François,  et  pour 
toujours,  ce  fut  celle  de  la  valeur  de  l'argent  :  il  se 
piquait  si  peu  d'imiter  Louis  XII,  que  le  budget  total 

1  M.-illelinm.  Hist.  de  Marcoussis,  3o3. 


302  T-E    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUB 

des  tailles  de  Louis  XII  (1,500,000  livres  en 
moyenne)  devint,  pour  lui,  simplement  le  budget  de 
la  maison  royale.  Louise  de  Savoie  aurait  peut-être 
sagement  agi  de  lui  apprendre  à  compter;  jusqu'à 
dix-huit  ans.  c'est-à-dire  tant  qu'elle  toucha  les 
revenus  ou  pensions,  elle  préféra,  au  contraire,  le 
rationner  fortement  et  ne  point  «  gonfler  son  au- 
mônière  '  ».  si  bien  que  François  brûla  de  justifier 
l'adage  :  *«  A  père  avare,  enfant  prodigue  ».  Proba- 
blement, la  pénurie  influa  quelque  peu  sur  le  choix 
de  ses  plaisirs,  et  nous  voulons  croire  aussi  qu'elle 
inspira  les  premières  compassions  de  Marguerite, 
confidente  2  et  auxiliatrice  d'une  «  joyeuse  vie  » 
qu'elle  ne  blâmait  pas  trop 3,  lorsque  son  frère 
n'allait   pas   trop    bas  4  ni  trop   loin. 

Avec  sa  tournure  élégante,  François  devint,  sans 
effort,  le  type  des  héros  rêvés  par  Anne  de  Graville. 
Il  devançait  les  modes  :  il  laissa  pousser  sa  barbe 
selon  la  mode  italienne,  qui  ne  tarda  pas  à  être  le 
dernier  mot  de  la  fashion5.  Sa  physionomie  plaisait 
sans    être     belle.     Nous     avons     plusieurs     por- 


1  Heptaméron,  Nouvelle  XL. 

2  Un  fort  bel  exemplaire  du  poème  de  la  Coche,  offert  plus 
tard  par  Marguerite  à  une  des  maîtresses  de  son  frère,  la  du- 
chesse d'Etampes,  se  trouve  maintenant  à  la  Bibliothèque  de 
Chantilly. 

3  Heptaméron,  Nouvelle  IV. 
1  «   Non  inferiora  secutus.  » 

5  Dans  la  miniature  de  l'Enéide  de  Saint-Gelais,  en  1500  (IV.  861), 
personne  n'a  encore  de  barbe. 


LE    DIT.    DE    VALOIS    A    LA    COUR  303 

traits',  qui  nous  permettent  de  suivre  les  effets 
de  l'âge.  Lors  de  son  mariage  de  1506,  d'après 
une  médaille  frappée  à  cette  occasion,  tout  «mi 
conservant  l'expression  douce  et  enfantine,  il  a 
déjà  les  traits  osseux  et  accentués,  les  yeux  cer- 
nés. Sa  figure  va  devenir  de  plus  en  plus  massive; 
cependant,  dans  le  croquis  dit  de  Staffort-IIouse, 
elle  garde  encore  certaine  morbidesse  assez  fine; 
le  teint  parait  clair,  le  regard  droit  et  gai,  l'œil 
franc;  de  grands  cheveux  bruns  encadrent  cette 
jolie  tète.  Les  quatorze  ans  restent  candides.  A 
dix-huit  ans,  nous  le  trouvons  bien  lui,  dans  une 
charmante  miniature,  familiale  et  officielle,  pro- 
bablement due  au  pinceau  du  peintre  Guéty,  dit 
Guyot-,  où  Marguerite  de  Valois,  sous  le  nom  virgi- 
nal de  sainte  Agnès,  amène,  ou  ramène,  son  frère 
au  Christ  en  croix  et  à  la  vie  militaire  :  François, 
malgré  tout,  ne  cherche  point  l'air  pénitent;  il 
n'a  pas  embelli;  son  nez  aquilin  a  pris  trop  de 
hardiesse,  ses  sourcils  noirs  sont  trop  relevés, 
ses  cheveux  pendent  trop,  mais  il  a  le  sourire 
aux  lèvres,  l'air  du  monde  le  plus  gai  et  le  plus 
spirituel,  il  respire  une  joie  communicative  ; 
on  sent  que,  réellement,  il  ne  juge  pas  la  vie 
ennuyeuse,    il     doit    plaire,    il    faut  qu'il    plaise. 

1  Sans  c pter  un  joli  petit  portrait,  du  Musée  'lu  Louvre,  qui 

ne  parait  pas  le  représenter. 

-  Ms.  lai.  8396.  Ce  manuscrit,  oifert  a  François  [unir  ses 
dix-huit  ans.  l'ut  sans  doute  exécuté   par  ordre  de  Marguerite  de 

Valuis. 


304  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUK 

Comme  symbole  de  l'armée,  l'habile  peintre  a 
placé,  toul  auprès,  un  coq  hardiment  juché  sur  la 
tête  d'un  lion,  en  face  du  pape  qu'on  va  com- 
battre1. 

La  haute  et  vigoureuse  stature  de  François  exer- 
çait aussi  une  influence:  le  peuple,  qui  attache 
tant  <le  prix  à  ces  choses,  était  porté  à  l'admirer,  en 
face  du  squelettique  Louis  XII.  au  port  si  peu  do- 
minateur :  «  ung  beau  «'I  grant  prince.  »  en  face 
d'un  «  ypothéqué  2  ».  et  plein  d'entrain  et  de  pro- 
messes, el  hardi,  et  généreux  !  Que  faut-il  de 
plus? 

Le  hon  roi  Louis  XII  ne  prit  point  ombrage  d'un 
voisinage  si  délicat  à  manier,  et  montra  toujours 
à  son  jeune  cousin  une  condescendance  plus  que 
paternelle.  Les  courtisans  classiques,  qui  songeaient 
à  l'attitude  de  Louis  XI  envers  son  propre  fils, 
trouvaient,  là,  matière  à  vanter,  une  fois  de  plus, 
l'éternelle  opposition  des  deux  Louis  :;.  Ils  en  pro- 
fitaient aussi  pour  se  tourner  vers  l'astre  levant, 
avec  une  grâce  nuancée  île  réserve.  Rien  de  cu- 
rieux coin  me  les  gens  évertués  à  louer,  chez  l'hé- 
ritier éventuel  du  troue,  «  beauté,  bonté,  sens  et 
noble  cœur  ■>,  et  à  bien  dire  à  quel  point  il  leur 
semblerait  difficile  que    le  fils   du  roi,  s'il  en  sur- 

1  Le  pape  Lui-même  est  un  portrait. 

-  Les  Croniques  et  Gestes  des  très  haulx  et  très  vertuex  faitz  du. 
très  crestien  Roy  Françoys  premier  de  ce  nom.  par  André  'le  la 
Vigne  'IV.  n.  acq.  794,  p.  i). 

s  Cl.  de  Seyssel,  Hist.  du  Roy  Loys  \II\  p.   il. 


à     (h.v   -/un/    (i/i.i 

,uiit-/i,'     <///    C'/i/-i.>/    ,'/  a    /  '.    Ovnt'C    /xi/-   .     V  ,ir,inriu/r     ()cS<i/oi. 

/:>i/ilurc    a/tniùuèe    à  ■ Âcu^i '/it'/t'/ni/    ( /tu- 1 '//,    <) i /  < / ui/,< /  . 

nu),   /al     S.  396 


LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR  305 

venait,  parût  plus  aimable.  Ils  ajoutaient  :  <  Si  la 
Providence  donne  au  roi  un  fil-,  on  peut  espérer 
qu'il  ressemblera  à  son  père;  si  elle  s'y  refuse,  il 
faudra  encore  louer  Dieu.  Mais  rien  n'empêche 
d'augurer  que  le  roi  laissera  un  fils  déjà  grand, 
ou  même  plusieurs,  car  enfin  il  se  porte  bien  et  la 
reine  n'a  pas,  qu'on  sache,  fait  montre  de  sté- 
rilité *.  » 

Combien  les  habiles  auteurs  de  ces  louanges  sus- 
pensives se  trompaient,  et  qu'ils  se  préparaient, 
pour  l'avenir,  d'amères  déceptions  :  !  François  se 
prenait  très  au  sérieux  et  n'admettait  aucun  par- 
tage: il  voulait  qu'on  fût  ou  pour  ou  contre  lui.  Il 
ne  se  persuada  jamais  qu'un  familier  de  la  reine, 
notamment,  «  feust  bien  son  serviteur 3  »  :  Robert 
de  la  Marck,  compromis  par  l'amitié  du  maré- 
chal de  Gié,  avait  cru  politique  de  se  rapprocher 
de  la  reine;  grande  erreur,  qui  prépara  une 
des  fautes  majeures  de  François  Ier!  Il  fallait 
se  montrer  courtisan  consciencieux  et  modeste. 
Robertet  fait  venir  de  Milan,  avec  d'infinies 
précautions,  deux  perles  magnifiques,  encore 
dans  leurs  coquilles  :  il  sait  que  le  jeune  prince 
aime  les  joyaux.  De  quel  ton  parfait  d'humi- 
lité il  écrit  là-bas  son  espoir  que  le  duc  <•  se 
contentera  »   de  ce   présent  '>  !    C'est    ainsi    qu'on 

1   1(1.,  p.  b8  v.  59. 

'-'  Seyssel  quitta  le  service  de  France. 

3  Mémoires  de  Fleuranges. 

1  Lettre  île  Geffroy  Caries,  mis.  Dupuy26J,  p.  !i'.. 


306  LE    DUC    DE    VALOIS    A    LA    COUR 

parle,  pour  s'avancer  dans  le  monde  Comme 
beaucoup  de  princes  italiens,  joyeux  compères, 
connus  pour  leur  amabilité  et  leur  rondeur, 
François  n'apprécia  jamais  les  réserves,  et  en- 
core moins  les  critiques.  Au  carnaval,  Louis  XII, 
populaire,  de  bonne  volonté  et  de  conscience 
nette  *,  laissait  le  petil  théâtre  s'égayer  à  ses 
dépens;  sous  François  Ier,  le  holà  fui  bien  vite 
mis  :. 

1  Géruzez,  Histoire  de  lu  littérature,  1.  p.  269. 
-  Paulin  Paris,  p.  ti".  note. 


IX 


LES  PREMIÈRES  ARMES   Kl    DUC  DE  VALOIS 


Au  commencement  de  l'année  1510,  Louis  XII 
fit  en  Bourgogne  un  voyage,  où  il  recueillit  des 
manifestations  de  popularité,  qui  confinèrent  à 
l'idolâtrie.  Les  paysans,  attachés  à  ses  pas  pen- 
dant des  lieues,  cherchaient  à  toucher  sa  mule  ou 
le  bas  de  sa  robe,  et  portaient  ensuite  la  main  à 
leurs  lèvres  ',  comme  pour  des  reliques.  On  ne 
demandait  au  roi  bien-aimé  qu'une  chose,  un  iils, 
mais  on  le  lui  demandait  sans  cesse,  en  vers  et 
en  prose  :  on  interpellait  le  Ciel;  puisqu'un  miracle 
avait  guéri  le  roi,  on  réclamait  le  reste. 

Le  duc  de  Valois,  acclamé  dans  un  moment  de 
détresse  poignante,  disparaissait  un  peu.  Il  sentit 
alors  l'âpre  morsure  de  l'ambition,  et  le  besoin 
d'honneurs  dont  il  avait  pris  l'habitude.  En  allant 
voir  sa  mère,  il  se  lit  préparer  à  La  Rochelle,  faute 

1  Saint-Gclais. 


308         LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

de  mieux,  une  entrée  solennelle  ;  il  l'exécuta  le 
1er  février,  à  cinq  heures  du  soir  '. 

Vers  le  mois  d'avril,  éclata  un  mouvement  géné- 
ral de  joie  :  une  nouvelle  grossesse  de  la  reine 
se  manifestait  clairement  2.  Des  prières  commen- 
cèrent aux  Célestins,  sur  le  désir  de  Louis  XII.  pour 
obtenir  un  fils  3. 

C'est  dans  ce  renouveau  qu'un  coup,  d'une 
portée  incalculable,  affecta  douloureusement  le 
cœur  du  roi.  Le  cardinal  d'Amboise,  que  des 
crises  de  goutte  et  de  srravelle  arrêtaient  sou- 
vent  depuis  quelques  mois  4,  mourut  subitement, 
dans  une  crise,  le  25  mai.  Personne  ne  prit  sa  place; 
sa  mort  changea  l'esprit,  la  physionomie  de  la 
cour,  et  toute  la  direction  des  affaires. 

Que  pouvait  faire  le  duc  de  Valois,  parmi  ces 
vicissitudes?  Nous  aurions  été  tenté  de  lui  offrir 
les  conseils  que  la  Philosophie  et  la  Patience, 
jointes  à  l'Espérance,  donnaient  à  des  navires 
désemparés,  dans  un  petit  poème  de  1511.  sur  le 
thème  connu  :  «  Tout  vient  à  temps,  qui  scait 
actendre.  » 

Si  bien  le  entens, 
Tout  vient  à  temps... 

1  Journal  de  Louise  de  Savoie. 

2  Lettre  du  cardinal  d'Amboise  au  comte  de  Carpi.  Archives  de 
M.  le  prince  Pio,  à  Milan. 

3  Beurrier,  Antiquitez  et  privilèges  du  couvent  des  ['ères  Céles- 
tins  de  Paris  (Paris,  L634,  in-i"),  p.  358. 

4  Correspondance,  citée,  avec  le  ceinte  de  Carpi. 


i 


LES  PREMIÈRES  ARMES  DE  DUC  DE  VALOIS    301) 

Dueil  et  contends 

En  gré  fault  prendre  '. 

François  avait  obtenu  la  promesse  d'accompa- 
gner le  roi  en  Italie;  l'expédition  n'eut  pas  lieu  2, 
on  ne  pensait  plus  qu'aux  couches  de  la  reine. 
Louise  de  Savoie,  anxieuse,  défiante,  voulut  y 
assister  et  vint  s'installer  à  Amboise,  avec  son  lils, 
qui  se  relira  près  d'elle  '■''.  La  naissance  inopinée 
d'une  fille,  dans  la  matinée  du  25  octobre  1510  4, 
produisit  un  véritable  effarement.  Il  fallut  impro- 
viser des  tentures  vertes  et  blanches,  acheter  à  la 
hâte  quelques  meubles  indispensables,  jusqu'à  un 
lit  pour  Mme  du  Bouchage  qui  devait  coucher 
dans  la  chambre  avec  la  nourrice  et  les  demoi- 
selles ;  M"'6  de  Soubise  se  chargea  de  la  fabrication 
du  trousseau.  On  prit  une  nourrice,  qu'on  habilla 
de  fourrures  blanches.  Mme  de  Bourbon,  architecte 
improvisée,  garnit  d'un  baldaquin  de  damas 
blanc  à  fleur  de  lys,  les  fonts  baptismaux  de  l'église 
Saint-Calais,  et  le  soir  même,  à  la  lueur  de  deux 
cents  torches,  on  put  y  porter  l'enfant,  enveloppée 
dans  une  couverture  d'hermine  b.  Par  suite  d'un 
vœu  à  saint  René,  ancien  évêque  d'Angers,  patron 

t  Fr.  13639.  —  -  Lett.  de  Louis  XII,  I,  281. 

3  Id.,  II.    Ils    festoyèrent   l'ambassadeur  d'Allemagne  au  pas- 
sage. 

4  Fontana,  Renata  <li  Frauda,  I,  p.  8. 

&  Fr.  L1197  :  25719,  145  ;  Clair.  224,  447. 


310  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

spécial  des  femmes  en  quête  d'enfants  ',  cette  fille. 
s'appela  Renée. 

Louis  XII  prit  l'épreuve  en  patience.  Rien  ne  lui 
réussissait  plus;  le  vent  venait  de  tourner,  la  tem- 
pête soufflait;  un  concile  se  réunissait  à  Tours, 
pour  combattre  Jules  II...  Le  roi  parut  avide  d'ou- 
blier un  peu  les  soucis  d'une  royauté  sans  lende- 
main. Il  s'éprit  de  sa  petite  fille  2.  Il  s'occupa  plus 
que  jamais  d'améliorer  son  château  de  Blois,  sur  les 
fonds  de  la  cassette  patrimoniale:  il  fit  dresser  en 
sa  présence  des  plans,  passer  des  marchés,  pour 
l'irrigation  du  jardin  au  moyen  d'un  puits  et  d'un 
élévateur  mécanique,  travail  que  dirigea  le  jardi- 
nier en  chef  italien,  Passelo  de  Marcoliano.  Un 
autre  italien,  nommé  Courtonne,  lui  sculpta  six  lits, 
pour  lesquels  il  choisit  lui-même  des  tentures  fla- 
mandes 3. 

François,  pourtant,  ne  sortit  guère  de  son  effa- 
cement. II  figurait,  seulement,  dans  les  pompes 
officielles:  à  l'enterrement  du  cardinal  d'Amboise4, 
avec  les  princes  et  les  ambassadeurs  ;  à  la  récep- 
tion solennelle  d'une  ambassade  anglaise,  en  juil- 
let  1510.   On  remarqua   qu'il    ne    crut  pas  de  sa 


1  Di'in  Chamard,  Vies  des  saints  personnages  de  l'Anjou,  I.  18!'. 
-  Lettre  de  1511,  dans  Beurrier,  m/rr.  cité,  p.  .'iiS. 
s  Bibl.  de  Blois,  ras.  1576. 

4  Lettres  de  Louis  XII,  1.  238;  Funérailles  de  fi.  d'Amboise,  par 
M.  Frère  Paris,  1864,  in-'r. 


LES    PREMIERES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  :ill 

dignité  d'aller  au-devant  de  cette  ambassade1,  mais 
il  ]>rit  nue  part  importante  aux  dîners,  aux  fêtes. 
surtout  à  une  joute,  célébrée  à  deux  heures  de 
l'après-midi,  par  une  chaleur  tropicale.  Le  roi, 
qui  voulut  encore  l'y  servit',  caracola  en  vérité, 
comme  un  jeune  homme  sur  son  genêt  d'Espagne-. 
L'année  1511  n'apporta  qu'un  surcroît  de  vicis- 
situdes. La  reine,  mal  remise  de  ses  couches,  se 
croyait  mieux,  lorsque,  tout  d'un  coup,  le  28  mars, 
un  grave  accident,  compliqué  de  lièvre,  la  mit  tel- 
lement à  l'extrémité  qu'elle  reçut  les  derniers 
sacrements,  au  milieu  de  sa  maison  en  prières,  qui 
réclamait  encore  un  miracle  ?\  Elle  en  revint  et 
même  elle  entra  en  convalescence  quelques  jours 
plus  lard,  aux  applaudissements  pompeux  de 
Lemaire  de  Belges,  de  Jean  Marot4,  et  pour  le 
plus  grand  honneur  de  saint  François  de  Paule, 
dont  elle  cultivait  fort  la  mémoire,  et  à  qui  on 
attribua  la  guérison5.  Et  quelle  chose  étrange! 
dans  quelle  trempe  héroïque  était  coulée  l'âme 
de  cette  souveraine  :  Quelque  temps  après,  on 
apprit  une  nouvelle  grossesse.  Le  24  septembre, 
l'ambassadeur  des  Pays-Bas  écrit  qu'il  n'y  h 
plus  de   doute  :   d'après  certains   indices,    ce  sera 


i   /.-•//.  </<'  Louis  XII.  I.  263.  —  °-  I>/.,  III.  270,  271. 
3  Le  Glay,  Négociations,   I.  ISi. 

i  (i.  Guiffrey,  Poème,   inédit  de  Jean  Marot;  Leroux  de  Lincy, 
Chants  historiques  français,  11.  'Va. 
•'  Procès  île  canonisation. 


312  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DL'f.    DL    VALOIS 

un   fils,    et    il    règne   une  jubilation    générale   '. 

Suspendu  sur  l'abîme,  le  duc  de  Valois  obtint, 
cette  Cois,  L'autorisation  de  s'initier  aux  questions 
militaires.  Il  accompagna  le  roi,  que  la  guerre, 
alors  dans  toute  sa  violence,  appelait  à  Lyon  dès 
le  mois  de  mars.  Louis  XII  séjourna  longtemps 
près  de  la  frontière  ;  il  se  mit  d'abord  à  chasser  aux 
environs  de  Lyon,  il  habita  Grenoble  en  juin.  Va- 
lence en  juillet,  et,  après  un  court  arrêt  à  Lyon, 
revint  à  Blois  le  S  septembre-1. 

François  ne  se  trouva  pas  bien  de  ce  premier 
voyage  :  saisi  parune  lièvre  intermittente,  le  22  juin, 
arrêté  encore  le  27  et  le  28  à  Romans,  puis  en  juillet 
à  Valence  :i,  et,  pendant  tout  le  mois  d'août,  en 
proie  à  des  accès  de  trois  ou  quatre  heures  4,  il 
n'en  alla  pas  moins  rejoindre  en  Guyenne  le 
jeune  «lue  Charles  de  Bourbon,  à  l'armée  d'obser- 
vation contre  l'Espagne.  En  novembre,  il  revint  à 
Blois  avec  le  duc  de  Bourbon,  sans  coup  férir  '. 

Il  trouva  les  esprits  assombris,  découragés.  Mal- 
gré l'approche  de  la  délivrance  de  la  reine,  on  n'en 
«  menait  plus  grand  bruit  »  ;  tout,  semblait-il, 
devait  échouer  :  l'excommunication  lancée  par 
Jules  II  mettait  mal  à  l'aise  ;  les  guerres   d'Italie. 


i  Lett.  de  Louis  XII,  III,  EiG. 

2  Itinéraire  de  Louis  XII  (manuscrit),  dressé  par  l'auteur. 

3  Journal  de  Louise  <le  Savoie. 

4  Le  Glay,  Négociations,  1,  'i-'i. 

5  Le  Glay,  Négociations,  I.  ii'i. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  313 

jadis  considérées  comme  des  passes  d'armes  che- 
valeresques, aux  frais  des  voisins,  devenaient  une 
affaire  grave,  une  source  d'embarras  trop  réels. 
La  prospérité  déclinait.  Il  fallait  s'adresser  à  la 
bourse  des  contribuables,  pour  défendre  le  pays 
attaqué  sur  tous  les  points.  L'esprit  public  sentait 
comme  un  besoin  de  direction,  et  visiblement,  sur- 
tout dans  le  monde  de  la  cour,  on  désirait  moins 
passionnément  la  naissance  d'un  dauphin  '.  In 
revirement  s'opérait  donc  en  faveur  du  duc  de  \  a- 
lois,  âgé  déjà  de  dix-sept  ans.  et  dont  les  allures 
souriaient  aux  opposants,  aux  désenchantés. 

Après  un  séjour  à  Àlençon,  Louise  revint  à 
Amboise.  avec  sa  fille,  le  10  décembre  1511  -.  pour 
surveiller  encore  les  couches  de  la  reine.  Elle  en 
profita  pour  célébrer  un  événement  domestique:  le 
mariage  de  la  bâtarde  Souveraine  d'Angoulême,  qui 
épousa  un  fonctionnaire  de  la  maison,  Michel  Gail- 
lard. La  sœur  de  ce  Gaillard  étant  femme  de  Flori- 
mont  Robertet,  la  reine  signa  au  contrat  et  fit  à  la 
mariée  un  très  gracieux  présent  de  9,000  livres  !. 

Enfin,  le  21  janvier  1512,  Anne  de  Bretagne 
accoucha  d'un  fils,  conformément  aux  pronostics; 
mais  cet  enfant  mourut  presque  immédiatement. 
Le  bon  roi.  n'en  étant  plus  à  compter  ses  déboires, 
eut   le   courage  de  ne  rien  laisser  paraître  de  son 

i  Lett.  de  Louis  XII.  [II,  Ho. 

-  Chevalier,  Inventaire,  p.  213. 

3  Bernier, Histoire  deBlois,  143  ;  ms.  Clairamb.307,  l'i.'i:  fr.  20077 
[''  in. 


314    LES  PREMIÈRES  U'.MKS  DU  M'<:  DE  VALOIS 

chagrin;  il  déclarait  s'en  remettre  à  la  Provi- 
dence :  quant  à  la  reine,  profondément  atteinte 
physiquement  et  moralement,  elle  sembla,  dès 
ce  moment,  condamnée  à  une  vie  misérable  et 
sans  espoir  '. 

Par  un  brusque  retour,  le  duc  de  Valois  se 
trouva  donc  au  pinacle.  «  Monsieur  le  dauphin  » 
(comme  on  disait)  se  vit  émancipé,  et  assuré  ainsi 
que  ses  pensions  ne  s'égareraient  plus  dans  les 
mains  de  sa  mère  \  Il  entra  aux  conseils  3,  et  dans 
l'armée  par  le  plus  haut  bout,  comme  capitaine  de 
cenl  lances4,  ce  qui  valait  une  allocation  men- 
suelle de  vingt  livres  par  lance3. 

Pour  ses  débuts,  il  obtint,  d'emblée,  le  comman- 
dement en  chef  de  l'armée  de  Guyenne.  Au  mois 
de  septembre  1512,  sa  mère  et  lui,  ivres  de  joie, 
se  dirent  adieu  à  Am boise,  et  Louise  partit  pour 
Cognac. 

Bien  entendu,  ce  commandement  n'était  qu'un 
titre.  Comme  chef  d'état-major  général,  François 
emmenait  un  capitaine  de  cinquante  lances,  ex- 
pressément qualifié  de  lieutenant  général  du  roi  ,;. 
Ce  capitaine  n'était  autre  que  le  frère  de  Mmc  de 
Chàteaubriant,    Odet  de  Foix,   seigneur  de   Lau- 


Lett.  de  Louis  XII.  III.  llo,  127.  205,  2o8. 

-  Fr.  20379,  71,  73,  63  :  il  joignil  à  ses  titres,  depuis  ce  moment, 
ceux  île  seigneur  d'Épernay,  Saint-Maixent  et  Civray. 

3  Le//,  de  Louis  XII,  III.  236. 

*  Fï.  20379,  73.  —  '•  Fr.  20381,  33,  34,  33,  36,  37.  —  ,;  Fr.  26112, 
1212. 


LES    PERM1ÈRES    ARMES    DU    DL'C    DE    VALOIS  315 

trec  '.  Ainsi  Lautrec  se  trouvait  déjà  près  de  Fran- 
çois dans  une  faveur  qui  ne  devait  plus  se  démentir, 
et  dont  les  historiens  reportent  l'honneur  à  Mme  de 
Chàteaubriant.  Il  est  certain  qu'à  peine  roi  Fran- 
çois le  nomma  maréchal  et  qu'il  s'est  amusé  à 
écrire  sous  son  portrait  le  calembour  que  voici  : 
«  Le  maréchal  de  frânse  de  foix,  »  ce  qui  peut 
signifier,  au  choix,  d'après  l'abréviation  :  «  Maré- 
chal de  France  de  Foix  »,  ou  :  «  Maréchal  de  Fran- 
çoise de  Foix  -  >>  ;  la  seconde  leçon  parait  même  la 
seule  correcte.  Il  est  non  moins  certain  que  Mme  de 
Chàteaubriant,  en  état  de  servir  les  siens,  ne  tra- 
vailla jamais  pour  M.  de  Chàteaubriant,  homme 
effacé,  jaloux  (le  malheureux!)  et,  d'ailleurs,  son 
mari;  ses  victoires  peuvent  très  bien  avoir  engendré 
celles  de  son  frère.  Cependant,  nous  hésitonsà  croire 
que,  dès  1512,  elle  exerçât  déjà  son  action  tulélaire, 
et  si.  en  1515,  Lautrec  a  trouvé  les  chemins  assez 
ouverts  pour  mériter  le  nom  de  «  maréchal  de  Fran- 
çoise de  Foix  »,  nous  penserions  plutôt,  sans  pou- 
voir rien  certifier  d'ailleurs  en  une  matière  aussi 
délicate,  que  l'intimité  de  François  avec  la  sœur 
vint  des  rapports  avec  le  frère,  et  qu'il  y  eut  entre 
frère  et  sœur  un  échange  de  bons  procédés.  Evi- 
demment, en  1512,  Lautrec.  auquel  ni  son  âge  de 
trente-quatre  ans.  ni  une  action  d'éclat  ne  donnaient 

1  A.  de  Brezetz  et  J.  Delpit,  Chronique  du  Parlement  de  Hor 
deaux,  p.  139. 

2  Rouard,  François  I"  chez  Mmc  de  Boisy,  \k  •"•!!. 


316  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

de  relief,  dut,  en  grande  partie,  sa  nomination  à 
la  faveur  :  mais  cette  faveur  s'expliquait  par  bien 
des  mol  ifs  apparents  K  II  appartenait  à  la  grande 
maison  de  Foix,  fort  en  honneur  près  de  Louis  XII, 
très  importante  dans  le  Midi,  et  dont  il  devait 
hériter  d'un  des  principaux  fiefs,  le  comté  de  Com- 
minges,  disputé  jadis  par  l'administration  royale  '2. 
Son  père  avait  été  chambellan,  chevalier  de  Tordre, 
pensionnaire  de  4,01)0  livres :!  ;  ce  sont  choses  qui 
comptent  dans  tous  les  temps.  Lui-même,  sous  le 
nom  de  Barbazan,  (''lait  devenu,  très  jeune,  cham- 
bellan, pensionnaire  de  mille  livres,  et  surtout 
sénéchal  de  Guyenne,  qualité  qui  lui  valait  une 
compétence  locale.  Ajoutons  à  cette  biographie 
sommaire  que  Lautrec,  peu  après  sa  nomination, 
reçut  une  compagnie  de  cent  lances  k  ;  on  le  jugeait 
donc  homme  de  guerre.  Il  l'était,  en  effet:  égoïste, 
dur,  médiocrement  spirituel,  mais  énergique  et 
intrépide :i.  Sa  figure,  bien  rasée,  pleine,  régu- 
lière, semblait  d'un  bon  vivant  ;  ses  yeux  bleus, 
en  coulisse,  manquaient  de  franchise  6.  Tel  fut  le 
mentor  de  François,  en  Guyenne,  et,  comme  nous 
l'avons  dit,  ailleurs. 


1  D'après  Beaucaire,  Louise  de  Savoie  s'était  éprise  de  lui  et 
le  voulait  pour  amant:  dans  ce  cas.  le  choix  s'expliquerait 
facilement. 

2  l'r.  26106,  103,  96.  —  3  Tifrrs  Foix,  350,  352. 

*  TilresFoix,  n"  353  a  37:i ;  IV.  26110,  s  17  :  K.  SU.  G. 

5  Paul  .love,  lllustrium  virorum. 

6  Son  portrait,  dans  le  manuscrit  de  la  Guerre gallique[ÎT.  13429). 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  317 

La  situation  nécessitait  une  certaine  diplomatie. 
Le  gouvernement  de  Guyenne  passait,  avec  raison, 
pour  un  des  premiers  postes  de  Fiance  ;  la  guerre 
avec  l'Espagne  en  augmentait  encore  l'importance  : 
son  titulaire,  François  d'Orléans,  comte  de  Dunois, 
récemment  créé  duc  de  Longueville,  grand  cham- 
bellan et  capitaine  de  cinquante  lances1,  s'était  éta- 
bli à  Mont-de-Marsan,  d'où  il  déployait  une  activité 
très  louable  et  presque  fiévreuse,  afin  de  prévenir 
une  attaque  anglo-espagnole  -.  Il  s'était  avisé,  pour 
remettre  en  état  la  place  de  Bayonne,  d'embriga- 
der, depuis  le  mois  d'avril,  trois  cent  cinquante 
jeunes  tilles  3,  qu'il  payait  15  deniers  par  jour 
(environ  1  fr.  80),  au  lieu  de  i  sous  (5  francs), 
prix  du  moindre  charpentier,  ou  de  2  sous  et  demi 
(3  francs),  prix  des  manœuvres4,  et  ainsi,  avec  une 
faible  dépense,  il  avait  relié  les  forts  par  des  for- 
tifications de  terre,  munies  débouches  en  bois  pour 
les  canons5.  A  Dax,  parle  même  procédé,  il  venait, 
pendant  le  mois  d'août,  de  réparer  les  murs,  de 
percer  des  canonnières  dans  les  tours,  de  rétablir 
les  fossés  et  les  ponts-levis  6. 

Tout  cela  était  excellent.  Par  malheur,  Lon- 
gueville   se    heurtait    à    des   obstacles    matériels, 

1  Fr.  20379,  145  :  M.  du  Bellay.  Le  savant  éditeur  du  Loyal  ser- 
viteur a  attribué  par  erreur  ce  commandement  à  Louis,  frère  de 
François. 

2  Fr.  26112,  1117:  Dupuy,  262. 

3  2,193  journées  dans  une  semaine.  Fr.  ^GllJ,  1141. 
*  K.  19,  6.  —  &  Fr.  26112,  1099.  —  6  Fr.  26112,  1120. 


318  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

surtout  à  des  questions  de  personne.  Il  avait  dû 
entamer  des  poursuites  contre  nombre  de  gentils- 
hommes réfractaires  à  l'appel  du  ban  et  de  l'ar- 
rière-ban  :  il  avait  perdu  des  convois  de  vivres, 
et,  en  recherchant  les  auteurs  des  pillages,  il  trou- 
vait comme  complice  Balsac,  sénéchal  d'Agenais. 
Enfin,  chose  plus  grave  encore,  Charles  de  Bour- 
bon, gouverneur  du  Languedoc  ',  le  contrecarrait, 
de  parti  pris,  par  pique;  c'est  pour  les  mettre 
d'accord  que  le  roi  nommait  le  premier  prince 
du  sang  commandant  en  chef  J.  François,  dès  son 
arrivée,  prit  donc  le  commandement  de  l'armée, 
et,  avec  une  fougue  toute  juvénile,  donna  Tordre 
de  marcher  en  avant.  Nous  voudrions  avoir  à  narrer 
des  exploits.  Les  circonstances  ne  s'y  prêtèrent 
pas. 

11  s'agissait  de  remettre  en  bon  point  un  allié 
spécialement  cher  au  duc  de  Valois,  le  fils  du  sire 
d'Albret,  Jean,  roi  de  Navarre  3,  piètrement  bloqué 
dans  un  château  par  les  Espagnols,  qui  couvraient 
le  pays  au-delà  des  Pyrénées  et  débordaient  jusqu'à 
Saint-Jean-Pied-de-Port.  François  se  dirigea  sur 
ce  dernier  point,  mais  les  premières  escarmouches 

1  Fr.  25719,  248.  —  2  M.  du  Bellay. 

::  Jean  d'Albret  se  fit.  à  ce  moment,  représenter  à  la  cour  de 
France  par  Alexandre  de  Saint-Gelais,  seigneur  de  Lansac,  frère 
de  Jean  de  Saint-Gelais  (J.  619,  n°  28).  Alexandre  de  Saint-Gelais 
adressa  aussi,  de  Bayonne,  des  rapports  circonstanciés  au  roi  et 
à  Robertet  sur  l'état  des  choses  (3  juin,  23  juillet;  fr.  2977.  f°  44; 
fr.  2978,  f°  99).  Lautrec  épousa,  en  1520,  Charlotte  d'Albret,  fdle 
du  sire  d'Orval  (fr.  11S77.  p.  3578). 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DE    DUC    DE    VALOIS  319 

d 'avant-garde  décidèrent  le  due  d'Albe  à  repasser 
les  Pyrénées  l,  et  il  échappa  très  prestement  au 
mouvement  tournant  esquissé  par  François2.  Jean 
d'Albret  reprit  la  campagne  et  reparut  près 
de  Pampelune,  mais  l'infortune  voulut  qu'on  se 
laissât  surprendre  par  le  mois  de  novembre,  qui 
ne  se  prête  guère,  dans  ces  régions,  à  des  opérations 
étendues.  Le  duc  de  Valois  ne  songea  pas  à  aller 
plus  loin  ;  il  offrit  au  roi  de  Navarre  un  envoi  de 
grosse  artillerie  ;  d'Albret  demanda  quelque  chose 
de  plus,   un  petit  corps  d'armée  3. 

Sur  ces  entrefaites,  Louis  XII,  menacé  en  Picar- 
die d'une  invasion  anglo-allemande,  écrivit  au 
duc  de  Valois  de  licencier  ses  troupes  et  de  reve- 
nir4. François  n'opéra  pas  la  liquidation  sans  dif- 
ficulté :  gascons  et  reîtres  congédiés  en  vinrent 
aux  mains,  et  il  fallut  verser  leur  sang  pour  les 
séparer  et  leur  apprendre  la  discipline.  Quant  aux 
compagnies  permanentes,  qui  restaient  avec  Bayard, 
La  Palisse,  et  les  autres  capitaines,  François  les 
remit  à  Longueville  pour  les  mener  à  Pampelune, 
puis  il  rejoignit  la  cour  5.  Toute  la  France  parlait 


'  V.  le  détail  île  ces  opérations  dans  le  bel  et  solide  ouvrage  de 
M.  P.  Boissonade,  Histoire  de  la  réunion  de  lu  Navarre  (i  in  Cas- 
tille,  Paris,  Picard.  1893,  S":  p.  316,  378  H  suiv. 

2  M.  du  Bellay  :  Fleuranges. 

3  Lettre  <\f  .Iran  d'Albret  au  due.  ms.  Moreau  " i. 
*  M.  (lu   Bellay. 

5  Fleuranges  ;  Le  loyal  serviteur.  M.  Henri  Martin,  dans  son 
histoire   de    France,    fait    honneur    à   François   de   la    campagne 


320    LES  PREMIÈRES  UiMI'.S  DU  DUC  DE  VALOIS 

alors  de  Gaston  de  Foix,  qui,  en  pleine  gloire, 
trouva  à  Ravenne  une  mort  superbe.  Louise  Je 
Savoie  elle-même  s'émut,  en  pensant  à  sa  fille  '. 
Louise,  que  nous  avons  un  peu  perdue  de  vue, 
se  trouvait  confinée  à  Cognac  depuis  l'émancipa- 
tion de  son  lils.  avec  de  bien  maigres  revenus,  et 
dans  un  état  d'esprit  difficile  à  décrire,  mélange 
amer  et  poignant  de  solitude,  de  littérature  2,  de 
rancunes,  d'espérances.  Un  poète,  peu  connu 3, 
avait  écrit,  pour  les  dix-huit  ans  de  son  fils,  un  chant 
de  demi-allégresse,  où  il  prêchait  l'espérance,  où  il 
en  appelait  à  Dieu,  soutien  d'une  mère  inquiète, 
protecteur  d'une  veuve  innocente,  éprouvée  par  bien 
des  épreuves  \  Louise  voyait  passer  devant  ses  yeux 
des  fantômes  d'empires  et  de  Césars,  impalpables, 
hélas  !  Quand  donc  se  lèverait  le  jour  délicieux, 
attendu,  où  elle  devait  s'entendre  qualifier  d'  «  im- 
périale '  »?  Elle  saisissait,  comme  première  incar- 
nation de  ses  convoitises  ardentes,  le  commande- 
ment de  François  qu'elle  proclamait  déjà    «  dic- 


de   Pampelune,  sans  doute  d'après   Brantôme  (t.    VII,  p.  108  de 

ses  Œuvres). 

1  Journal.  On  parlait  de  Gaston  comme  futur  roi  de  Naples,  et 
le  roi  lui  réservait  la  main  de  sa  fille  Renée  (Fontana,  ouvr.  cité, 
[>•  20). 

-  Cn  de  ses  serviteurs,  Jean  Brunel,  «lit  de  Paris,  étant  mort, 
elle  lit  à  ses  frais  élever  son  fils  •■  aux  escolles  •>  jusqu'en  1514, 
époque  où  celui-ci  lui  dédie  une  œuvre. 

3  «  Joannes  Molinus.  » 

4  Lat.  8396.  C'est  le  nis.  dont  nous  avons  déjà  parlé,  offert 
par  Marguerite  de  Valois. 

•'■  L'ne  pierre  gravée  qui  parait  de  cette  époque,  reproduite  par 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  3:21 

tateur  perpétuel,  en  dignité  royale  ».  Malheu- 
reusement, jusque  dans  cet  état  de  suggestion 
ou  d'extase,  elle  percevait  de  dures  réalités.  Le 
«  dictateur  »  béni  n'était  seulement  pas  maître  de 
lui-même.  Ses  écarts  lui  avaient  procuré  un  état 
spécial  de  santé,  qui  le  gênait  extrêmement  pour 
exercer  son  commandement.  Louise  le  dit  '...  Si 
François  ne  poursuivit  pas  la  campagne  en  Na- 
varre, c'est  qu'il  ne  le  pouvait  pas. 

Il  nous  reste  un  très  curieux  témoignage  du 
prodigieux  bouillonnement  de  l'ambition  dans 
le  cerveau  de  Louise  de  Savoie. 

Un  cordelier,  nommé  Jean  Thenaud,  protégé  de 
François  de  Moulins,  s'était  insinué  près  de  sa  fille  et 
d'elle  par  des  opuscules  plus  ou  moins  bizarres  : 
en  1509,  par  une  Marguerite  de  France-,  léger 
compendium  historique,  qui  dépassait  de  beaucoup 
les  vieilles  histoires  d'Enée  et  d'Anchise,  car 
Thenaud  établissait  la  généalogie  de  la  maison 
royale  de  France  jusqu'à  un  fils  de  Japhet,  en  ligne 
directe,  et  montrait  ainsi  que.  seule  survivante  des 
maisons  royales  d'Assyrie,  de  Perse,  de  (irèce,  de 

M.  Bouchot  (Les  Femmes  de  Brantôme,  p.  39),  représente  François 
en  César. 

1  Journal. 

2  Ce  traité,  présenté  sous  les  auspices  de  De  .Moulins,  est 
connu  par  une  notice  de  Fontette  dans  sa  Bibliothèque  histo- 
rique (IV,  358),  citée  par  M.  Schefer,  Le  Voyage  d'Outre-Mer  de 
Jean  Thenaud,  p.  lzzii.  On  peut  le  rapprocher  du  livre  d'histoire 
dont  nous  avons  parle  plus  haut. 

21 


A-2-2  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

Rome,  cette  race  restait  seule,  dans  l'univers,  «  entière 
et  inconcussible  ».  Par  une  aussi  grande  idée,  il 
loucha  les  cordes  sensibles,  et  peu  après  le  duc 
de  Valois  acceptait,  de  lui,  l'hommage  d'une  nou- 
velle œuvre,  La  Lignée  de  Saturne,  inspirée  de  la 
Généalogie  des  Dieit.r  de  Boccace.  Le  bonhomme, 
assez  souple,  qui.  plus  tard,  écrivait  pour  Louise 
vieillie  le  Triomphe  des  vertus,  l'appelait,  actuel- 
lement, divine  et  «  superillustre  ».  Quanta  François 
de  Valois,  il  l'admirait  avec  lyrisme  et  le  révélait 
historien,  poète  sans  pareil,  d'une  beauté  «  super- 
excellente »,  d'une  intelligence  profonde,  facond, 
éloquent,  bref  né  pour  les  grandes  choses,  pour 
gouverner  le  monde,  et  non  pas  pour  administrer  un 
petit  comté  l.  C'était  le  langage  nouveau.  A  Cognac, 
maintenant,  on  aurait  rougi  de  ne  promettre  à  Fran- 
çois que  le  royaume  de  France  :  on  ne  parlait  plus 
que  de  l'univers.  François  n'était  plus  Charlemagne: 
il  était  Alexandre'2.  Louise  de  Savoie  greffait  très 
sérieusement  ces  idées,  en  apparence  romanesques, 
sur  les  préoccupations  soulevées  alors  par  la 
question  d'Orient  et  la  question  des  Indes.  En  ce 
qui  concerne  l'Orient  :!,  le  sultan  Canson  Ghoury 
venait  d'envoyer,  en  1511,  un  ambassadeur  offrir 
à  Louis  XII  le  monopole  des  saufs-conduits  pour 

1  Schefer,  ourr.  cité,  p.  lxxiii. 

-  Une  chambre  de  Fontainebleau,  dite  de  la  duchesse  d'Étampes, 
est  consacrée  aux  amours  d'Alexandre  et  à  ses  festins. 

3  M.  Schefer  a  exposé  la  question  dans  sa  préface  du  Voyage 
d'Outre-Mer. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  323 

les  pèlerins  de  Palestine  :  Louis  XII  saisit  chaude- 
ment cette  occasion  d'assurer  a  la  France  le  pro- 
tectorat des  Lieux  saints,  accepta,  et  décida  d'en- 
voyer de  suite  une  ambassade  au  Caire.  Louise  de 
Savoie  voulut  en  profiter  pour  expédier,  sous  le 
couvert  de  l'ambassade,  son  habile  cordelier  The- 
naud.  Thenaud  devait  aller  à  Jérusalem,  y  offrir 
les  dons  de  sa  maîtresse  à  l'instar  des  rois  mages, 
puis  se  rendre  en  Perse,  afin  d'y  voir,  au  nom  du 
duc  de  Valois,  le  fameux  Sophi,  terreur  de  Bajazet, 
espoir  des  princes  chrétiens  '  ;  de  là.  il  passerait  aux 
Indes,  pour  étudier  l'autre  question  majeure  qui 
passionnait  l'Europe,  celle  de  la  route  des  Indes. 
Le  commerce  des  Indes,  jusque-là  monopolisé  par 
Venise,  suscitait  une  fièvre  magnifique.  C'est  pour 
lui  que  Christophe  Colomb  se  risquait  dans  l'Atlan- 
tique, que  Vasco  de  Gama  doublait  le  cap  de 
Bonne-Espérance,  que  les  Vénitiens  voulaient  creu- 
ser le  canal  de  Suez,  que  les  Français  disputaient 
l'Egypte  aux  Vénitiens.  Afin  de  préparera  son  fils 
un  règne  immensément  impérial,  Louise  de  Savoie 
voulait  sonder  les  routes  terrestres  de  l'Asie  et  de 
l'Extrême-Orient.  Sur  l'invitation  de  François, 
Thenaud  alla  donc  à  Alençon,  où  il  reçut,  avec 
les  instructions  de  Louise,  de  l'argent,  des  provi- 


1  L'n  curieux  opuscule  de  cette  époque,  Dialogue  de  vertu  mili- 
taire et  de  jeunesse  française,  dédié  à  In  reine  (fr.  25295,  orig. 
avec  la  devise  Non  mudera),  exprime  les  sentiments  exaltés  de  la 
jeunesse  française,  à  propos  notamment  des  exploits  du  Sophi. 


324  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

sions,  et  où  on  lui  adjoignit  un  secrétaire  de  Mar- 
guerite de  Valois.  A  Saint- Vallier,  le  7  août  1511, 
il  prit  pour  la  Perse  les  ordres  de  François; 
il  rejoignit  la  cour  à  Valence,  obtint  son  ad- 
jonction à  l'ambassade,  et  partit  avec  elle  le  11 
du  même  mois  '.  Son  voyage,  dont  il  a  rédigé  un 
mémoire,  s'exécuta  donc  à  la  fin  de  1511  et  en  1512  : 
Thenaud  se  rendit  au  Caire,  au  Sinaï,  à  Jérusalem; 
il  réussit  à  entrer  dans  la  suite  d'une  princesse 
persane,  tante  du  Chah  Ismaïl.  En  dépit  de  cette 
bonne  fortune  et  d'un  vif  désir  de  bien  servir  le 
futur  «  très  chrestien  et  très  sérénissime  roy  et 
empereur  de  la  sacrée  monarchie  gallicane  ».  il 
échoua  finalement,  faute  de  pouvoir  pénétrer  en 
Perse.  Le  récit  de  sa  mission  n'en  reste  pas  moins 
un  monument  de  la  manière  dont  on  escomptait 
l'avenir,  et  de  visées  très  larges. 

En  attendant  de  subjuguer  le  monde,  le  futur 
empereur,  malgré  le  dur  avertissement  enregistré 
par  sa  mère,  continuait  sa  vie  de  joie  et  d'amours. 
Un  de  ses  exploits  révèle  de  tels  progrès  dans  l'art 
de  manier  les  femmes,  qu'il  a  mérité  de  figurer  dans 
le  musée  spécial  qui  s'appelle  YHeptaméron,  sous 
l'étiquette  de  vingt-cinquième  nouvelle'-.  Jacques 
Disomme3,  seigneur  de  Cernay  en  Beauvaisis,  avocat 

1  Schefer,  ouvr.  cité,  p.  2  à  .'i  . 

-  Édit.  de  M.  de  Montaiglon,  IV,  271  et  suiv.  ;  P.  Paris,  Études.... 
I,  66  et  suiv.  M.  de  Montaiglon  a  très  ingénieusement  rétabli  le 
nom,  démarqué,  de  Disomme. 

3  Ou  Dixomme.  (l'est  un  notaire  roj-al  de  ce  nom  qui  avait,  en 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  325 

à  Paris,  et  des  premiers,  se  trouvant  veuf  depuis  le 
17  septembre  1511,  s'était  donné  le  luxe  d'épouser 
la  toute  gracieuse  Jeanne  Le  Coq,  fille  d'un  conseiller 
au  parlement ,  une  merveille  professionnelle  de  teint , 
de  traits,  détaille,  de  formes.  Cette  perle,  indemne 
de  menaces  de  maternité,  aimait  naturellement  le 
monde  :  elle  promena  dans  les  dîners,  dans  les 
bals,  sa  fortune  et  sa  jeunesse,  partout  adulée  el 
fêtée,  sans  d'ailleurs  jamais  donner  prise  à  la  médi- 
sance. Elle  rencontra  le  duc  de  Valois  à  une  soirée 
de  mariage  et  se  montra  particulièrement  aimable; 
François  ne  demeura  pas  en  reste,  si  bien  qu'avant 
la  fin  du  bal  Mme  Disomme  s'avouait  persuadée,  et 
le  prince,  remerciant  tout  bas  «  le  Dieu  qui  le 
favorisait  »,  obtenait  un  rendez-vous.  A  l'heure 
dite,  un  soir,  il  arrive,  travesti  ;  la  porte  était 
ouverte;  il  entre,  et  qui  rencontrc-t-il  sur  la  pre- 
mière marche  de  l'escalier?...  l'avocat,  un  flam- 
beau à  la  main.  Sans  hésiter,  il  s'avance  et  salue 
très  courtoisement,  en  esquissant  un  compliment  ; 
il  venait,  disait-il,  consulter  l'aigle  du  barreau  et 
lui  demander  en  toute  amitié  à  se  rafraîchir;  mais 
il  priait  en  grâce  qu'on  respectât  l'incognito,  à 
cause  de  certaine  visite  à  faire  en  sortant.  Maître 
Disomme,  excessivement  flatté,  se  confond  en 
salutations,  introduit  le  duc,  appelle  sa  femme 
pour  offrir  de  suite  les   meilleurs  fruits,   les  meil- 

1478,  passé  le   contrat    do   mariage   du  duc   d'Orléans  à  Jargeau 
(V.  notre  Histoire  de  Louis  XII,  t.  Il,  p.  11). 


326  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

leures  confitures;  la  dame  s'empresse,  et,  dans  un 
moment  où  son  mari  se  dirigeait  vers  le  buffet' 
elle  s'approche  du  prince,  un  pot  de  confitures  à  la 
main,  et  lui  dit  tout  bas  d'entrer  dans  une  garde- 
robe  près  de  la  porte.  François  boit,  exprime  très 
haut  ses  remerciements,  supplie  l'avocat,  qui  vou- 
lait à  toute  force  le  reconduire,  de  n'en  rien  faire, 
à  cause  de  l'incognito,  puis,  respectueusement 
incliné  devant  la  dame,  il  ajoute  gracieusement  : 
«  Aussy  je  ne  vous  veux  faire  tort  un  instant  de 
vous  oster  ce  bon  mary.  »  Il  sort  de  la  pièce  avec 
force  courtoisies,  ferme  bien  la  porte,  et  se  faufile 
dans  le  cabinet  ;  sitôt  le  mari  endormi,  la  dame 
vint  chercher  son  prince  pour  le  mener  dans  un 
boudoir  exquis,  où  elle  tint,  dit  la  chronique, 
«  toutes  ses  promesses  •>  et  ne  perdit  point  son 
temps. 

Cette  relation  dura  plus  qu'on  n'eût  pu  croire  ; 
comme  François  venait  toujours  seul,  il  prit 
l'habitude  de  passer  directement  par  un  couvent 
voisin,  dont  le  portier  reçut  ordre  de  lui  ouvrir  à 
minuit:  il  en  était  quitte,  au  retour,  pour  une 
station  à  la  chapelle,  de  manière  à  précéder  les 
moines  à  l'heure  de  matines.  La  duchesse  d'Alcn- 
çon,  qui  finissait  par  se  préoccuper  des  habitudes 
de  son  frère,  se  voyait  réduite,  alors,  à  s'a- 
dresser aux  bonnes  âmes:  elle  s'en  ouvrit  ainsi 
au  prieur  du  couvent  :  «  Ah  !  Madame,  inter- 
rompit aussitôt  le  bon  Père  en  citant  un  texte  de 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  327 

l'Ecriture,  qui  me  recommandez-vous  là?  L'homme 
aux  prières  duquel  je  me  recommande  moi-même! 
Si  celui-là  n'est  pas  saint,  alors  que  dira  de  moi 
le  bon  Dieu  !  »  Marguerite  éprouva  un  certain 
étonnement.  Elle  pressa  fort  le  digne  prieur  et 
finit  par  lui  arracher  l'aveu,  sous  le  sceau  du  plus 
profond  secret,  qu'un  prince,  jeune  et  beau,  venait, 
toutes  les  nuits,  incognito,  fuir  les  joies  du  monde 
à  l'ombre  du  sanctuaire:  c'est-à-dire  que,  de  tous 
les  moines  du  couvent,  c'était  le  plus  moine!  Mar- 
guerite n'en  croyait  pas  ses  oreilles.  Sans  prendre 
son  frère  absolument  pour  un  mécréant,  qu'il 
allât  passer  ses  nuits  à  l'église,  non,  elle  n'en 
revenait  pas.  Sceptique,  elle  adressa  franchement 
son  complimenta  François;  il  partit  d'un  tel 
éclat  de  rire  que  ce  fut  la  lin  du  mystère.  L'aven- 
ture lit  le  tour  de  Paris  et  défraya  les  petits  théâtres. 
Un  des  personnages  de  YHeptaméron  en  tire  la  mo- 
rale suivante  :  «  Le  péché  me  déplaît  bien,  et  je  suis 
marri  d'offenser  Dieu;  mais  le  plaisir  me  plaît... 
.le  vous  confesse  que  je  voudrois  que  Dieu  prînt 
aussi  grand  plaisir  à  nos  plaisirs  comme  je  fais, 
car  je  lui  donnerois  souvent  matière  de  se  ré- 
jouir. » 

Pendant  ce  temps,  Louise  de  Savoie  restait 
obscurément  à  Cognac  ;  elle  y  passa  toute  l'année 
1513,  loin  des  événements  et  des  nouvelles  l. 

Au  seuil    de  cette    année    1513,  année  terrible, 

1  Journal  de  Louise  de  Savoie. 


328    LES  PREMIÈRES  4RMES  Dl  DUC  DE  VALOIS 

étrange,  où  L'Europe  entière  parut  se  ruer  sur  la 
France,  où  l'implacable  condottiere  Jules  II,  vaincu 
par  la  mort  plutôt  que  terrassé,  laissa  la  place  au 
représentant  de  la  nouvelle  école,  Léon  X,  où  sur 
le  trône  d'Angleterre  monta  un  autre  chef  de  la 
môme  génération,  Henri  VIII, le  jeune  François  de 
Valois  se  voyait  également,  en  France,  porté  vers 
le  pouvoir  par  les  impressions  populaires. 

Louis  XII,  qui  était  toujours  enclin  à  tenir  grand 
compte  de  l'opinion,  crut  en  conséquence  ne 
plus  devoir  se  séparer  de  son  jeune  cousin  ';  il 
l'emmenait  partout  et  lui  laissait  prendre  au  Con- 
seil la  première  place.  Faute  de  premier  ministre 
et  de  chancelier,  le  secrétaire  Rohertet  et  Etienne 
Poncher  en  faisaient  office,  au  jour  le  jour  2,  et 
l'influence  du  cardinal  de  Bayeux,  le  vieil  ami  du 
roi,  ne  passait  plus  elle-même  qu'après  celle  du 
duc  de  Valois  3.  On  eût  dit  que  la  campagne  de 
Guyenne  avait  sacré  François  homme  d'Etat. 

Et  pourtant  elle  s'achevait  bien  misérablement, 
cette  campagne,  et  sans  mériter  les  éloges  qu'on 
lui  décernait  4.  On  ne  reprit  pas  Pampelune,  el 
tout  le  monde  rentra    maigrement  en    France,  y 

i  K  K.  240,  f°  1 10  v". 

-  A',  not.  la  dépèche  de  l'ambassadeur  vénitien  Dandolo, 
28  déc.  1513.  Archives  de  Venise. 

•'•  Dép.  de  l'ambassadeur  Dandolo,  18  déc.  1513.  Archives  de 
Venise. 

4  Guill.  Piellei,  De  Anglorum  ex  Galliis  fuga  et  Rispanorum  ex 
Xnriirru  expulsione,  grand  poème  envers  latins,  imp.  parA.Bon- 
nemère. 


LES    PREMIÈRES    ARMES   DU    DUC    DE    VALOIS  329 

compris  le  roi  de  Navarre,  dépouillé  pour  toujours 
de  ses  Elats  d'Espagne  ].  Lautrec  reçut,  au  com- 
mencement de  février,  des  pouvoirs  pour  une 
trêve  :.  Comme  il  ne  savait  ni  le  latin  ni  l'espagnol, 
ii  recourut,  pour  ses  rapports  avec  le  plénipoten- 
tiaire espagnol,  à  un  érudit  bayonnais,  homme  très 
soigneux,  habile  à  embrouiller  les  choses  les  plus 
claires  ;  si  bien  qu'on  signa  péniblement  une 
trêve  le  1er  avril3:  après  les  signatures  4,  les  deux 
commissaires  essayèrent  de  causer  et  se  deman- 
dèrent des  nouvelles.  Détail  curieux  et  qui  peint 
la  situation,  un  seul  des  deux  savait  la  mort  du 
pape,  aucun  ne  put  dire  si  le  duc  de  Ferrare  vivait 
encore  5. 

Longue  ville,  à  son  retour,  mourut  de  fatigue 
et  d'ennui.  Le  duc  de  Valois  ne  manqua  point 
d'assister  aux  obsèques,  le  28  février,  dans  l'église 
de  Cléry  G,  et  se  fit  donner  le  gouvernement  de 
Guyenne  avec  un  droit  exceptionnel,  et  véritable- 
ment «  dictatorial  »,  de  régler  à  la  frontière  l'ex- 
portation ou  l'importation  des  vivres  en   temps  de 


1  Chronique  de  Bazas,  dans  les  Archives  liistoiiques  de  lu, 
Gironde,  XV,  54.  Cf.  Boissonade,  p.  389. 

2  8  févr.  K.  1639,  d.  3. 

:;  Orig.  K.  1639,  d.  3,  n"    33. 

*  K.  1639.  d.  3.  Ratification  par  Louis  XII.  6  avril.  —  Pat.  du 
3  juin  1313.  K.  1639,  d.  3:  lettre  de  Ferdinand,  27  mai  1513: 
K.  HS2. 

•r'  Rapp.  de  l'évêque  de  Lerida,  K.  1  i82. 

6  Où  étaient  enterrés  les  deux  premiers  comtes  de  Dunois 
(IV.  20077.  f°  31).  Cf.  IV.  2037!».  f"*  146,   147. 


330  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

guerre,  et  de  juger  sommairement  les  délinquants, 
sans  procédure  '. 

A  ce  moment,  François  avait  établi  sa  vie  sur 
un  pied  de  faste  royal  :  son  énorme  maison  com- 
prenait cinquante-huit  chambellans  et  officiers 
supérieurs,  cent  vingt-neuf  autres  officiers  et  gens 
de  tout  grade,  six  veneurs,  dix  secrétaires  et  gens 
des  comptes,  un  médecin,  nommé  François  d'Alès, 
quatre  préposés  à  la  chapelle  ;  il  pensionnait  un 
peintre,  que  nous  avons  déjà  nommé,  Barthélémy 
Guety,  dit  Guyot2,  Antoine  de  Just,  «  ymagier  »,  le 
célèbre  sculpteur,  d'origine  italienne,  et  quatre 
joueurs  de  viole,  un  tabourin.  un  fifre  et  un 
rebec  3. 

Il  avait  dix-neuf  ans,  sa  fiancée  quatorze  ;  tous 
deux  dépassaient  donc  l'âge  réglementaire,  et 
cependant  personne  ne  parlait  plus  de  leur  mariage 
définitif.  Évidemment,  la  vie  désordonnée,  les  gas- 
pillages, l'état  de  santé  de  François  semblaient 
autant  d'obstacles,  et  la  reine,  bien  que  hors  de 
combat,  ne  négligeait  rien  pour  alimenter  les  dif- 
ficultés ou  pour  en  créer.  Depuis  le  traité  de  Cam- 
brai, elle  se    maintenait  en   rapports   particuliers 


1  A.  de  Brezetz  cl  .1.  Delpit,  Chronique  du  parlement  de  Bor- 
deaux, de  J.  Métivier,  p.  L39. 

2  Nous  n'avons  qu'une  copie  de  ce  rôle,  faite  par  les  soins  de 
Gaignières,  et  celte  copie  porte  :  «  Berthelemy  Buet.  »  Mais  dans 
le  rôle  de  1316,  également  transcrit  par  Gaignières  (fr.  21449),  le 
même  artiste  se  nomme  «  Barthélémy  Guety,  dit  Guyot». 

3  Fr.  21478.  f"  39. 


LES  PREMIÈRES  ARMES  DU  DUC  DE  VALOIS    331 

avec  la  régente  des  Pays-Bas  l,  tutrice  de  l'archi- 
duc ;  elle  écrivit  directement  au  roi  et  à  la  reine 
d'Aragon,  pour  leur  proposer  une  paix  solide, 
garantie  par  le  mariage  de  l'infant  Ferdinand  avec 
sa  seconde  fille,  Renée,  à  qui  on  assurerait  la  suc- 
cession du  duché  de  Milan  -,  espérant  bien  ainsi 
amener  la  scission  avec  le  duc  de  Valois,  qui  se 
prétendait,  comme  on  sait,  héritier  personnel  du 
Milanais... 

L'année  1513  continua  en  une  véritable  tour- 
mente. L'armée  française  subit  à  Novarre  un 
désastre  épouvantable.  La  Marck  et  ses  lansquenets 
seuls  tinrent  tête  jusqu'au  bout,  moyennant  la 
perte  de  moitié  de  leur  effectif  et  de  vingt-deux 
pièces  de  canon.  Fleuranges,  l'ancien  compagnon 
du  duc  de  Valois,  capitaine  de  lansquenets  depuis 
1510,  resta  pour  mort  sur  le  champ  de  bataille, 
littéralement  criblé  de  quarante-six  blessures, 
et  ce  fut  un  bienheureux  hasard  que  son  père  pût 
le  retrouver,  le  ramasser  et  lui  rendre  un  souftle  de 
vie.  L'héroïque  blessé  ne  voulut  pas  quitter  l'ar- 
mée et  se  fit  porter  en  litière  jusqu'à  la  rentrée 
en  France  3. 

M.  de  Piennes,  chargé,  au  nord,  de  débloquer 
Thérouanne.  qu'enserrait  l'armée  anglo-allemande, 
groupa  alors  les  forces  disponibles,  avec  l'ancienne 

1  Bibl.  Jacob,  Louis  XII  et  Anne  de  Bretagne,  p.  ."173. 

2  Dépèche  de  Ferdinand  à  Gabr.  de  Orti,  2.'S  mai    1513.  K.  1482. 

3  Mémoires  de  Fleuranges. 


332  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

armée  de  Guyenne,  et  les  restes  des  lansquenets. 
pour  tenter  un  grand  coup:  autour  de  lui  se  réunit 
la  fleur  de  la  chevalerie  française:  l'indomptable 
Fleuranges1,  Adrien  de  Brimeu,  un  brave  par  excel- 
lence, dont  l'audace  avait  enthousiasmé  François 
en  Guyenne-,  Bayard,  Louis  de  Longueville,  les 
capitaines  Bonnivet,  Fontrailles,  Béarn,  de  Prie, 
mille  autres.  Ces  intrépides  jeunes  gens,  dédai- 
gneux de  science  stratégique,  marchaient  à  l'ennemi 
comme  des  chevaliers  en  quête  d'aventures.  Un 
jour  qu'ils  revenaient  d'une  reconnaissance,  ils  se 
débandèrent,  malgré  les  instructions  formelles  du 
commandant  en  chef  ;  les  uns  coururent  en  éclai- 
rcurs  ;  les  autres,  suffoqués  par  la  chaleur,  otèrent 
leurs  casques,  abandonnèrent  aux  pages  leurs  che- 
vaux de  bataille  et  se  mirent  à  trotter  tranquille- 
ment sur  des  bidets,  la  bouteille  en  main.  Tout  à 
coup,  au  passage  d'un  gué,  une  colonne  anglaise  de 
17,000  hommes  et  de  huit  pièces  d'artillerie  fon- 
dit sur  eux  :  désarmés,  sans  défense,  ils  donnèrent 
de  l'éperon...  On  les  poursuivit,  et  presque  tous 
tombèrent  aux  mains  de  l'ennemi,  notamment  le 
lieutenant  du  duc  de  Valois,  Longueville,  Bon- 
nivet, La  Palisse  3.  De  là,  le  nom  ironique  de 
«  Journée  des  Eperons  '*  ».  On  jouait  de  malheur  ! 


1  Mémoires  de  Fleuranges. 
-  Pat.  du  15  janvier  1515;  tit.  Brimeu.  26. 

3  Capitaine  des  cent  gentilshommes  de  La  garde  du  roi  (K.  502, 
n    ...  —  *  Mcin.  de  Martin  Du  Bellay:  Et.  Dolet,  Sommaire  recueil 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  333 

Louis  XII.  perclus  de  goutte,  était  resté,  depuis 
la  fin  de  mai,  à  travailler,  avec  MM.  de  Valois  el 
de  Bourbon,  à  Vincennes  ',  d'où  il  ne  sortit  que 
pour  aller  à  Saint-Denis  fonder,  dans  son  acca- 
blement, un  service  quotidien  pour  lui,  pour 
la  reine  et  leurs  enfants,  pour  la  paix'2;  il 
expédia  François  vers  le  nord,  et  lui-même  se 
rendit  enfin,  non  sans  difficultés,  à  Beauvais, 
où  il  s'arrêta  un  peu,  pour  aviser 3  :  rassuré 
du  coté  de  Thérouanne,  il  penchait  à  renvoyer 
Bourbon  en  Guyenne,  et  François  à  Lyon  vers  la 
frontière4;  il  se  résolut  à  continuer  sa  route 
au  nord,  précédé  des  deux  princes.  Il  donna  à 
François  le  titre  de  lieutenant  général  du  roi  '. 

Il  resta  à  Amiens,  des  premiers  jours  d'août  à  la 
fin  d'octobre  6,  et  c'est  là  qu'il  apprit  la  Journée 
des  Éperons.  En  toute  hâte  ~,  François  et  Bourbon 

des  faietz  el  gestes  du  nu/  Françoys  premier  de  ce  nom...,  éd.  de 
1543,  p.  16. 

1  TU.  Rocque,  n°  9  (Paris,  7  juin  1513).  etc.  Le  roi  se  rendit  à. 
Orléans,  le  13  niai,  et  y  passa  quelques  jours;  lareine  y  arriva  le 
22  (Archives  municip.  d'Orléans,  c.  c.  566)  ;  la  tristesse  du  roi 
était  telle  qu'on  interdit  par  justice  de  sonner  des  pins,  ou  de 
passer  dans  les  mes  avec  une  sonnette  pour  annoncer  les  morts, 
comme    c'était   l'usage  [id.,  11  et  18  mai    1513).    Cf.    Marchegay, 

Notices  et  documents  historiques,  1857,  p.  410. 

2  K    79,  11. 

3  Itinéraire  manuscrit. 

4  29  juillet  1513.  Le  Glay,  Négociations,  I,  531. 

5  Ace  moment,  «  Monseigneur»  l'ait  présent  d'un  cheval  au  roi  ; 
le  capitaine  Bayard  également  (fr.  26113,  1348).  François  licencia 
les  pages  de  Longueville  (K  K.  2i0,  f°  141). 

6  Itinéraire  manuscrit. 
'  K  K.  240,  (•'  129  v". 


:::{4       les  premières  armes  du  duc  de  valois 

courureiil  vers  Le  lieu  du  désastre  avec  quatre  cents 
lances,  afin  de  rallier,  s'il  se  pouvait,  quelques 
épaves  '.  Inutile  de  chercher  à  sauver  Thérouanne  : 
la  brave  garnison  n'avait  plus  qu'à  se  rendre 
avec  les  honneurs  de  la  guerre  ;  elle  sortit  «  la 
lance  sur  la  cuisse  »,  et  l'ennemi  se  vengea  sur  la 
ville,  qui  fut  complètement  rasée,  à  l'exception  de 
L'église  et  d'une  maison  ;  belle  opération  qui  coûta 
trois  semaines  de  travail  ~. 

Nous  renonçons  à  dépeindre  l'anéantissement  du 
roi.  Sa  jovialité  même  avait  disparu  ;  si  un  mi- 
racle autrefois  l'avait  sauvé  d'assauts  tout  phy- 
siques, il  en  fallait  bien  un  autre  aujourd'hui 
pour  lui  faire  supporter,  dans  son  état,  un 
pareil  faix  de  soucis  et  de  tribulations  :  mais 
personne  ne  s'en  apercevait  plus,  parce  que  les 
temps  étaient  mauvais.  Battu  dans  le  nord,  sans 
défense,  Louis  apprenait,  pour  comble,  que  les 
Suisses  menaçaient  ouvertement  les  frontières  de 
l'Est.  Dans  une  crise  aussi  aiguë,  il  devenait  néces- 
saire, urgent,  de  sentir  vibrer  avec  soi  le  cœur, 
l'âme  du  pays  ;  au  contraire,  selon  la  tradition,  le 
vide  se  faisait  visiblement  près  du  roi.  au  risque 
d'augmenter  sa  faiblesse  ou  son  découragement. 
Comme  l'écrivait  l'ambassadeur  de  Venise,  «  on  ne 
change  pas  de  caractère.  Ici  (en  France),  dans  la 


1  Le  Glay,  Négociations,  1,  537  (19  août). 
Mém.  de  Fleuranses. 


LES    PREMIERES    ARMES    DU    DEC    DE    VALOIS  335 

prospérité,  on  se  croit  au  ciel,  mais,  si  les  choses 
ne  tournent  pas  bien,  on  s'abaisse  soi-même  dans 
les  dernières  profondeurs.  Le  roi,  quoique  sage  et 
habile,  se  voit  peu  aimé  ;  il  aperçoit  des  méconten- 
tements... C'est  un  état  d'esprit  spécial,  dont  il 
faut  tenir  compte  '.  » 

L'armée  anglaise  se  replia  vers  Tournai,  ville 
très  française,  mais  que  ses  anciens  privilèges  dis- 
pensaient de  garnison.  Le  duc  de  Valois  lui  en 
offrit  une;  les  bourgeois  répondirent  par  des  bons 
mots:  «  Tournay  n'avoit  jamais  tourné  et  encore 
ne  tournera  ;  et  si  les  Anglais  venoient.  ils  trouve- 
roient  à  qui  parler  2.  »  Les  Anglais  trouvèrent  à  qui 
parler,  si  bien  que,  trois  jours  après  leur  appari- 
tion, le  23  septembre,  la  ville  capitulait3.  Mar- 
guerite d'Autriche  vint  y  parader  avec  l'empereur 
et  le  roi  d'Angleterre,  elle,  la  soi-disant  alliée  de  la 
France  4.  On  s'en  offensa.  Pourquoi?  Pouvait-on 
la  considérer  comme  un"  amie  véritable,  depuis  le 
mariage  de  Claude?  En  tout  cas,  François  agissait 
en  sens  contraire  ;  il  venait  d'échanger  avec  elle, 
peu  de  jours  auparavant,  à  propos  d'une  question 
de  frontières,  une  correspondance  plus  que  froide". 


1  Dépèche  d'Amiens,  25  août  1513.  Arch.  rie  Venise. 

2  Méui.  rie  Fleurantes. 

3  J.  '.Mi.;.  Le  poète  Laurent  des  Moulins  écrivit,  à  ce  sujet,  une 
satire:  Le  depucellar/e  de  la  ville  de  Tournai/,  arec  les  pleur*  et 
lamentations  obstanl  sa  défloration.  Plaq.  contemp.  de  .s  11'.,  s. 
1.  n    d. 

4  Fleuranges.  —  •'•  Lell.  de  Louis  XII.  IV,  p.  :j. 


336        ij:s  premières    mîmes  du  duc  de  valois 

Nourri  d<>s  rêves  d'Empire,  là,  il  débutait  sur  son 
terrain  ;  il  aurait  pu  singulièrement  s'instruire. 

A  ce  moment,  les  catastrophes  ne  se  relayèrent 
même  plus,  elles  frappèrent  à  la  fois.  On  appre- 
nait que,  le  9  septembre,  les  Ecossais,  écrasés  à 
Flodden-Field,  y  avaient  perdu  leur  roi  ;  que,  le 
même  jour,  a  Dijon,  La  Trémoïlle  s'était  vu  cer- 
ner par  un  flot  de  Suisses,  puis  que,  le  13  sep- 
tembre, dans  l'impossibilité  de  se  défendre,  il  avait 
souscrit  un  traité  d'après  lequel  la  France  devait 
abandonner  Milan  et  Asti  '. 

Dans  cette  débâcle,  le  gouvernement  tint  ferme. 
Louis  XII  voulut  que  les  nouvelles  parvinssent  de 
suite  à  ses  sujets;  des  guetteurs  spéciaux  reçurent 
l'ordre  de  hâter  les  postes  2  ;  la  reine  envoya  elle- 
même  un  de  ses  pages  annoncer  à  Orléans  la  chute 
de  Thérouanne  3.  Si,  comme  alliée,  on  perdait 
l'Ecosse,  Venise  restait  indomptable  4.  On  mit  sur 
pied  toute  la  flotte,  une  escadre  nouvelle  s'équipa 
à  Honlleur  ~°  ;  Louis  XII  refusa  sa  ratification  au 
pacte  de  La  Trémoïlle.  Et,  le  nom  de  Milan  se 
trouvant  prononcé,  on  eut  assez  de  présence  d'es- 
prit pour  tirer  de  la  crise  la  solution  d'un  vieux  dé- 
bat. Comme  la  maison  d'Angoulème  persistait  à  se 
dire  héritière  de  la  branche  aînée,  et  prenait  le  nom 


1  Fr.  2917,  23. 

'-'  Archives  mun.  d'Orléans.  C  C.  566.  —  s  Id. 

4  Dépêche  du  12  sept.  1513,  à  Dandolo.  Areh.  de  Venise. 

a  K.  79,  12,  13,  14. 


LES  PREMIÈRES  ARMES  DU  DUC  DE  VALOIS    3:57 

«  d'Orléans  '  »,  que  François  d'Orléans,  duc  de 
Valois,  arborait  sur  son  écu  la  guivre  des  Vis- 
conti  -,  le  roi.  par  un  acle  authentique  du  13  no- 
vembre 1513,  abandonna  à  la  jeune  Renée  ses 
droits  en  Italie,  avec  substitution,  en  cas  de  décès, 
à  Claude  et,  seulement  en  troisième  ligne,  à  Fran- 
çois :!.  Cet  acte  couronnait  les  plans  de  la  reine. 

Dans  les  derniers  jours  d'une  année  si  féconde 
en  agitations  de  toute  sorte,  François  partit  pour 
Cognac.  Sa  mère  y  menait  une  vie  bien  restreinte, 
troublée  seulement  par  les  nouvelles  de  la  guerre, 
qui  arrivaient  en  trois  ou  quatre  jours4.  Nul  inci- 
dent notable,  parmi  tant  de  journées  maussades 
et  obscures,  sinon  une  indisposition,  qui  empêcha 
Louise  d'aller,  selon  sa  promesse,  à  Barbezieux, 
Je  3  septembre,  tenir  sur  les  fonts  baptismaux  un 
enfant  de  François  de  la  Rochefoucauld.  Elle  avait 
■chez  elle  sa  lille  et  son  gendre  ;  quoique  éloigné 
des  risques  militaires,  le  duc  d'Alençon  trouva 
moyen  de  se  démettre  l'épaule,  le  30  décembre,  en 
tombant  de  cheval.  Le  31,  François  arriva  en  poste 


1  .Iran  d'Anton,  à  partir  de  1506,  appelle  François  <<  François 
d'Orléans  »  (t.  IV,  p.  71,  164).  Antoine  Du  Prat  lui  donne  ce  titre, 
dès  1506,  dans  un  discours  officiel  (ibid.,  p.  66).  Cf.  «  Marguerite 
d'Orléans  »,  titre  ajouté,  fr.  2444  :  fr.  421,  i'g  4  r°  (dédicace  du  Saint 
Jérôme). 

-  Exemplaire  de  Boccace,  ms.fr.  231  ;  du  Chapelet  de  Vertus,  ms. 
fr.  1892. 

3  Orig.  J.  910,  7  ;  J.  506,  18,  18  bis  el  ter  ;  Corps  de  Dumont, 
IV.  I.  177  ;  Léonard. 

1  Journal  de  Louise  de  Savoie. 

22 


338  LES    PREMIÈRES     \KMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

avec  Robertet,  pour  passer  le  jour  de  l'an  1  ;  dans 
son  souci  d'exactitude  filiale,  c'est  à  peine  s'il 
avait  repris  haleine  à  Châtellerault  2. 

Il  se  trouvait  encore  là,  quand  arriva  une  très 
grande  nouvelle  :  subitement,  la  reine  venait  de 
succomber  à  une  crise  de  sa  maladie,  le  9  jan- 
vier 1514,  au  château  de  Blois.  Rien  ne  faisait  pré- 
voir cette  catastrophe;  l'été  précédent,  Anne  de 
Bretagne  avait  pu  encore  se  déplacer,  et  l'activité 
croissante  de  sa  bonté  au  milieu  des  malheurs 
publics  lui  valait  même  une  popularité  jusque-là 
inconnue  \  L'annonce  de  sa  mort  parvint  dès  le 
lendemain,  10  janvier  4,  à  Cognac;  la  joie  éclata 
sans  vergogne  5.  Le  11,  la  petite  cour  partit  gaî- 
ment  pour  Angoulème  :  Louise  voyageait  en 
litière,  François  l'escortait  à  pied.  On  coucha  à 
Jarnac,  chez  les  Chabot,  et  le  lendemain  on  exé- 
cuta à  Angoulème  une  entrée  d'apparat.  Le  14,  on 
revint  à  Cognac.  Là  encore,  François  s'était  fait 
préparer  une  réception  solennelle,  sans  avoir 
égard  à  ce  que  ces  démonstrations  anormales,  et 
presque  puériles,  présentaient  de  choquant,  dans 
le  deuil  du  royaume;  pour  mieux  mettre  son  fils 
en  évidence,  Louise  l'attendit  au  château,  avec  le 
duc  d'Alençon,  qui  gardait  la  chambre,  tandis  que 
Marguerite,  toujours  bonne  sœur,  s'en  allait  dans 

1  Journal  de  Louise  de  Savoie. 

-'  K  k.  240,  f°  121. 

:;  Arch.  munie.  d'Orléans,  CC.  o(>G. 

4  Journal  de  Louise  de  Savoie.  —  •''  Fleurantes. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUf:    DE    VALOIS  339 

les  faubourgs,  avec  Mme  de  Coétivy,  donner  le 
signal  des  applaudissements  '. 

L'inconvenance  parut  d'autant  plus  que  la 
pauvre  reine,  en  se  voyant  mourir,  venait  de  se 
résoudre  à  une  grande  et  magnanime  démarche  : 
bien  convaincue  que  rien  désormais  n'empêcherait 
plus  sa  fille  bien-aimée  d'appartenir  à  François 
de  Valois,  elle  confiait  à  Louise  de  Savoie,  par  son 
testament,  cette  fille  et  sa  fortune. 

La  reine  Anne  laissa  des  regrets,  dont  témoignent 
nombre  de  rondeaux  et  d'épi taphes  2:  la  France, 
dit  un  contemporain  en  son  énergique  langage, 
ne  pouvait  «  se  saouler  de  pleurer3  ». 

Quant  au  malheureux  roi,  accablé,  fini,  il  ne 
demandait  plus  qu'à  mourir:  on  ne  tirait  de  lui 
que  des  larmes4  :  «  Allez,  dit-il,  et  faictes  le  caveau 
et  le  lieu  ou  doibt  estre  ma  femme,  assez  grant 
pour  elle  et  pour  moy,  car,  devant  que  soit  l'an 
passé,  je  seray  avec  elle  et  lui  tiendray  compai- 
gnie  5.  »  Son  état  justifiait  la   prédiction. 

Le  premier  moment  de  joie  passé.  François  se  fit 
confectionner  à  Cognac  un  pourpoint  de  satin  noir 
et  un  chaperon  de  deuil 6  ;  il  revint,  distribua  une 

1  Journal  de  Louise  de  Savoie.  Cf.  K.K.  2  40,  f"  23. 
*  Mèm.  de   Bretagne,   II,    l">79,   920-922;  Ravisius    Textor.    De 
memorabilibus  et  claris  mulieribus  (Paris,  1521,  f°),  p.  177  et  suiv. 

3  Leroux  de  Lincy,  II,  200  et  suiv. 

4  Le  loyal  serviteur,  p.  367. 

5  A.  de  la  Vigne.  Cf.  Brantôme.  VII,  328,  329. 

6  KK.  240,  90.. 


340  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS 

livrée  de  deuil  à  sa  maison  1  et  commanda  à  Saint- 
Florentin  d'Amboise  une  messe  de  requiem  ~. 

Les  obsèques  commencèrent  à  Blois,  le  3  lé- 
vrier 1514,  par  le  transport  solennel  du  corps  de  Ja 
reine  a  la  chapelle  :  François,  drapé  dans  le  grand 
manteau  officiel  avec  une  queue  de  trois  aunes, 
occupait  naturellement  le  premier  rang  du  cortège 
avec  M.  d'Alençon  ;  M.  et  Mm'  de  Bourbon  se  char- 
gèrent d'organiser  la  longue  procession  funèbre  de 
Blois  à  Saint-Denis,  avec  des  théories  de  pauvres, 
un  dais  de  velours  noir  et  de  damas  blanc  dans 

les  villes3,  les  réceptions  des  échevins Beaucoup 

de  Bretons  accoururent  dire  adieu  à  leur  duchesse, 
avant  qu'elle  ne  vînt  dormir  du  dernier  sommeil 
parmi  les  rois  de  France  4. 

La  reine  possédait  une  très  grande  fortune, 
puisque  son  douaire  seul  lui  valait  par  an  de  80  à 
100,000  livres,  et  elle  la  gérait  fort  bien,  enjoignant 
à  une  grande  magnificence  une  certaine  économie. 
Sa  vaisselle  et  l'argent  comptant  qu'on  trouva  dans 
ses  tiroirs  représentaient  plus  d'un  million  d'écus. 
Claude  de  France  hérita  donc  d'une  bonne  somme, 
outre  le  duché  de  Bretagne  :  elle  devenait    le  plus 


>  KR.  290,  62,  61.  —  2  !</.,  67. 

::  Arch.  munie.  d'Orléans,  CC.  566. 

4  Le  trespas  de  l'hermine  regrettée  :  Alain  Bouchard  :  relation 
de  Pierre  Chocque  ;  fr.  i:il7,  i.3,  68  :  K.  79,  16;  Merlet  et  de  Com- 
bret,  Récit  des  funérailles  d'Anne  de  Bretagne,  Paris.  18.">8,  in- 
12  :  fr.  18537,  1339,  '.:UI,  etc.  etc. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  341 

beau  parti  d'Europe.  Louis  XII,  comme  père  et 
tuteur,  se  réserva  l'administration  des  biens  et 
du  duché  de  sa  tille,  jusqu'au  moment  de  son 
mariage.  Maintenant  le  mariage  ne  pouvait  tarder: 
il  ne  rencontrait  plus  d'obstacles,  et  le  duc  de 
Valois  se  trouvait,  sans  conteste,  l'héritier  du 
t  rône  ' . 

La  mort  de  la  reine  produisit  comme  une  com- 
motion électrique  autour  de  François.  C'était  à  qui 
se  tournerait  vers  l'heureux  prince,  la  bouche 
pleine  de  louanges.  Enfin,  on  pouvait  s'épanouir  ! 
parler!  célébrer  son  avènement  imminent  !  le  trai- 
ter, sans  circonlocution,  de  dauphin-!  Seulement, 
les  termes  manquaient  pour  chanter  sa  race  et  l'il- 
lustre maison  de  Savoie1.  C'était  l'heure  psychologi- 
que des  habiles,  de  ceux  qui  connaissent  l'importance 
de  l'escompte,  car,  lorsqu'un  roi  a  été  dûment  pro- 
clamé, sacré,  couronné,  quand  il  sort  de  Saint-Denis, 
le  beau  mérite  que  le  zèle,  et  à  quoi  mènerait-il? 

1  Desjardins,  Négociations,  II,  597. 

-  «  A  monseigneur  vostre  filz  qui  est  aujourduy  le  daulfin  de 
France,  très  beau  jeune  et  vertueux  prince»  (Saint-Jérôme,  dédié 
il  Louise  de  Sa\  nie,. 

3  «  Gomme  vostre  très  humble  serviteur,  prestre  indigne,  consi- 
dérant que  mes  parens,  père,  mère  et  frères  ont  esté  nourriz  en  la 
noble  maison  d'Orléans  et  d'EngoIesme,  qui  est  une  maison  la 
plus  noble  de  tout  le  royaulme  de  France,  après  la  maison  de  la 
royalle  majesté  qui  est  la  principalle,  et  aussi  que  vous  estes 
yssue  de  la  très  haulte  et  très  noble  maison  de  Savoye,  de 
laquelle  sont  sortiz  tant  et  en  si  grant  nombre  de  grants  et  ver- 
I  ueux  princes  et  princesses  et  alliez  eu  si  haultz  lieux  que  les 
nombrer  et  leurs  vertuz  seroit  à  moy  très  difficille  »  (.Même  ms., 
dédicace,  1'°   i  r"). 


342  LES    PREMIÈRES    ARMÉS    DU    DUC    DE    VALOIS 

L'auteur  do  la  Vie  Nostre-Dame  montrait  Louise 
de  Savoie  déjà  illustre    par  son  fils, 

«  Tenant  du  Hz  la  branche  souveraine, 
Pour  parvenir  au  hault  tillre  royal1.  » 

Le  poète  personnel  et  attitré  d'Anne  de  Bretagne, 
Jean  Marot,  ne  tardait  pas  à  se  joindre  au  chœur 
général  et  à  recevoir  une  pension 2. 

Quant  au  duc  de  Valois,  il  n'hésitait  pas  davantage 
à  trancher  du  souverain,  et  il  se  mit,  avec  une  facilité 
parfaite,  à  recevoir  les  ambassadeurs  en  audiences 
particulières,  à  inaugurer  une  politique  personnelle. 
Plusieurs  ambassadeurs  posèrent  là  de  bons  jalons. 
François  lit,  adresser  à  Léon  X  ses  assurances  de 
dévouement,  pour  le  jour  où  il  parviendrait  «  au 
degré  où  il  peut  parvenir  3  ». 

Le  bon  Louis  XII,  afin  de  donner  subtilement  pâ- 
ture à  ce  besoin  de  parade,  chargea,  le  12  mars, 
son  «  très  cher  et  très  amé  iilz  »  de  signer  la  trêve 
avec  l'Espagne4,  ce  qui  eut  lieu  dès  le  lendemain  ". 
Le  roi  la  ratiiia  le  2  avril  G. 

Malgré  tant  de  graves  occupations,  malgré  la 
situation,  malgré  le  deuil  de  la  cour,  François 
n'éprouva  point  la  tentation  de  modiiier  ses  habi- 
tudes joyeuses.  Au  moment  du  carnaval,  on  le  vit 

«  Fr.  985. 

2  Rondeau  et  ballade  de  Jean  Marot,  fr.  12't90,  f°  15(5  ;  Leroux 
de  Lincy,  Citants  historiques  français,  II,  50,  .52. 

3  Desjardins,  Négociations,  II,  605-606. 

4  K.  L639,  d.  3;  K.  1482.  —  •*-  K.   1639,  d.  3.  —  «  K.  1(539,  d.  3. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  343 

courir  les  rues  de  Paris  en  masque  et  dans  les 
tenues  les  plus  excentriques,  en  robes  vertes  et 
en  robes  blanches  l. 

Riche,  indépendant,  gonflé  de  jeunesse,  enivré 
d'avenir,  il  lâcha  les  rênes.  Ses  énormes  pensions 
ne  lui  suffisant  plus,  il  escompta  pratiquement, 
lui  aussi,  les  événements.  Les  généraux  des 
finances  durent  lui  avancer  des  sommes  considé- 
rables ;  le  seul  Thomas  Bohier  lui  prêta,  sans  date 
fixe  de  remboursement,  10,000  livres,  dont  le  rece- 
veur général  de  François,  Séraphin  du  Tillet,  remit 
quittance,  avec  hypothèque  sur  la  royauté  future; 
François  souscrivit  personnellement  cette  quittance 
singulière  2. 

Les  trois  généraux  des  finances,  c'est-à-dire  les 
gérants  de  la  fortune  de  la  France,  se  virent 
obligés  d'emprunter  40,000  écus  d'or  aux  banques 
florentines  de  Lyon,  sous  la  garantie  de  François, 
qui  y  obligea  sa  parole  de  prince  3. 

Le  luxe  de  François  était  inouï  pour  l'époque  et 
même  pour  celle  qui  suivit,  car  Brantôme  lui-même 
s'en  scandalise  rétrospectivement4;  à  vrai  dire,  il 
était  un  peu  factice,  clinquant,  matériel,  et  tout  en 
dehors,  avec  un  léger  vernis  de  parvenu  ou  de  petit- 
maître5;    mais   pouvait-on  raisonnablement   s'at- 

■   RK.  250,  f"  6,  60.  —  -  Fr.  20381,  38  ;  20379,  p.  74. 
3  Le  bibliophile  Jacob,  Louis  XII  et  Anne  de  Bretagne. 
*  III,  122. 

'•>  François  garda  toujours  cette   disposition.  V.  Claude  Cote- 
reau,   de  Tours,  Hisioria  Francisai  /,  ms.  lat.  5976,  f"  29. 


344  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    I>E    VALOIS 

Lendre  à  ce  que  François  empruntai  de  l'argent 
pour  des  tableaux,  ou  dos  poésies  académiques?  Il 
était  jeune, vigoureux,  il  voulait  s'amuser  et  paraître. 
Il  n'avait  même  pas  le  goût  des  chevaux,  si  habituel 
aux  gens  élégants1,  mais  il  adorait  les  breloques. 
Tout  était  or  ou  argent,  sur  lui.  autour  de  lui  :  il 
ne  portait  que  des  éperons  d'or2  ou  d'argent  \  il 
se  servait  de  miroirs4  d'argent  ;  il  avait  les  doigts 
couverts  de  bagues,  de  diamants,  de  rubis5,  les 
vêtements  criblés  de  boutons  d'or,  d'agrafes  d'or 
mi  d'émail  '■:  il  montait  une  mule  couverte  d'un 
filet  d'or  et  d'une  housse  garnie  d'or  de  Chypre7, 
avec  nue  bride  de  soie  plaquée  d'or,  à  boutons 
d'or  sur  les  houppes8.  Bien  entendu,  ses  chande- 
liers'•'.  sa  vaisselle,  même  de  cuisine10,  ses  objets 
usuels,  les  flacons  de  pharmacie  ".le  rebec  dont  il 
jouait  et  le  pupitre  de  ce  rebec  12,  les  sceaux  et 
contre-sceaux  ,:;.  l'encrier  l4,  étaient  au  moins 
d'argent  ;  à  peine  pouvait-on  trouver  chez  lui  un 
autre  encrier,  en  velours  et  satin  blanc  et  noir  ' •"'. 

Les  plus  délicats  parfums  imprégnaient  son  lit  et 
son  linge10  ;  il  n'admettait,  pour  sa  toilette,  qu'une 
lingerie  absolument  fine  1:  ;    pour  ses  mouchoirs. 


'  Kk.  240,  not.  121.  —  2  Ici..  S.  —  s  /,/..  n  v°,  18  v°.  —  i  Id  .  i- 

—  *  Id.,  16,  Ki  v",  15. 

«Id.,  3  v,  10,  18,  15  v".  Il  achète, en  une  seule  fois,  quatre-vingt- 
quatorze  boutons  d'or  et  deux  douzaines  d'émaux. 

r  /^.,  5  v°.  —  8  y,/.,  .',  y.  _  v  /,/..  (i  v.  1.  1  i  v.—  i"  ]</..  Il  v°. 

—  "  Id.,  7.  —  •-  hl..   :\  v".  —  13  ht..  20  V.    15.    —  i*  Id..  4.  — 
>•'■  Id.,  27.  —  ";  Id.,  --'S  v\  29.  —  '"  Id..  115  v. 


LES    PREMIERES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  345 

pour  sos  draps,  que  la  line  toile  de  Hollande  '.  Un 
étui  de  maroquin  2  conservai!  respectueusement 
ses  chemises,  brodées  de  soie  noire  :;.  Sa  garde- 
robe,  bien  tendue  de  toile  noire  '.contenait  un  bel 
assortiment  d'habits,  l'un  à  la  mode  d'Allemagne, 
l'autre  à  la  mode  d'Italie5,  toute  sorte  d'habitsd'or 
ou  d'argent,  brodé,  frisé,  ou  profilé  6,  avec  des 
martres,  des  zibelines,  des  peaux  de  Lombardie  :: 
ici,  un  bonnet  de  toile  d'argent,  à  franges  de  soie8, 
une  épée  à  fourreau  de  velours  blanc 9  ;  là,  le  col- 
let de  chasse  en  maroquin  10.  Bref,  en  1544,  nous 
voyons  solder  au  tailleur  une  note  de  15,600  livres. 
qui  ne  comprenait  ni  les  équipements  de  tournoi, 
ni  les  dépenses  spéciales  du  deuil  de  la  reine"  : 
simplement  le  budget  de  l'élégance.  Le  prince  ne 
tenait  aux  traditions  chevaleresques  que  par  son  lit  : 
il  couchait  à  la  dure,  sur  un  lit  de  camp,  ou  sur  une 
simple  paillasse;  deux  de  ses  officiers,  Villaines. 
et  Pontbriant,  l'ancien  adversaire  du  maréchal  de 
Gié,  partageaient  un  autre  lit  dans  sa  chambre  12. 
Le  mobilier  ressemblait  au  vêtement:  beaucoup 
de  dorure  !  François  possédait  deux  petits  modèles 
de  navires,  à  ses  armes,  avec  la  salamandre  ;  il 
eut  soin  de  les  faire  bien  dorer'3.  Il  aimait,  autour 
de  lui  comme  sur    sa    personne,    l'orfèvrerie,    les 


i  KK.  249,  112.  —  9-  Id.,  117  v.  —  "•  Id.,  28.  —  *  id..  L13  v 
—  »  Id.,  92,  —  6  Id.,6  v°,  :i,  9,  v.  24.  —  •  Id.,  106.  105.  - 
s  Id.,  3  v\  —  9  Id.,  125  v".  —    i"  Id.,  83  v.  —    h  Id.,    24    v. 

!-'  Id..  87  v.    —    13  Id.,   7.   8  Y". 


346  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DL'C    DE    VALOIS 

émaux.  Un  seul  orfèvre  de  Blois,  Geoffroy  Jacquet, 
lui  fournit,  pendant  l'année,  dix-neuf  pièces,  telles 
que  croix,  anneau,  garnitures  de  livres  '...  Sa 
chapelle  même  reçut  de  l'argenterie  à  foison, 
notamment  une  garniture  d'autel  en  argent  2. 

Les  gens  de  sa  maison,  tous  en  luxueux  cos- 
tumes de  velours  ou  de  satin  3,  formaient  un  per- 
sonnel de  plus  en  plus  considérable.  Parmi  ses 
chambellans,  nous  retrouvons  l'ami  de  sa  sœur, 
Bonnivet,  Artns  Gouflier,  et  divers  chevaliers  fa- 
meux, tels  que  Bavard,  Galiot  de  Genouilhac,  le 
bâtard  René  de  Savoie,  MM.  de  Gamaches,  de  Saint- 
Séverin4...  A  L'imitation  du  roi,  il  possédait, 
pour  sa  garde  personnelle,  une  compagnie  de  vingt- 
cinq  gentilshommes,  parmi  lesquels  ses  anciens 
compagnons,  Montmorency  et  Brion,  MM.  de  Jarnac, 
de  Marrafin,  ainsi  que  M.  de  Bourdeille,  père  et  ins- 
pirateur du  fameux  Brantôme  '.  Le  nombre  des 
pages,  variable  comme  chez  le  roi,  s'élevait  à  vingt- 
quatre,  en  janvier  1514;  le  prince  leur  distribuait 
des  souliers  et  des  chemises  °.  Le  reste  du  per- 
sonnel comprenait  un  très  grand  nombre  d'échan- 
sons,  d'écuyers,  d'employés  de  toute  sorte,  un 
barbier,    un  tailleur,  le   personnel  culinaire  7,   le 

i  Id.,  14  ;  cf.  10,  15  v°.  —  "-  Id.,  24  v°,  87  v»,  113  V,  li  V,  19,  9. 
—  3/(|„  14  et  s.  —  *  Id.,  Cl  v,  60. 

5  Id.,  (il  v".  (52.  C'est  pourquoi  Brantôme  est  très  bien  informé 
ries  détails  de  la  jeunesse  de  François  I'r.  Sa  tante  aussi  était  au 
service  de  la  reine  (Brantôme,  X,  53,  52  et  s.). —  6/rf.,79,  118,  109. 

7  Un  verdurier,  un  garde  de  vaisselle,  un  pâtissier,  trois  offi- 
ciers de  fruiterie  et  un  individu  nommé  Le  More,  une  lavandière. 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DU    VALOIS  347 

personnel  administratif 1,. trois  fifres,  des  laquais  ~. 
Ajoutons  encore  une  garde  spéciale  de  vingt- 
trois  archers,  sans  parler  de  la  compagnie  royale 
commandée  par  le  prince,  où  figurait  de  rechef 
François  de  Bourdeille,  avec  le  bâtard  Charles 
d'Alençon,  Guy  de  Laval,  etc.  3. 

Quoique  musicien  et  dessinateur4,  le  duc  de  Valois 
fit  peu  de  place  à  l'art  dans  cette  organisation  légère 
et  théâtrale.  Il  entretenait  un  peintre  en  titre,  nommé 
«  Le  Mathelot  3  »,  illustre  inconnu,  auquel  les  amis 
de  l'art  doivent  peut-être  le  bon  portrait  qui  fait 
heureusement  partie  des  trésors  de  Chantilly6.  En 
fait  de  littérature,  nous  voyons  éclore,  à  cette  cour, 
des  poésies,  mais  mauvaises  7,  et  on  ne  se  ris- 
quait pas  à  des  poésies  morales,  comme  auprès  de 
Charles  de  Bourbon  8;  Crétin  nous  instruit  du  lan- 

1  Trois  clercs  d'office,  un  argentier,  un  commis,  un  président, 
un  trésorier,  un  contrôleur,  trois  secrétaires,  deux  huissiers  de 
salle  {Id.,  03  r,  04). 

2  F"  88  v°,  120.  —  3  Ms.  Clairamb.  2  12.  f-  693. 

4  Lomazzo,  Trattato,  éd.  do  Rome,  1844,   I.  28. 

5  K  R.  240.  f°>  62-63.  Peut-être  le  sobriquet  de  Mathelot  s'ap- 
plique-t-il  à  Barthélémy  Guety,  dit  Guyot,  que  nous  avons  vu 
inscrit  peintre  dans  la  maison  du  prince  (IV.  21478.  1"  41).  Guety 
resta  au  service  île  François  I"  ;  on  le  retrouve  dans  les  deux 
rôles  de  1516  et  de  1517  comme  peintre  de  In  cour,  avec  Perréal, 
Bourdichon,  «  Nicolas  Belin,  de  Modène  »,  et  Jamet  Clouet,  et 
avec  le  sculpteur  Antoine  de  Juste,  avec  le  poète  Jean  Marot 
(tous  aux  appointements  de  180  livres  par  an.  Ms.  fr.  21  149  . 

6  Reproduit  en  tète  de  notre  volume.  Notre  éminent  ami  M.  La- 
fenestre  l'a  très  finement  apprécié  dans  ses  Maîtres  anciens,  p.  210. 

7  Peut-être  François  inspira-t-il  le  long  et  détestable  roman  en 
vers  de  Bourgoine,  Lespinette  du  jeune  prince  conquérant  le 
royaulme  de  bonne  renommée,  imp.  chez  Lenoir,  le  30  octobre  1514. 

8  V.  Le  Conseil  de  l'air,  imp.  par  Guill.  Eustace,  à  Paris,  s.  d. 


348  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE   VALOIS 

gage  convenable,  dans  une  très  humble  épître  où 
il  vunlc  L'affabilité  du  prince,  et  ne  sollicite  pour 
son  œuvre  que  cette  syllabe,  ce  mot:  «  bille  est 
passable  '.  »  François  avait  gardé  un  ancien  secré- 
taire de  sa  mère,  François  Charbonnier  2,  amateur 
de  poésies  salées  :\  et  personnellement  auteur  de 
mauvais  vers  ;  ce  Charbonnier,  de  même  que 
son  camarade  de  versification,  nommé  La  Jaille  4, 
antre  inconnu,  ne  tirait  certes  pas  à  conséquence 
en  tant  que  poète,  et  se  vantait  môme  de 
mettre  «  la  plume  au  vent  »  comme  l'épée,  «  sans 
tauldiz  ni  haulbert  »  ;  Crétin  s'incline  profondé- 
ment   devant  ces  personnages,  auxquels  il  écrit: 

De  jeunes  ans  cueilleray  les  fleurettes, 
Qui  tumberont  de  voz  riches  escrins  5. 

En  somme,  la  cour  du  duc  de  Valois  ne  semble 
pas  (comme  dirait  Crétin)  un  jardin  d'art  et  de  pu- 
dicité.  On  y  dépense  énormément,  on  aime  le  faste 
et  le  rire  :  mais  de  «  père  du  peuple  »  ou  de  «  père 
des  lettres  »,  il  n'est  pas  question;  on  en  parlera 
plus  tard.  Tout  compte  princier  renferme  un 
chapitre  suggestif,  où  on  juge  l'homme,   c'est   le 

i  Fr.  1711,  f"  L6.  -  2  Fr.  2141?,  I"  39. 

;!  Ms.  fr.  1711  (qui  lui  a  appartenu),  f°  2  v°. 

*  Peut-être  Honnorat  de  la  Jaille,  qui  prenait  le  titre  d'  «  amy 
.•spirituel  des  seurs  de  saincte  Groys  d'Alençon  »  (K  K.  88,  f°  159). 
L'a  Mathurin  de  la  Jaille  recevait  des  aumônes  du  roi  même  rég.). 
Il  ur  s'agit  certainement  pas  de  François  de  la  Jaille,  seigneur  de 
Durtal,  chassé  d'Amboise  par  Louise  de  Savoie. 

•'•  Fr.  U711,  I'"  épître. 


LES    PREMIERES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  34«J 

paragraphe  des  cadeaux  :  François  ne  se  perd 
pas  dans  les  souterrains  de  la  charité  ;  il  fait  de 
beaux  présents  à  Artus  Gouffier,  au  duc  de  Bour- 
bon ;  nous  sommes  bien  aise  de  lui  voir  offrir  à  son 
ami,  «  le  capitaine  Bayard  »,  une  chamarre  de 
satin  blanc,  fourrée  de  martre...  Hélas!  le  compte 
nous  apprend  que,  dans  cette  maison  où  l'or  coû- 
tait peu,  le  cadeau  pour  Bavarda  été  fabriqué  avec 
les  débris  d'une  vieille  robe.  Parmi  le  personnel 
inférieur,  nous  ne  trouvons  comme  favorisés,  en 
dehors  des  pourboires  habituels  ',  qu'un  fifre 
suisse  2,  et  Triboulet,  auquel  François  donne  tan- 
tôt des  chausses,  tantôt  un  bonnet  blanc,  tantôt 
un  pourpoint  multicolore  3.  En  réalité.  François 
donne  peu  et  reçoit  peu  '*.  11  offre  à  sa  jeune 
fiancée.  Claude,  une  robe  '.  11  donne,  à  un  enfant 
inconnu,  un  berceau,  et  lui  distribue  divers  présents: 
des  poupées  rouges,  un  petit  tournoi,  une  cuisine 
de  poupée  en  argent,  un  hochet  d'argent,  un  cof- 
fret d'ivoire  (i... 

Pendant  l'année  1514,  les  dépenses  du  duc  de 
Valois,  pour  sa  maison,  dépassent  140,000  livres, 
environ  3,600,000  francs  de  valeur  actuelle,  et 
nous  ne  comptons  pas  dans  ce  chiffre  les  charges, 
considérables,  de  trésorerie,  pour  l'administration 


1  KK.  -1  tu.  f"  65,  66  v°,  !»  v".  —  -'  F°s  III.  120.  —  "  I-'-  !)6,  :ii  M 
v.#  _  i  po  123  v.  —  ■"•  F<"  13  v".  :i'.  ri  v,  36,  1  ()..  v. 

6  p»  <t  y;  un  pourrail  rapporter  rps  libéralités  ;'i  lienée  de 
France,  ou  à  un  accouchement  inconnu. 


:t:;o       les  premières  armes  du  dlt.  de  valois 

des  domaines,  ni  les  sommes  enregistrées  comme 
menus  plaisirs,  ni  les  dettes,  dont  le  prince  était 
criblé  1.  Les  draps  d'or  et  d'argent  engloutissaient 
presque  la  moitié  de  la  somme  totale,  et  l'orfèvrerie 
une  partie  importante  du  reste  (17,500  livres). 
Avec  un  pareil  budget,  en  face  d'un  roi  économe, 
la  popularité  devait  venir.  Il  n'était  bruit  que  de 
«  la  gaillardise  et  bonne  grâce  »  du  duc  2. 

Le  roi  seul  n'admirait  pas.  Partageait-il,  à  l'égard 
de  son  futur  gendre,  les  douloureux  pressentiments 
de  sa  femme  et  ses  dégoûts  sur  certains  points  3? 
Yoyait-il  un  danger  à  séparer  de  nouveau  la  Bre- 
tagne pour  la  remettre  à  des  mains  inexpérimen- 
tées? Toujours  est-il  que,  probablement  pour  ces 
divers  motifs,  il  se  pressait  peu,  lui  aussi,  de  ma- 
rier sa  fille.  Les  désordres  financiers  de  François  le 
scandalisaient  horriblement  et  le  peinaient:  quand  il 
apprit  l'escompte  pratiqué  dans  les  finances  de 
l'État  avec  la  complicité  des  généraux  des  finances, 
il  éprouva  une  vive  émotion  ;  il  fit  venir  François, 
pour  le  réprimander  avec  bonté,  et,  tout  en  lui 
donnant  45,000  livres  sur  les  aides  du  Languedoc  4, 
et  en  lui  promettant  de  payer  les  dettes  sur  sa 
cassette,  il  essaya  de  le  chapitrer.  11  lui  raconta 
un  apologue  de  sa  vie,  un  jour  qu'il  se  croyait  ar- 

1  Au  reste,  le  compte  des  dépenses  de  sa  maison  pour  1513  ne 
fut  arrêté,  parait-il.  que  le  28  décembre  1514,  lorscpie  Louis  XII 
était  moribond  (fr.  21478,  f°  39). 

*  Brantôme,  III.  135-136.  -  •"  1>1.}  VIII.  106,  101,  32'J.  —  *  K  K. 
240  (actif). 


LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DUC    DE    VALOIS  354 

rivé  à  une  ville,  parce  qu'il  apercevait  le  clocher, 
et  qu'en  marchant  le  clocher  paraissait  toujours 
s'éloigner  ' ... 

François  sentit,  par  cet  apologue,  la  nécessité 
d'arriver  de  suite  au  premier  clocher,  qui  était  la 
dot  de  Claude  2:  un  envoyé  du  pape  survint  à  la 
cour  ;  cela  suffit  pour  répandre  habilement  le  bruit 
que  le  pape  envoyait  les  dispenses3.  Le  roi,  cepen- 
dant, différait  toujours:  comme  il  ne  pouvait  plus 
quitter  son  lit,  il  avait  une  bonne  excuse.  Robertet, 
Artus  Gouftier,  les  aftidés,  se  mirent  à  le  pousser4. 
En  attendant,  François  utilisa  la  faiblesse  physique 
du  souverain,  pour  se  lancer  dans  des  intrigues 
assez  sérieuses.  Peu  partisan  de  la  prudence  et  de 
la  politique  expectante  qu'une  rude  expérience  con- 
seillait, il  mûrissait,  à  l'insu  du  Conseil,  un  plan 
personnel,  qui  consistait  à  lier  partie  avec  les  Véni- 
tiens pour  une  nouvelle  guerre  en  Milanais.  Les 
récits  amoureux  de  Bonnivet  lui  avaient  tourné  la 
tête,  à  ce  que  prétend  Brantôme  ;  il  rêvait  de  Milan, 
à  cause  des  Milanaises.  Nous  le  voyons,  le  18  avril, 
parler  à  l'ambassadeur  de  Venise  en  homme  qui 
dirige  tout,  et  l'assurer  de  sa  sympathie".  Il  se 
charge  aussi  de  recevoir  les  ambassadeurs  suisses, 
qui   venaient  négocier   en    sens   contraire.    Entre 

1  V.  Saint-Gelais  :  Duhaillan  ;   J.  dlvry,  Les  Faits  et  Gestes  de 
M.  le  légat. 
-  Brantôme,  VIII,  100. 

3  13  avril  1514.  Dép.  de  Dandolo.  Arch.  de  Venise. 

4  Fleuranges.  —  ;'  Dépêche  de  Dandolo. 


352  LES    PREMIÈRES    ARMES    DU    DLT.    DE    VALOIS 

temps,  il  passait  l'habit  gris  du  chasseur  et  h' 
bonnet  blanc,  pour  aller  courre  quelques  cerfs  à  Virt- 
cennes  près  du  roi  '.  11  donne  un  tournoi,  où  il  pa- 
raît, selon  son  usage,  en  costume  de  toile  d'argent 
et  de  velours  blanc  '-. 

Son  attitude  excita,  cependant,  les  suspicions  du 
Conseil,  fort  peu  soucieux  de  lancer  la  France 
dans  de  nouvelles  aventures,  et  finalement,  sans 
refuser  absolument  le  mariage,  le  roi  parla  de  le 
célébrer  plus  tard,  ailleurs  qu'à  Vincenncs. 

Louis  XII  revint  à  Paris,  le  18  avril3,  par  une 
journée  assez  froide,  et  une  recrudescence  de  dou- 
leurs l'obligea  à  consigner  sa  porte4;  l'ambassa- 
deur vénitien  pénétra  seul,  deux  jours  plus  tard, 
pour  annoncer  une  victoire,  et  il  reçut  les  chaudes 
félicitations  du  duc  de  Valois  '. 

François,  qui  croyait  tout  savoir  et  se  jugeait 
bien  de  taille  à  tout  diriger,  n'arriva  pas  à  péné- 
trer la  pensée  intime  du  gouvernement.  Tout  en 
restant  fidèle  à  l'alliance  vénitienne,  le  Conseil 
voulait  mettre  un  terme  formel  à  la  guerre,  et, 
dans  ce  but,  ses  trois  principaux  membres,  Ro- 
bertet,  l'évêque  de  Paris,  du  Bouchage,  suivaient 
soigneusement  les  négociations  avec  l'Espagne. 
L'ambassadeur  vénitien   devina   quelque  chose  et 


i   RK.  240,  '.M.  91    v".  —  *  K  K.  240,   116. 
3  Le  récil  d'Alain  Bouchard  à  ci'  sujel  n'es!  pas  fort  exact. 
*  Dépêche  de  Dandolo,   lii   avril.   —  •'•    Dépêche  de    Dandolo, 
21  avril. 


LES    PREMIERES    ARMES    Kl     DUC    DE    VALOIS  333 

tenta  un  coup  d'audace:  il  alla  voir  François, 
pour  lui  proposer  personnellement  le  Milanais. 
On  s'entendit  très  vite.  François  protesta  avec 
chaleur  de  ses  droits  sur  le  Milanais,  comme  des- 
cendant de  Valentine  de  Milan:  les  deux  interlo- 
cuteurs échangèrent,  séance  tenante,  les  engage- 
ments les  plus  étroits.  Le  prince  engagea  à  Venise 
w  sa  personne  et  sa  vie  »  en  toute  circonstance,  et 
le  pouvoir  ({lie  lui  donnerait  un  jour  la  Providence. 
Le  lendemain  matin,  on  reprit  la  conférence  dans 
l'intimité.  François,  pour  mieux  afficher  la  pri- 
vauté.  garda  sa  robe  de  chambre.  11  hésita  un  peu 
à  répondre  aux  questions  que  lui  posait  l'ambassa- 
deur sur  les  négociations  d'Espagne,  où  l'on 
parlait,  parait-il,  de  Renée  de  France  et  de  Milan  : 
c'était  des  secrets  d'Etat.  Tout  à  coup,  il  éclata: 
Oui,  il  était  irrité,  et  non  sans  motifs!  Oui,  la 
trêve,  qu'on  lui  avait  fait  signera  lui-même,  à  lui1, 
allait  avoir  pour  résultats,  si  l'Allemagne  et  l'An- 
gleterre la  ratifiaient,  de  donner  au  roi  de  Castille, 
Charles,  la  jeune  Renée  et  le  duché  de  Milan,  et, 
bien  plus  encore,  de  marier  Louis  XII  à  la  sieur  de 
l'archiduc  !  Oui,  la  France  abandonnait  ou  plutôt 
usurpait  Milan  sur  lui.  l'héritier  des  Visconti  !  Oui, 
certaines  gens.  Robertet  en  tète,  se  mêlaient  de 
remarier  le  roi,  pour  lui  donner  un  fils  !...  Dans 
ce  beau  transport,  François  «ardait  son  sansr-froid: 

1  Pour  plus  de  sûreté,   Claude  (levai!    môme  faire  ratifier  ces 
arrangements    IV.  3087,  ('■■  v.i  . 

23 


354    LES  PREMIÈRES  ARMES  DU  DUC  DE  VALOIS 

(i  Après  tout,  ajouta-t-il  un  peu  radouci,  j'admets 
que  le  roi  fasse  la  folie  de  se  remarier,  il  vivra 
peu  :  qu'il  ait  un  fils,  ce  fils  sera  un  enfant,  il  fau- 
dra une  régence,  et,  d'après  l'ordre  du  royaume,  le 
régent,  c'est  moi.  »  11  déclarait,  au  surplus,  se 
tenir  à  l'écart  de  ces  négociations,  où  on  lui  avait 
fait  jouer,  au  début,  un  rùle  si  ridicule.  Ravi,  l'am- 
bassadeur se  hâta  d'écrire  à  Venise  qu'il  allait 
cultiver  son  nouvel  ami  '. 

Il  est  vrai  que.  depuis  quelque  temps  déjà,  les 
conseillers  de  Louis  XII  s'attachaient  à  l'idée  d'ob- 
tenir un  autre  dauphin  que  le  duc  de  Valois.  La  dif- 
ficulté, malheureusement,  venait  du  roi  lui-même  : 
le  pauvre  prince  voulait  bien  se  dévouer,  certes, 
mais  le  pouvait-il?  Voilà  le  problème.  A  cinquante- 
trois  ans,  c'était  un  vieillard,  plus  qu'un  vieillard, 
décharné,  épuisé,  chaque  jour  plus  endolori,  privé 
de  l'usage  de  ses  mains,  obligé  de  se  faire  porter 
de  son  lit  à  son  fauteuil,  condamné,  tous  les  deux 
ou  trois  mois,  à  une  attaque  de  goutte  qui  le 
torturait  pendant  une  quinzaine  de  jours.  Que 
faire  en  cet  état,  et  quel  fiancé,  môme  pour 
une  fille  de  roi  !  Cependant,  on  se  mit  d'accord 
pour  tenter  l'aventure  du  côté  de  l'Espagne, 
afin  de  liquider  honorablement  les  désastreuses 
affaires  d'Italie;  en  tout  cas,  Louis  XII  comptait 
assurer  ainsi  à  sa  seconde  fille,  Kenée,  la  couronne 

1  Dépêche  du  24  avril. 


LES  PREMIERES  ARMES  DU  DUC  DE  VALOIS    355 

de  Castille,  sinon  celles  de  Naplcs  et  Milan1.  Cette 
politique,  bien  que  sensée,  avait  le  don  de  dé- 
plaire à  l'ambassadeur  de  Venise  et  au  duc  de 
Valois.  François  jugea  sévèrement  Robertet  et,  pour 
le  faire  rentrer  dans  l'ordre,  affecta  de  ne  plus  lui 
parler,  à  moins  d'absolue  nécessité. 

*  Dépêche  du  28  avril. 


MARIAGE    ET   AVEXEMEXT    DE    FRAXÇ01S 


Pour  bien  éclairer  sa  voie.  François  s'appliqua 
à  travailler  avec  le  roi  :  il  soutint  gravement  le 
poids  de  longues  conférences,  il  libellait  avec  zèle 
les  projets  de  dépêches.  Il  travailla  ainsi  aux  négo- 
ciations avec  le  pape,  dont  il  désirait  vivement  le 
succès,  pour  anéantir  toute  trame  du  côté  de  l'Es- 
pagne ;  il  donna  même  tant  d'accent  à  la  rédaction 
de  certaine  dépêche,  que  le  roi  refusa  sa  signature. 
II  se  délassait  ensuite,  en  s'épanchant  dans  le  sein 
de  l'ambassadeur  de  Venise,  auquel  il  racontait 
ses  efforts,  et  à  qui  il  remit  des  copies  de  documents 
confidentiels1. 

Enfin,  le  roi,  un  peu  ravivé  par  le  printemps,  se 
décida  à  partir  pour  Saint-Germain,  dans  l'espoir 
d'y  trouver,  avec  un  air  pur,  la  solitude  et  le  calme 
nécessaires  à  son  chagrin  -'.   C'était   le  signal    du 

1  Dépêche  de  Dandolo.  du  12  mai. 
-  ln  dépêche  cl  2e  dépêche  du  S  mai. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

mariage.  François  obtint  que  la  princesse  Claude 
quittât  lilois.  Louis  XII  partit  le  8  mai.  François 
disparut  le  même  jour,  sous  prétexte  de  pèlerinage, 
et  ne  revint  que  le  12;  cotte  fois,  il  frémissait 
d'impatience.  Il  se  promena  avec  son  ami,  le  véni- 
tien :  «  Vous  avez  raison  de  désirer  mon  mariage, 
lui  dit-il;  sitùt  consommé,  vous  verrez  changer 
bien  des  choses.  •>  Dans  ces  derniers  jours,  des 
bruits  très  singuliers,  venus  on  ne  sait  d'où,  se 
répandaient  :  décidément  Claude  épousait  l'ar- 
chiduc, Renée  le  frère  de  l'archiduc,  et  le  roi 
leur  sœur,  pour  «  incorporer  toute  la  masse  >  ;  l'ar- 
chiduc devenait  duc  de  Bretagne,  et  le  duc  de 
Valois  rien.  Il  y  avait  contre  François  une  opposi- 
tion cachée,  terriblement  tenace!...  Ou  encore  les 
dispenses  de  la  cour  de  Rome  pour  le  mariage, 
attendues  d'un  jour  à  l'autre,  n'arrivaient  pas  '... 
On  comprend  si  le  prince  se  sentait  aiguillonné.  Il 
communiqua  au  vénitien,  avec  un  certain  air  de 
satisfaction,  une  nouvelle  qu'il  savait  couper  court 
à  tous  les  projets  espagnols :,  mais  dont  il  ne 
connaissait  pas  le  détail  :  Bohier,  général  de 
Normandie,  venait  de  partir  secrètement  pour 
l'Angleterre,  négocier  un  arrangement  et  la  libé- 
ration du  duc  de  Longueville 2.  Le  lendemain, 
13  mai,   le   mariage   fut    annoncé,  d'ailleurs   sans 

1  Elles  rlaieiil  signées  depuis  le  30  mars    -I.  9'.ï\  . 
-  Ses  instructions,  ms.   IV.  1ÎJ870,  W   Ï2  ;   fr.    17840,  f"  131-13 
L37-1  in. 


58  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

enthousiasme1.  Le  roi,  qui  habitait  Saint-Germain 
tout  seul,  et  qui  avait  relégué  à  Poissy  le  corps 
diplomatique  et  son  Conseil,  désirait  que  la  célé- 
bration eût  lieu  dans  la  plus  stricte  intimité,  à 
cause  du  deuil-. 

Conformément  à  ce  programme,  François  arriva 
de  Paris,  le  18  mai,  apportant  un  lit,  un  traversin 
et  une  couverture.  Sa  femme  offrait  un  ciel  de  lit 
et  des  rideaux  en  damas  blanc  enrubanné  3.  Bien 
fin.  celui  qui  eût  deviné  les  apprêts  d'un  des  plus 
grands  mariages  de  la  chrétienté  !  Le  jeune  duc  se 
présenta  à  l'autel,  en  simple  robe  noire  de  damas, 
bordée  de  velours;  Claude  ne  quitta  pas  le  grand 
deuil  4.  non  plus  que  les  rares  assistants.  Pas  d'in- 
vités, à  peine  quelques  amis  du  marié  :  «  Ni  trom- 
pettes, ni  clairons,  ni  tabourins,  ni  ménétriers; 
pas  de  joutes  ni  de  tournois,  pas  l'ombre  de  drap 
d'or  ou  de  soie,  de  satin  ni  de  velours  5,  »  écrit  un 
témoin.  Après  la  messe  et  le  dîner,  le  roi  s'en  alla 
chasser  comme  les  autres  jours  6,  et  ce  fut  tout. 

Il  fallut  aux  amis  de  François  une  certaine  dose 
d'optimisme  pour  estimer,  ou.  tout  au  moins,  pour 
proclamer  cette  cérémonie  admirable  7,  sous  pré- 
texte qu'elle  faisait  de  François  «  ung  gros  prince  ». 


'  Dépêche  de  Dandolo  du  13  mai.  et  suiv. 

-'  Toute  la  cour  portait  le  deuil,  et  le  roi  n'admettait  un 
ambassadeur  que  vêtu  de  noir. 

"  K  R.  240,  L09  v  .  22  v.  —  4  K  K.  240,  91.  —  s  A.  de  la  Vigne, 
p.  t.  —  c  a.  de  la  Vigne,  p.  1.  —  '•  Fleuranges. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  359 

On  se  contenta,  en  général,  d'exprimer,  très  froi- 
dement, la  satisfaction  de  voir  la  Bretagne  acquise 
à  un  prince  français  '. 

Louise  de  Savoie  ne  parut  pas  à  la  noce  ;  en  re- 
vanche, l'ombre  d'Anne  de  Bretagne  y  semblait 
conviée.  Le  roi  venait  encore  de  fonder  à  Saint- 
Denis  un  service  à  sa  mémoire2;  dans  les  groupes 
des  assistants,  on  ne  parlai!  que  de  la  feue  reine  : 
«  Elle  voulait  un  autre  gendre,  elle  n'aurait  pas 
laissé  les  choses  en  arriver  là.  elle  n'avait  jamais 
pu  s'habituer  à  Louise  de  Savoie  3.  » 

Quant  au  roi,  sombre,  préoccupé,  à  peine  si  à  sa 
fille  chérie  il  donna  quelques  bijoux4.  On  eût  dit 
Abraham,  immolant  de  ses  propres  mains  la  chair 
de  sa  chair,  après  avoir  longtemps  sondé  les  pro- 
fondeurs du  ciel,  sans  y  apercevoir  l'ange  libéra- 
teur. Vraiment,  il  voyait  déjà,  de  ses  yeux,  sa  fille 
succomber  aux  mauvais  traitements,  il  entendait 
par  avance  le  cri  ému  de  Jean  Marot  : 

Esprit  lasse  de  vivre  en  peine  et  dueil. 
Que  veux-tu  plus  faire  en  ces  basses  terres  ? 
Assez  y  as  vescu  en  pleurs  et  guerres  ! 
Va  vivre  en  paix  au  ciel  resplendissant  ! 

Immédiatement.  François  prit  le  titre  de  duc  de 


i  Dép.  de  Dandolo,  18  mai.  —  2  Fr.  20600,  98. 
s  Martin  du  Bellay;  Brantôme,  VIII,  100. 
4  Dét).  de  Dandolo,  du   i  janvier  1515. 


3C0  mariage   ri    événement  de  François 

Bretagne  '.  cl  ne  songea  plus  qu'à  ses  affaires  ;  il 
se  buttail  à  L'idée  <le  conquérir  Le  Milanais,  pai 
point  d'honneur,  parce  que  c'était  son  bien 
propre2,  et,  dès  son  avènement,  il  arracha  à  Claude 
une  donation,  sous  prétexte  que  les  reines  ne  dé- 
pendent pas  des  lois  dans  leurs  affaires,  et  que 
l'argent  déjà  dépensé  en  Milanais  obligeait  à  y  re- 
tourner3: doux  raisonnements  discutables! 

Le  surlendemain  de  son  mariage.  Le  20  mai. 
François  apparut  transformé  à  L'ambassadeur  vé- 
nitien, dans  une  longue  promenade  en  barque  : 
plus  Je  précautions,  ni  de  mystère;  il  parlai! 
liant.  Il  dit  que  Venise  pouvait  se  réjouir  de 
la  consommation  de  son  mariage;  il  voulait  entre- 
tenir avec  elle  une  amitié  intime,  de  cœur  :  «  Dé- 
sormais, je  serai  au  courant  de  tout;  il  n'en  résul- 
tera que  du  bien;  je  parlerai  franchement  au  roiT 
je  vous  promets,  comme  je  n'ai  pas  encore  osé  h 
faire  4.  » 

Il  passa  quelques  jours  à  Saint-Germain,  et.  tout 
en  chassant,  en  se  promenant,  il  s'en  donna  à 
cœur  joie  de  causer  avec  son  compère  des  secrets 
de  chancellerie,  de  ceux  notamment  qu'il  pouvait 
surprendre  au  bureau  du  chiffre  ■'.  Il  mesura  alors 
l'étendue  des  dangers  auxquels  il  venait  d'échap- 
per, le  retard  de  son  mariage  jusqu'à  l'avortement 


1  [•>.  26113,  1304.  —  -  Brantôme,  VIII,  LOT.  —  3  J.  -A)'.  3S 
l.'il.'i  .  —  4  Dép.  du  20  mai.  —  5  Dép.  du  26  mai. 


mariage   1:1    \\  i:ni:mi:\  i    de   François  3G1 

uvt'i'r  des   négociations  avec  L'Espagne,  et  l'utilité 
de  la  maladie  du  roi  comme  paravent. 

Vainement,  réclama-t-il  la  délivrance  effective  et 
immédiate  du  duché  de  Bretagne;  il  se  heurta  à 
une  grande  force  d'inertie. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  qu'il  ne  prit  pas 
personnellement  très  au  sérieux  les  liens  que  lui 
créait  sa  nouvelle  situation:  au  bout  de  quelques 
jours,  la  jeune  Claude  regagna  Blois;  le  roi  resta 
à  Saint-Germain  pour  y  passer  l'été,  et  Fran- 
çois rentra  à  Paris,  dans  le  feu  de  ses  plaisirs 
et  de  ses  ambitions.  Sa  liaison  avec  M'"  Disomme 
se  trouvait  alors  au  paroxysme  puisqu'elle  sub- 
sistait encore  L'année  suivante1.  Au  mois  de  juin, 
le  prince  fit  cependant  une  excursion  de  quelques 
jours  à  Etampes,  et  probablement  à  Marcoussis 
On  lui  représenta  avec  tant  de  force  la  nécessité 
de  vivre  un  peu  avec  sa  femme,  qu'au  mois  de 
juillet  il  se  résolut  aussi  à  lui  faire  une  visite  de 
quinze  jours  '-. 

Le  1  i  juillet,  nous  nous  apercevons  qu'il  tire  de 
Thomas  Bohier  un  nouvel  emprunt  de  10,000  livres, 
gagé  sur  ses  biens  présents  et  futurs  .  Sa  pen- 
sion, ses  revenu-,  se-  émoluments  de  toute 
sorte,    les  libéralités  Aw  roi   ne  suftisaient   plus  à 


1  Paulin  Paris,  ouvr.  cité. 
-  !),•[,.  de  Diiurtolo,  des  r  .  10,  18  ji 

3  Contresigné   par    Artus    de    Boisy    (Gouffier]    ri     Du    Till 
fr.  20381.  39:   l'r.  20379,13. 


162  MARIAGE    ET    AVENEMENT    DE    FRANÇOIS 

combler  le  gouffre  !  Il  ne  pensait  plus  qu'au  luxe, 
au  plaisir,  aux  rêves  politiques.  Comme  l'ambas- 
sadeur vénitien  le  complimentait  encore  de  son 
mariage:  «Vous  avez  raison,  riposta  le  jeune 
mari,  me  voilà  héritier  de  5,000  ducats  de  revenu  ; 
tant  mieux  pour  vous  '  !  » 

La  personne  de  Louise  de  Savoie  acquérait,  par 
voie  de  conséquence,  une  grande  importance.  La 
veuve  de  César  Borgia,  qui  mourut  alors,  ne  pensa 
pouvoir  mieux  faire  que  de  léguer  à  sa  puissante 
amie  le  soin  de  sa  fille  et  de  ses  biens  2.  Louise 
se  crut  obligée  d'aller  passer  quelques  jours  à 
Blois,  près  de  sa  belle-fille.  Elle  y  resta  peu,  tant 
elle  se  trouvait  mal  à  Taise  dans  ce  château  amè- 
rement détesté.  Pour  comble,  le  plafond  de  la 
chambre  qu'elle  y  occupait  s'écroula;  prévenue  à 
temps,  elle  en  fut  quitte  pour  une  peur  rétrospec- 
tive, mais  dans  son  Journal  elle  lance  l'anathème 
à  ces  murs  :  «  Je  crois  qu'il  falloit  que  toute  cette 
maison  fût  reclinée  sur  moy  !  » 

Quelques  jours  après,  dans  son  voyage  de  retour, 
elle  éprouva  encore  une  impression  pénible  : 
une  sorte  de  frisson,  assez  sérieux,  l'obligea,  le 
10  juillet,  à  arrêter  sa  litière  près  de  Charroux  et 
à  entrer  dans  une  chaumière  pour  s'y  réchauffer  :;. 
Les   incidents   de  ce  genre  l'émotionnaient  sensi- 

1  Dépêche  de  Dandolo  du  1er  juillet. 

-  Bonnaffé,  Inventaire  de  CharlMe  d'Albrel,  n.  C. 

a  Journal. 


MARIAGE  ET  AVÈNEMENT  DE  FRANÇOIS      :tG3 

blement  :  la  moindre  de  ses  coliques  est  consignée 
dans  son  Journal  avec  un  respect  religieux. 

En  ce  moment,  Louise  était  nerveuse,  impres- 
sionnable. L'étoile  de  son  fils,  quoique  brillante, 
lui  semblait  toujours  prête  à  pâlir.  A  la  fin  de  mai, 
François  croyait  avoir  arraché  la  promesse  de 
commander  en  Italie  unegrandc  armée  de  trois  mille 
gens  d'armes,  de  vingt-cinq  ou  trente  mille  hommes 
de  pied1,  et  voilà  qu'en  approchant  du  moment 
décisif,  le  roi  refusait  absolument  d'entendre  parler 
d'un  autre  chef  que  du  duc  de  Bourbon  2.  Encore 
fort  jeune,  Charles  de  Bourbon  révélait  déjà  des 
talents  militaires  de  premier  ordre  :  les  troupes 
l'idolâtraient,  on  le  proclamait  le  premier  capi- 
taine de  France  3.  François  ne  put  obtenir  qu'un 
rôle  sans  conséquence  :  le  roi  l'institua,  le  7  août, 
un  des  «  conservateurs  de  la  paix  »  en  Guyenne  4. 

Outre  cette  rivalité  avec  le  duc  de  Bourbon,  un 
autre  événement,  majeur  celui-là,  vint  encore 
bouleverser  les  projets  de  François.  Les  pour- 
parlers activement  suivis  avec  l'Angleterre  avaient 
démontré  un  désir  réciproque  de  paix;  le  rappro- 
chement qui  en  résulta  reposait  sur  un  projet  de 
marier  Louis  XII  à  la  sœur  de  Henri  VIII,  Marie, 
jusque-là  fiancée  de  l'archiduc.  François  eut  vent 
de  la  chose  et  en  fit  part  très  secrètement,  le 
1er  juillet,  à    l'ambassadeur  vénitien  :  pour    mé- 

1  Desjardins,  II,  623.  —  2  Dépêche  de  Dandolo  du  13  septembre. 
—  3  Dépêche  du  même,  15  décembre  1513.  —  4  Dumont. 


364  MARIAGE    ET     AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

nager  son  prestige,  il  contint  habilement  son 
dépit,  et  il  alla  jusqu'à  se  vanter  d'avoir  concouru 
au  succès  du  projet  anglais,  en  faisant  repousser 
le  projet  espagnol,  qu'il  tenait  pour  dangereux  ; 
allégation  singulière,  puisqu'un  jour  il  devait 
épouser  cette  même  Léonore  d'Autriche,  dont  il 
déclarai!  l'alliance  si  détestable!  A  cette  pénible 
confidence,  il  ajouta  des  rodomontades  relatives  à 
la  concurrence  que  lui  faisait  Charles  de  Bourbon: 
«  Le  duc  de  Bourbon,  dit-il,  a  demandé  le  com- 
mandement de  l'expédition  d'Italie,  qu'il  ambi- 
tionne très  vivement  :  je  l'ai  avisé  de  ne  pas 
insister,  car  je  veux  ce  commandement,  moi.  Le 
duc  s'est  incliné  et  a  dit  qu'alors  il  briguerait  la 
seconde  place  ;  pour  ceci,  j'accepte,  car  c'est  un 
homme  de  premier  ordre,  il  faudra  que  le  roi  me 
donne  dix-huit  mille  lansquenets  et  deux  mille 
lances;  je  n'irai  pas  à  moins.  Avec  ces  forces,  la 
victoire  sera  l'affaire  d'une  semaine.  »  L'ambas- 
sadeur parut  émerveillé;  il  écrivit  aussitôt  à  son 
gouvernement  d'accréditer  un  ambassadeur  spécial 
près  de  François,  dont  l'influence  pesait  autrement 
que  celle  de  La  Trémoïlle  et  Tri  vu!  ce  ',  les  deux 
têtes  militaires  du  Conseil. 

La  négociation  avec  l'Angleterre  marcha  vite  ~. 

1  Dépêche  de  Dandolo  du  lor  juillet. 

'-  h/.,  dépêches  des  10.  15,  18,  26  juillet.  V.  aussi  A.  Desjardins, 
Louis  XII  et  l'alliance  anglaise  en  1514,  Douai,  1866,  ki-8°  ;  Mémoires 
de  l'Académie  des  Inscriptions,  XLIII,  [>.  485  ri  s.,  le  mémoire  île. 
Bréquigny  sur  Marie  d'Angleterre. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  365 

Louis  de  Longueville,  marquis  de-Rothelin,  encore 
prisonnier,  reçut  pouvoir  de  conclure,  le  29  juil- 
let1. Le  7  août,  il  signa  la  paix.  le  contrat  de  ma- 
riage 2,  et,  séance  tenante,  il  épousa  Marie  d'An- 
gleterre au  nom  de  son  souverain3. 

Louis  XII,  déjà  un  peu  repos»'  par  la  tournure 
meilleure  des  événements,  prit  en  définitive  avec 
bonne  humeur  cette  agréable  solution.  Le  comte 
le  Worcester,  en  venant  arrêter  les  dernières  dis- 
positions, lui  appoi'ta  un  billet  autographe  de  sa 
nouvelle  femme  ,J.  Comme  Marie  passait  pour 
remarquablement  jolie,  le  vieux  roi  crut  habile, 
dit-on,  «renvoyer  le  peintre  Jean  de  Paris  faire 
son  portrait,  afin  de  désarmer  l'opposition  "',  car, 
rnalgn'1  ce  gage  de  paix  et  l'évident  abandon  des 
vieilles  querelles,  le  nom  de  l'Angleterre  avait 
toujours  le  privilège  d'exciter  en  France  des  ré- 
pulsions très  patriotiques,  sinon  très  judicieuses0. 

On  juge  si  la  nouvelle  aigrit  Louise  de  Savoie 
et  son  fils.  L'aigreur,  poison  subtil,  comme  on  sait. 
varie  beaucoup  ses  phénomènes  selon  les  tempé- 
raments :  chez  Louise,  il  se  tourna  presque  en 
une  sorte  de  délire. 

Cette  exaltation,  a-l-on  dit,  se  compliquait  d'une 

i  .1.  (i-2(i.  I  :  Dépêche  du  26  juillet.  —  2  .1.  920,  2.  •'!.  7. 

3  )),,,,  par   le  i"i  de  9,500   livres  à   Longueville,  30  nov.  1514; 
r.  26113,  1341. 

4  Fr.  2960,  1  :  cf.  n°  9. 

&  Fasciculus  temporum ,  cité  par  M.  Delisle,  Société  de  l'histoire 
de  Paris,  13  oct.   1885. 
6  ,|.  de  Terra  Itiibea,  oavr.  cité,  I    13,  c.  2. 


3G6  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

passion  malheureuse  pour  le  jeune  duc  de  Bourbon, 
coin  me  pour  Lautrec,  et  le  dédain  de  l'idole  du 
jour  pour  des  appas,  déjà  sur  le  retour,  aurait 
allumé  une  nouvelle  rancune,  dont  la  France  paya 
plus  tard  les  conséquences.  Nous  ignorons  sur 
quoi  se  fonde  cette  histoire.  Mais  l'état  exalté  de 
Louise  est  indéniable.  Elle  se  promenait,  le  soir 
du  28  août  1514,  dans  le  parc  de  Romorantin 
avec  ses  femmes,  Regnault  du  Refuge  et  l'impo- 
tent sire  de  Rochefort,  juché  sur  un  mulet1  :  tout 
d'un  coup,  elle  crut  apercevoir  au  ciel  ce  qu'elle 
appelle  «  une  terrible  impression,  en  forme  de 
comète.  Ce  ne  fut  pas  sans  avoir  grand  peur.  » 
Elle  montra  l'apparition  à  ses  compagnons,  en 
criant  d'une  voix  étranglée  :  «  Suisses  !  Suisses  !  » 
Elle  pronostiqua  aussitôt  pour  son  fils  quelque 
mauvaise  affaire  avec  les  Suisses  -. 

Quant  à  François,  il  devint  un  peu  maussade. 
Son  intimité  avec  Venise  s'en  ressentit;  d'ailleurs, 
depuis  qu'il  savait  l'expédition  commandée  par 
Bourbon,  loin  d'y  pousser,  il  ne  cherchait  qu'à  y 
mettre  obstacle  :  il  aurait  voulu  la  renvoyer  au  prin- 
temps, pour  avoir  le  temps  de  supplanter  son  rival. 

Dans  l'intimité,  il  avouait  que  les  noces  pro- 
chaines du  roi  lui  «  perçaient  le  cœur  ».  La  cou- 


i  11  s'agit  probablement  ici  de  François  de  Rochefort,  que  les 
Suisses  avaienl  très  durement  mis  à  la  question,  comme  otage 
du  traité  de  Dijon. 

2  Journal. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    J>K    FRANÇOIS  36" 

ronne  allait-elle  donc  lui  échapper?  111e  craignait... 
énigme  cruelle  !  El  cependant  il  avait  la  pru- 
dence d'étaler  au  dehors  quelque  joie.  Des  joutes 
devaient  naturellement  figurer  au  programme  ;  il 
résolut  d'y  briller  au  premier  rang,  et  prit 
d'avance  ses  mesures  ;  en  costumes,  en  réceptions, 
il  se  promit  d'y  dépenser  au  moins  60,000  écus... 

L'élan  était  général  :  «  Tout  est  suspendu,  écrit 
l'ambassadeur  de  Venise,  la  politique  comme  le 
reste;  on  ne  parle  plus  que  de  fêtes.  Voilà  bien  les 
Français  !  Ils  se  croient  toujours  suis  de  réussir  ce 
qu'ils  désirent.  Ce  mariage  a  réussi  ;  ils  se  croient 
déjà  réinstallés  à  Milan.  On  ne  craignait  que  l'An- 
gleterre, et  ce  fantôme  est  écarté.  Le  roi  répèle  à 
tout  bout  de  champ  qu'il  perdra  la  vie  ou  qu'il 
reprendra  Milan...  Malheureusement,  personne  ne 
pense  à  un  obstacle  qui  m'épouvante,  et  qui  peut 
parfaitement  surgir.  S'amuser  avec  une  femme  de 
dix-huit  ans,  une  des  belles  princesses  d'Europe,  au 
dire  unanime,  c'est,  pour  le  roi,  un  changement 
notable,  et  très  dangereux  dans  son  état  de  santé. 
Là  est  le  point  noir  effrayant.  Tout  le  reste  va  à 
merveille  l.  » 

Chose  rare  pour  une  femme  si  haut  placée , 
Marie  d'Angleterre  méritait  sa  réputation,  et,  de 
plus,  elle  ne  l'ignorait  pas.  C'était  une  distinguée 
personne  de  seize  ans,  blonde,  sans  rien  de  fade, 

1  Dépêches  du  10.  du  VJ0  septembre. 


3C8  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

aux  traits  légèrement  accentués,  mais  réguliers, 
avec  un  air  de  grandeur  et  beaucoup  d'élégance; 
beauté  toute  anglaise,  pétrie  de  roses.  Une  coiffe 
noire,  une  robe  de  damas  d'or,  fourrée  d'hermine 
et  fortement  échanerée,  un  collier  d'or  enca- 
draient à  merveille  ses  charmes  !.  Élevée  à  la 
mode  nouvelle,  elle  aimait  a  outrance  la  toilette, 
le  plaisir;  <•  riens  mélancolique,  ains  toute  récréa- 
tive2, »  coquette,  le  cœur  facile...  Elle  quitta  son 
frère  à  Douvres,  et,  au  débarcadère  de  Boulogne, 
elle  trouva  les  ducs  de  Valois.  d'Alençon,  de 
Bourbon,  et  autres  grands  seigneurs  3.  Elle  ame- 
nait une  suite  éclatante,  où  Ton  remarquait  Mary 
Bolein  4,  sœur  de  la  célèbre  Anne,  le  marquis  Dor- 
set,  le  duc  et  la  duchesse  de  Norfolk;  mais  per- 
sonne n'attirait  autant  l'attention  que  Charles  Bran- 
don, duc  de  Suffolk5;  ce  lils  d'une  nourrice,  cet 
ancien  veneur,  et  ancien  pourvoyeur  des  plaisirs 
intimes  du  roi  d'Angleterre,  était  devenu  un  beau 
et  brillant  cavalier,  passion  de  toutes  les  femmes, 
notamment  de  Marie,  et  son  nouveau  titre  de  duc 


*  Son  portrail  nous  esl  connu  par  des  crayons  e1  par  un  bois 
en  tête  de  VEpistola  consolatoria  de  mûrir  régis  Francorum, 
l'a  ri  >,  l.'il."..  Mais  un  portrait  original  se  trouve  en  tête  du  ms.  5104. 
On  a  cru  aussi  reconnaître  Marie  dans  un  des  personnages  de  la 
uoee  de  Cana,  de  Véronèse,  au  Louvre. 

-  Le  Glay,  Négociations,  CXVII,  unie. 

3  M.  du  Bellay.  Fleuranges  donne  une  version  différente. 

■'•  The  English  historical  Review,  1893, p.  '63:  Mary  and  Anne 
Boleyn,  par  .lames  Gairdner. 

•"■  Du  Bellay;  Fleuranges. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  369 

de  Sufîolk,  illustré  depuis  deux  siècles  par  la 
grande  famille  des  Pôle,  le  rapprochait  presque  de 
la  maison  royale...  Marie  voyagea  en  triomphe.  Une 
si  belle  personne,  tout  or  el  diamants,  plut  fort  au 
duc  de  Valois.  Elle  arriva  à  Abbeville,  le  8  octobre. 
Louis  XII,  à  qui  son  antipathie  pour  son  héri- 
tier '  semblait,  selon  les  mauvaises  langues,  infu- 
se]' une  jeunesse  de  circonstance,  s'était  mis  en 
frais  de  grâce  et  même  de  somptuosité.  «  Le  roy, 
fort  antique  et  débile,  sortit  de  Paris  pour  aller 
au-devant  de  sa  jeune  femme,  »  écrit  Louise  de 
Savoie  avec  une  ironie  concentrée,  à  propos  de  ces 
«  amoureuses  nopces  ».  Il  était  arrivé  la  veille, 
assez  gaillardement,  sur  un  beau  coursier,  suivi 
de  treize  grandes  caisses  de  bagages,  et  de  cinq 
chevaux  tout  caparaçonnés  d'or  et  de  soie;  sa 
monture  portait  un  tilet  d'or  et  d'ivoire,  et  une 
bride  retenue  par  un  bouton  d'or,  gros  comme  un 
œuf2.  Sa  maison  était  équipée  à  neuf:  en  toques 
d'écarlate  ou  en  chapeaux  jaunes  '■'.  Au  fond,  il 
n'était  pas  gai  ;  que  la  beauté  de  sa  femme  ne 
pût  l'impressionner  profondément,  on  le  savait 
bien:  mais  il  désirait  si  ardemment  un  lils  et 
un  successeur  qu'il  voulait  «  y  mettre  bonne 
payne  4  ».  On  le  comparait  au  pélican  ■"■,  ou  peut- 

i  A.  de  la  Vigne,  p.  c.  —  -  Fr.  26113,  1338.  —  3  Fr.  26113,  1342. 

4  «  A  laquelle  chose  mis)  si  bonne  payne  comme  il  est  vraysem- 
blable  que  mal  luy  en  pris!.  En  cuydant  faire  ung  (Hz,  il  deffit 
ung  homme.  »  (A.  de  la  Vigne,  p.    13,] 

■'  Le  loyal  serviteur,  p.  368. 

24 


370  MARIAGE    ET    AVENEMENT    DE    FRANÇOIS 

être  à  ce  vieillard  d'une  épigramme  du  temps, 
<|iii.  «  pour  épouser  Sulpicie,  épouse  son  sup- 
plice *  ». 

IJ  s'en  alla  au-devant,  jusqu'à  une  lieue  d'Abbe- 
ville,  sans  manteau,  comme  un  jeune  homme,  en 
simple  sat/o/i  de  velours  rouge,  à  haut  collet,  et  à 
garnitures  d'or  frisé,  monté  sur  un  haut  genêt  d'Es- 
pagne, fort  sage,  qu'il  avait  grand  soin  de  faire 
sauter  et  panader.  Quand  sa  femme  parut,  il  s'op- 
posa à  ce  qu'elle  mît  pied  à  terre;  il  l'embrassa 
sans  descendre  de  cheval,  il  lit  trois  ou  quatre  fois 
sauter  sa  monture  à  coups  d'éperons,  et  rentra 
chez  lui. 

La  route  semblait  une  constellation  d'or. 

La  reine  chevauchait  lentement,  sur  une  belle 
haquenée  blanche  harnachée  d'or;  elle  portait  une 
robe  blanche  rayée  d'or,  taillée  à  l'anglaise  et 
relevée  par  des  pierres  précieuses.  Quatre  person- 
nages à  pied  soutenaient,  sur  sa  tête,  un  baldaquin 
blanc  semé  de  porcs-épics  et  de  roses  en  broderie 
d'or.  A  ses  cotés  caracolait  «  Monseigneur  »  (le 
duc  de  Valois),  vêtu  moitié  d'or,  moitié  d'ar- 
gent, avec  un  manteau  de  damas  blanc  échiqueté. 
Mmes  de  Longueville  et  d'Aumont2  suivaient,  ainsi 
qu'une  cinquantaine  de  demoiselles  magnifiques, 

1  «  Pilleus  uxorem  tandem  cum  ducere  vellet, 
Sulpiciam  duxit,  supplicium  potius.  >>  (Fr.  L717,  !"  93  v.) 

2  Sa  dame  d'honneur,  M™0  d'Aumont,  était  une  ancienne  dame 

tlo  Jeanne  de  France,  son  mari  était  gouverneur  de  Bourgogne 
(dis.  Moreau,  774). 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  Ti  1 

les  unes  à  haquenée,  les  autres  < I.ni >  des  cha- 
riots tendus  d'or  et  de  velours.  Une  d'elles, 
habillée  à  l'allemande,  les  cheveux  encadrés  d'un 
bonnet  de  velours,  obtint  un  succès  prodigieux. 
Deux  compagnies  anglaises  fermaient  la  marche. 
En  avant,  se  développait  un  cortège  très  digne  : 
d'abord  la  garde  royale,  les  gens  de  la  ville  cl 
divers  grands  officiers,  puis  une  foule  de  gentils- 
hommes anglais,  vêtus  d'or  et  de  velours,  mêlés  fra- 
ternellement aux  français  ;  huit  trompettes  anglais 
confondus  avec  les  musiciens  de  la  cour  de  France, 
des  hérauts,  les  ambassadeurs  anglais  qui  avaient 
négocié  le  mariage,  le  duc  d'Àlençon  en  or  et  en  ve- 
lours, des  cardinaux,  des  archevêques,  des  évoques. 
Le  lendemain  matin,  9  octobre,  la  jeune  reine, 
en  belle  robe  d'or  fourrée  d'hermine,  se  rendit 
pompeusement  à  la  chapelle  du  roi;  elle  traversa 
la  cour  à  pied,  au  milieu  de  la  garde  royale  ;  le  roi, 
également  en  robe  d'or  fourrée,  l'attendait.  Le  car- 
dinal de  Prie  bénit  leur  union.  Après  la  messe,  trom- 
pettes, clairons,  hautbois  et  instruments  de  toute 
sorte  éclatèrent,  et  on  ne  pensa  plus  qu'à  faire  bonne 
chère.  Le  roi  prit  en  croupe  sur  sa  mule  Mme  de  Lon- 
gueville,  qu'il  emmenait  dîner  par  amitié;  la  reine 
dîna  de  son  coté.  Pour  le  souper  solennel,  la  reine 
parut  en  robe  à  la  française,  ce  qui,  au  dire  de  tous 
les  courtisans,  convenait  infiniment  à  ses  grâces1. 

1  La  Bibliothèque  nationale  de  Paris  possède  deux  petites  pla- 
quettes  contemporaines,   contenant  le  récit  de  cet  événement, 


372  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Nous  nous  étendons  avec  quelque  complaisance 
sur  ces  pittoresques  détails,  parce  que  l'honneur 
de  leur  direction  revient  en  partie  au  duc  de  Valois. 
Dès  le  premier  jour,  sur  l'invitation  du  roi.  c'est 
François  qui  avait  pris  le  haut  bout  des  cérémonies. 
Le  14  septembre,  lors  de  la  publication  du  mariage 
dans  l'église  des  Célestins  de  Paris,  il  avait  été  pre- 
mier témoin1,  et  il  avait  reçu  du  roi,  comme  cadeau 
de  noces,  un  don  financier  fort  important  '.  A  Ab- 
beville le  soir  de  l'entrée,  c'est  lui  qui  présida  au 
repas  pantagruélique  de  l'escorte  anglaise3.  Il  lit 
très  bon  visage,  sauf  un  moment  d'impatience  :  les 
Anglais  l'appelaient  «  Monsieur  le  duc  »  ;  il  leur 
demanda  pourquoi  ce  titre.  «  puisqu'il  y  a  tant  de 
ducs  par  le  monde  et  que  vous  l'êtes  tous  »  :  ses 
interlocuteurs  ne   comprirent    pas    (ou   ce  fut  de 

sous  forme  de  lettre  «  à  Monseigneur  »,  une  plaq.  île  4  ff., 
s.  1..  n.  il.,  ni  nom  d'imprimeur,  en  grands  caractères  gothiques, 
« Lentrée  île  la  Royne  île  france  faicte  à  Abeville  le  neufiesme 
jour  Doctobre  »  ;  l'autre,  de  4  ff.  également,  en  caractères  ronds 
plus  fins,  s.!  ,  n.  il.,  ni  nom  d'imprimeur  :  «  Lentrée  de  la  Royne 
à  Abbeville  »  ;  en  tête,  une  vignette  de  buis  représentant  cette 
entrée,  et,  à  la  fin,  rentrée  du  roi  :  au  v°  du  dernier  I'.,  le  roi  et  la 
reine  assistant  à  un  tournoi.  Y.  Entrées  de  Marie  d'Angleterre...  à 
Abbeville  cl  à  Paris,  par  Hip.Cocheris.  Paris,  Aubry,  1859;  Ledieu, 
Dépenses  d' Abbeville  à  propos  dit  deuxième  mariage  de  Louis  XII, 
dans  le  Bulletin  du  Comité  des  travaux  historiques,  sect.  d'ar- 
chéologie, n"  .'i. 

1  Dumont,  Corps  diplomatique,  IV.  p.  1.  p.  195. 

-  Le  roi  lui  accorda,  par  ordonnance  du  18  septembre,  le  droit  de 
créer  \\\\  maître  de  chaque  métier  dans  toutes  les  villes,  c'est-à- 
dire  un  moyen  de  battre  monnaie  (Fr.  l"JI7,  23). 

3  Cf.  les  comptes  de  cuisine  de  Marie  d'Angleterre  à  Abbeville, 
dans  W.  Jerdan,  Rutlani papers,  London,  1841,  in-i",  p.  26. 


MARIAGE    ET     AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  373 

môme)  que,  premier  prince  du  sang  jusqu'à  nouvel 
ordre,  il  voulait  du  «  Monseigneur  »  tout  court;  ils 
ripostèrent  avec  une  politesse  légèrement  ironique 
qu'ils  l'appelaient  duc  comme  prince  du  plus  beau 
duché  de  la  chrétienté,  la  Bretagne 

A  la  messe,  François  tint  le  poêle  avec  le  duc 
d'Alençon,  il  servit  l'offrande  au  roi  ;  sa  femme 
Claude,  malgré  une  affreuse  douleur,  servit  la 
reine. 

Le  lendemain  du  mariage,  le  roi  se  déclara  fort 
vaillant1,  et  tout  le  monde  se  dirigea  sur  Saint- 
Denis,  au  milieu  d'ovations  sans  lin. 

Louise  de  Savoie  arriva  à  Paris,  le  matin  du 
3  novembre;  on  lui  conseilla  d'aller  aussitôt  saluer 
la  reine  ;  elle  se  rendit  donc  à  Saint-Denis  en  belle 
escorte  de  gentilshommes2.  Le  couronnement  eut 
lieu  le  5,  et  la  reine  fit  le  lendemain  son  entrée 
à  Paris.  Nous  ne  dépeindrons  pas  la  foule  bigarrée, 
multicolore,  qui  servait  de  mise  classique  à  ces 
cérémonies;  les  panaches  des  archers,  les  robes 
des  religieux,  les  velours,  les  ors,  les  costumes 
de  toute  sorte  dont  chacun  prétendait  spéciale- 
ment incarner  «  Paris  sans  per  ».  Les  princes  et 
princesses,  accompagnés  d'une  foule  de  seigneurs 
et  de  dames,  vinrent  attendre  la  souveraine  à  La 
Chapelle;  parmi  elles,  se  trouvaient  Mme  Claude, 
Louise  de  Savoie,  Mme  d'Alençon.  La  reine,  en  robe 

1  Fleurantes.  —  -  Journal. 


374  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

d'or  couverte  de  pierreries,  les  doigts  chargés  de 
diamants,    le  cou    orné  d'un  carcan  d'une  valeur 
inestimable,    s'avançait   dans    une  litière  magni- 
fique, prèsde  laquelle  chevauchait  «  Monseigneur1», 
lui  aussi  tout  or  et  diamants  et  en  brillante  compa- 
gnie. Dans  les  rues  tendues  de  tapisseries,  île  brode- 
ries,   de  feuillages,  une  foule    de  représentations 
n'attendaient  qu'un  signal  :  dès  que  la  reine  parut, 
d'un  bout   à  l'autre  de    la  ville  ces  tréteaux  com- 
mencèrent à  s'agiter;  le  lys  classique,   entouré  de 
vertus  ou  d'emblèmes,  en  défrayait  plusieurs;  les 
(litres   présentaient  une   extrême  variété,  suivant 
la  fantaisie  individuelle  ou  l'imagination  des  or- 
ganisateurs :    Bacchus   gesticulait  à  côté   du   roi 
David  et  de  la  reine  de   Saba,  voisins  eux-mêmes 
de  Dieu  le  père;  la  Justice  et  l'Etoile  de  la  mer, 
dans  ces   vieilles  rues  de  bois,  toutes  grouillantes 
de  foule,  faisaient  écho  à  Minerve,  à  Diane,  à  Phé- 
bus,  à  l'ange  Gabriel  saluant  la  Vierge  Marie  dans 
le  verser  de  France".  Et,  au-dessus  de  cet  immense 
•ourdonnement  de  la  gaîté  populaire,  glapissaient 
diversement  les  cloches  de  la  ville.   Çà  et  là,  tel 
corps  constitué  recevait  la  nouvelle  reine  dans  un 
lieu  et    selon  un   rite  fixés   par  d'antiques   et  im- 
muables coutumes.  C'est  ainsi  que   la   reine    dut 


'  K.K.  250,  f°  9. 

'-  Vu  Châtelet  de  Paris  on  représenta  un  mystère,  expressément 
commandé,  pour  la  circonstance,  au  grand  faiseur,  Pierre  Grin- 
goire  [Emile  Uadel,  Pierre  Orvu/oire,  Nancy,  1892,  p.  72). 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  375 

entrer  au  Palais  de  justice  et  s'asseoir,  entre 
Claude  et  Louise  de  Savoie,  à  la  fameuse  table  de 
marbre;  au  reste,  impossible  de  reconnaître  le 
siège  de  la  justice,  tant  il  s'était  galammenl  trans- 
formé  :  les  fables  portaient  des  plats  de  viande, 
les  dressoirs  des  argenteries  étincelantes.  les  murs 
des  tapisseries  et  des  broderies;  dans  les  coins. 
une  foule  de  trompettes,  clairons,  hautbois,  jouaient 
à  qui  mieux  mieux. 

La  journée  se  termina  par  un  banquet,  où  un 
ar1  raffiné  fit  défiler  des  entremets  fort  savants  :  un 
phénix  qui  battait  des  ailes  et  allumait  lui-même 
le  feu  pour  se  brûler,  un  saint  Georges  à  cheval 
guidant  la  pucelle  d'Orléans  contre  les  Anglais 
(allusion  singulière  en  la  circonstance),  les  quatre 
fi  1  s  Aymon,  le  combat  d'un  coq  contre  un  lièvre. 
un  mouton... 

La  reine  donna  «  un  navire  d'argent  »  aux  hérauts 
et  aux  musiciens,  puis  on  alla  enfin  se  coucher. 

Dès  le  lendemain,  l'imprimerie  se  mettait  à 
l'œuvre  pour  répandre  le  récit  de  ces  somptuo- 
sités l. 

Le  duc  de  Valois  se  chargea  plus  spécialement 
d'organiser  les  joutes,  et.  pour  que  nul  n'en  igno- 
rât, il  confia  au  roi  d'armes  Montjoye  la  mission 
de  transmettre  à  la  postérité  le  récit  officiel  de  son 
œuvre  mémorable. 

1  Plaquettes,  ù  la  Bibliothèque  nationale  île  Paris,  à  la  biblio- 
U  i  que  de  M.  le  prince  Trivulce  à  Milan. 


376  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Au  nom  du  duc  de  Valois,  Montjoye  invita 
solennellement  tous  les  braves  à  un  pas  d'armes, 
dans  la  rue  Saint- Antoine  K  Conformément  aux 
traditions  les  [tins  pures,  le  programme  offrait  au 
choix  cinq  emprises,  personnifiées  par  des  écus  de- 
couleurs  différentes  :  les  premières  consistaient  en 
courses  à  cheval,  à  fer  émoulu  ou  à  coups  d'épée 
sans  nombre  ;  la  troisième,  en  une  lutte  à  pied 
à  coups  d'épée  sans  nombre  ;  la  quatrième,  en  une 
autre  lutte  à  pied,  d'abord  avec  une  lance,  puis 
avec  l'épée  à  deux  mains  ;  la  cinquième  compor- 
tait la  défense  d'un  bastion  contre  tout  venant.  Ce 
programme  fut  publié  dans  toute  la  France  et  à 
Londres,  avec  un  appel  aux  plus  beaux  souvenirs 
de  la  chevalerie. 

François  montra  son  génie  dans  l'organisation 
matérielle.  Par  ses  soins,  on  établit  la  lice  près 
du  palais  des  Tourne! les,  sur  un  terrain  qu'on  put 
isoler    en    indemnisant    un   voisin.    On  édifia   en 


i  Plaquette  .lu  temps  :  «  Lordre  des  ioustes  faictes  a  Paris  m 
Ientrée  de  la  royne.  I-''  pas  des  armes  de  lare  triumphal  nu  tout 
honneur  est  enclos  tenu  a  Ientrée  de  la  Royne  a  Paris  en  la  rue 
simri  Anthoine  près  1rs  tournelles  Par  puissant  seignr  monsei- 
gneur le  due  de  Vallois  et  de  bretaigne  on  tous  nobles  homes 
doivent  prendre  leur  adresse  pour  acquérir  loz  honneur  et  gloire 
militaire.  Rédigé  et  mis  par  escript  par  montioye  roy  darmes 
selon  les  compaignies  et  iournées  ainsi  comme  le  tout  a  esté  fail  ». 
Il  en  existe  une  copie  manuscrite  contemporaine  intitulée  :  «  Ce 
sont  les  jouxtes  qui  furent  faictes  a  Paris  a,  Ientrée  de  la  Royne 
marie  dangleterre  »  (Cf.  ms.  fr.  5103.  <:<•  manuscrit  porte  la  men- 
tion :  «  Ce  livre  est  a  madame  la  duchesse  de  Bourbon,  connes- 
t aille  de  France  ».  Cf.  fr.  24450). 


MARIAGE    ET    AVENEMENT    DE    FRANÇOIS  37  i 

maçonnerie  1'  «  arc  triomphal  »  d'entrée  H  un 
petit  bastion;  le  reste  se  composait  d'échafau- 
dages en  bois,  fabriqués  au  Louvre  ;  on  sabla 
avec  soin  l'arène  et  1rs  abords  :  toutes  choses 
fort  simples  en  apparence,  mais  que  des  pluies 
torrentielles  contrarièrent  beaucoup  '.  Le  prince  se 
préoccupa  particulièrement  du  décor,  de  la  mise 
en  scène,  de  l'outillage,  des  costumes,  des  harnais. 
Les  peintres  du  roi  peignirent  les  écus  2  et  les  ban- 
nières 3;  on  trouva  chez  les  armuriers  quatorze 
cents  lances  et  cinquante-neuf  grandes  épées  à 
deux  mains  4.  Bientôt,  comme  on  pouvait  le  pré- 
voir, les  préparatifs  indiquèrent  une  véritable  dé- 
bauche d'or  et  d'argent  ;  on  fabriqua  pour  les  che- 
vaux des  housses  admirables,  en  drap  d'or,  en  salin 
cramoisi  ;  pour  François  et  ses  onze  tenants,  un 
costume  de  drap  d'or  recouvert  de  drap  d'argenl  : 
pour  le  personnel,  des  paquets  de  vêtements  plus 
dorés,  plus  argentés,  plus  brodés  en  bosse  les  uns 
que  les  autres.  Les  pages  et  l'orchestre  de  trente- 
six  musiciens  reçurent  une  tenue  semblable  ". 
François  lit  aussi  de  riches  présents  ;  il  offrit  à 
Suffolk  un  pourpoint  de  drap  d'or.  Un  seul  de  ses 
mémoires  de  tailleur  dépasse  38,000  livres. 

•  RK.  240,  132,  136-137,  lii  :  cf.  131  v\ 

-  Alain  Bouchard. 

s  KK.  240,  23  («  Jean  Baudichon  »,  peintre).  — 4  ta.,  11,  lil  v",  1  12. 

h  ta.,  14  v.  15  v",  16  et  s..:. Il  v.  54,  57,  10  v°,  11.  13,  143 v",  135. 
On  prit  mesure  à  François  pour  son  armure  à  Chàteauneuf-sur- 
Loire.  /</.,  133. 


378  MARIAGE    El     AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Pour  remédier  à  l'insuffisance  de  ses  écuries,  il 
emprunta  des  chevaux,  notamment  un  «  courteau  » 
de  M.  de  la  Rochefoucauld  l.  Il  en  reçut  de  fort 
loin,  par  le  maréchal  Trivulce,  alors  à  Embrun, 
par  le  lieutenant  de  Théodore  Trivulce,  dans  le 
fond  du  Languedoc  2. 

Il  ne  négligea  pas  non  plus  son  installation  per- 
sonnelle au  palais  royal.  Il  lit  tendre  entièrement 
son  appartement  avec  des  verdures  et  avec  sept 
tapisseries  de  haute  lice,  qu'il  voulut  choisir  lui- 
même,  et  qui  représentaient  les  vents,  les  mois. 
le  zodiaque,  l'arbre  de  discorde3;  les  Filles  re- 
penties lui  confectionnèrent  un  grand  tapis  de  lin. 
Pour  la  salle  à  manger,  il  se  contenta  de  louer 
une  tenture  complète  de  tapisserie4.  Il  lit  tendre 
de  même  les  chambres  réservées  à  Claude  et  à 
Marguerite.  Les  deux  dames  vinrent  en  prendre 
possession  vers  le  1er  novembre  '  ;  quant  à  Louise 
de  Savoie,  retournée,  fort  anxieuse,  à  Romorantin, 
elle  se  tenait  de  là-bas  en  rapports  constants  avec- 
son  fils.  François  lui   envoya    une  parure   de  dia- 

1  François  de  la  Rochefoucauld,  dont  les  deux  fils  aînés,  François 
et  Antoine,  étaient  officiers  de  la  Maison  (compte  de  1513;  IV.  21 178, 
f  39;.  Les  lettres  patentes  d'érection  du  duché-pairie  de  La  Ro- 
chefoucauld (avril  1622)  déclarent  que  Louis  XII  avail  confié  à 
François  de  La  Rochefoucauld  le  «  gouvernement  de  la  personne 
cl  la  direction  des  biens  de  François,  lors  comte  d'Angoulesme, 
depuis  I"  de  ce  nom  ». 

-  KK.  240,  130  v. 

3  Les  premières  à  i  livre-  lo  sous  l'aune,  les  autres  à  70  ou  à 
40  sous  l'aune  [Ici.,  103,  103  V). 

4  A  raison  de  6  sous  par  jour.  Ici.,  102,  103,  104.  —  :'  Ici.,  102. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  379 

niants  de  2  à  3,000  livres  et  des  caisses  de  tapis- 
series: elle  lui  expédia  des  habits1. 

Tant,  de  soucis  n'empêchèrent  pas  le  due  de 
songera  ses  intérêts;  il  obtint,  à  la  fin  d'octobre. 
la  délivrance  du  duché  de  Bretagne  2.  Les  plus 
simples  sentiments  de  convenance  auraient  dû  lui 
montrer  la  nécessité  d'aller  lui-même  on  prendre 
possession;  mais,  les  apprêts  des  joutes  ne  lui  en 
laissant  pas  le  loisir,  il  délégua  Antoine  Du  Prat. 

Enfin,  se  leva  le  jour  suprême  !  Le  lundi  13  no- 
vembre 1514,  François  de  Valois,  ivre  de  joie, 
entra  en  lice  à  deux  heures  de  l'après-midi,  avec 
ses  tenants  et  une  foule  de  trompettes,  d'écuyers, 
de  rois  d'armes  ou  hérauts  royaux  ou  princiers.  La 
tribune  regorgeait  de  monde;  au  premier  rang,  le 
roi.  la  reine.  «  Madame  »  (c'est-à-dire  Claude), 
Mm"  de  Bourbon  '.  Louise  de  Savoie,  Marguerite 
d'Alençon,  Mme  de  Nevers,  puis  toutes  les  daines 
et  demoiselles.  Le  surplus  de  la  cour,  mêlé  au 
public,  remplissait  l'hémicycle.  Gomment  décrire 
des  exploits  qui  remplirent  sept  jours  entiers  ? 
Comment  nommer  tous  ceux  qui  y  brillèrent  ?  Le 
premier  jour,  on  vit  comparaître  Lautrec,  Suffolk,  le 
duc  d'Alençon,  Bavard,  Bonnivet,  Montmorency..., 
les    gens  connus;   François    exécuta   trois  passes. 


i  K.K.  240,  19  v,  13  v",  103.  —  2  A.  de  la  Vigne,  p.  7. 

s  Suzanne  de  Bourbon  avail  dans  sa  bibliothèque  un  exemplaire 
des  Joutes  de  1514  actuellenienl  ms.  IV.  3103)  et  un  exemplaire 
iiu  discours  de  May  du  Breul  à  Marie  d'Angleterre  (ms.  IV.    5104). 


380  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Le  quatrième,  un  flot  d'inconnus  se  présenta  pour 
conquérir  de  la  gloire.  Le  sixième,  François,  dans 
une  joute  contre  M.  de  Créquy  Pontdormi,  reçut 
an  petit  doigt  une  égratignure,  qui  suffit  à  l'arrêter l. 
François  de  Bourdeille  se  distingua  dans  la  der- 
nière séance  2. 

Chaque  fois,  François  faisait  une  entrée  superbe 
et  très  martiale,  dans  des  costumes  voyants,  qui 
variaient  sans  cesse  :  un  jour,  c'était  du  drap  d'or 
recouvert  de  satins  multicolores,  le  lendemain  un 
costume  tout  blanc  ;  ses  tenants  et  ses  musiciens 
l'escortaient  toujours  en  costumes  identiques.  La 
troupe,  agitant  ses  hauts  panaches,  commençait 
par  faire  deux  fois  le  tour  du  cirque  ;  après  la 
représentation,  elle  faisait  encore  une  fois  la  tour- 
née, pour  les  applaudissements. 

La  joute  obtint  un  succès  prodigieux  et  laissa 
comme  une  traînée  d'honneur3;  là  prirent  nais- 
sance certaines  réputations  durables,  par  exemple 
celle  d'Adrien  de  Gamaches  4.  D'autres  divertisse- 
ments s'y  mêlèrent  :  tel  le  long  discours  prononcé, 
le  26  novembre,  par  May  du  lireul,  professeur  en 
Sorbonne,  pour  comparer  les  roses  et  les  vertus  ', 


1  Journal  de  Louise  de  Savoie 

2  Brantôme  dil  aussi  qu'il  avait  jouté  souvent  contre  François 
(X,  53). 

3  Bouchet,  Epistres  familières,  ép.  14. 

*  Wulson  de  la   Colombière,  Le  vrai  Théâtre  d'honneur  et  de 
chevalerie. 
5  Fr.  5104    exemplaire  de  M'"°  de  Bourbon 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  381 

ou  encore  les  vers,  très  plats,  offerts  par  Valerand 
de  la  Varanne1.  Bref,  tout  le  inonde  s'amusa. 

Grâce  à  l'entraînement,  on  ne  se  préoccupait 
plus  de  l'avenir.  La  naissance  du  lils  du  roi, 
la  descente  en  Italie,  la  conquête,  tout  cela 
paraissait  simple  et  fait.  L'expédition,  dont  per- 
sonne ne  voulait  plus  entendre  parler  six  mois 
plus  tôt,  excitait  l'enthousiasme.  On  portait  aux 
nues  Bourbon,  son  futur  commandant  :  après 
le  roi,  personne  ne  jouissait  d'une  popularité  pa- 
reille, aussi  indiscutée  2  ;  il  semblait  l'appui  de  la 
monarchie,  le  second  roi,  qui  sait  ?  peut-être  un 
régent  éventuel;  il  y  avait  foule  près  de  lui,  l'am- 
bassadeur de  Venise  en  tète  3. 

Il  advint  ainsi  qu'après  tant  de  travaux,  après 
un  mois  entier  de  fêtes  4,  François  se  trouvait 
en  définitive  relégué  à  un  rang  subalterne.  Pour 
comble  de  malheur,  il  lui  arriva  une  aventure 
assez  désagréable.  Des  contlits  surgirent  en  Bre- 
tagne 3,  et  sept  délégués  bretons  vinrent  exposer 
leurs  doléances  en  plein  parlement  de  Paris,  qui 
leur  lit  les  honneurs  d'une  audience  solennelle, 
sous  la  présidence  personnelle  du  roi  ;  M.  de  La- 


1  E.  Prarond,  Trois  poèmes  de  Valerand  de  la  Varanne.  Paris, 
1889. 

2  Di'p.  de  l'ambassadeur  de  Venise,  7  novembre  1514.  —  3  /(/., 
14  novembre.  —  4  I</.,  19  novembre. 

■'•  Le  bibl.  Jacob,  Louis  XII  et  Anne  de  Bretagne.  François  vou- 
lait tirer  de  l'argent  de  la  Bretagne.  Il  réussit  à  en  extraire 
15,000  livres  le  24  décembre  (KK.  240). 


382  MARIAGE    ET    AVENEMENT    DE    FRANÇOIS 

val,  un  d'entre  ces  gêneurs,  prit  la  parole  et  s'ex- 
prima en  termes  extrêmement  désobligeants  :  il 
prononça  un  vif  éloge  de  la  reine  Anne  de  Bre- 
tagne, il  se  plaignit  des  traitements  infligés,  sui- 
vant lui,  à  un  pays  qu'on  devait,  toujours  suivant 
lui,  se  trouver  heureux  de  posséder  l. 

Le  duc  de  Valois  resta  un  peu  à  l'écart.  Sa  com- 
pagnie ne  figura  pas  parmi  les  belles  et  martiales 
bandes  désignées  pour  aller  une  fois  de  plus  fou- 
ler le  sol  de  la  Lombardie  2.  Bourbon  travaillait 
avec  le  roi,  et  obtint  une  augmentation  de  l'effec- 
tif de  l'armée  expéditionnaire3.  Les  grandes  déci- 
sions se  prenaient  entre  le  roi  et  lui  ;  il  eut  môme 
le  tort  de  s'en  vanter  et  de  dire  que  ni  Robertet  ni 
le  duc  de  Valois  n'y  pouvaient  rien4. 

On  s'imagine  probablement  que  François  trahis- 
sait son  mécontentement  par  des  boutades.  Ce  serait 
bien  mal  le  connaître.  Avec  ses  formes  expansives, 
il  n'était  pas  de  ces  hommes  qui  se  laissent  gou- 
verner par  des  sentiments,  ni  que  leur  langue 
entraîne  :  il  sortait  d'une  trop  bonne  école.  Un 
moment,  au  début,  il  voua  franchement  à  l'exécra- 
tion Rothelin,  le  grand  coupable  du  mariage,  mais  il 


1  Fr.  26113,  1338.  D'après  les  historiens  du  chancelier  Du  Pr.it, 
Du  Prnt,  après  sa  mission  malheureuse  en  Bretagne,  se  serait 
retire  à  Cognac,  prés  de  Louise  de  Savoie  (Jacqueton,  La  Poli- 
tique extérieure  de  Louise  de  Savoie,  p.  14). 

2  Liste  annexée  à  la  dépêche  de  Dandolo,  du  14  novembre. 

3  Fr.  2960,  10. 

4  Dépêche  de  Dandolo. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  383 

se  ravisa  vite,  pour  dissimuler  ses  calculs,  comme 
d'habitude,  sous  une  allure  évaporée.  Des  Abbeville, 
il  exprimait  à  son  ami  Fleuranges  une  vive  joie, 
«  la  plus  grande  qu'il  eût  eue  depuis  vingt  ans  '  >>, 
car  «  je  suis  seur,  ou  on  m'a  bien  fort  menti,  qu'il 
est  impossible  que  le  Roy  et  la  Revue  puissent 
avoir  enfans  2  ».  Cependant  Louis  XII  montrait 
une  grande  satisfaction.  En  excellents  rapports  ;i\  ec 
son  beau-frère,  Henri  VIII,  il  lui  envoya  un  beau 
genêt  d'Espagne,  caparaçonné  d'or,  et  lui  écrivit 
sa  joie  ;  Henri  répondit  affectueusement:  il  espé- 
rait bien,  disait-il,  que  l'esprit  un  peu  capricieux 
de  sa  sœur  ne  nuirait  pas  aux  rapports  conjugaux, 
«  et  ainsi  lui  donnâmes  avisement  et  conseil  avant 
son  département,  ajoutait-il,  et  ne  faisons  aucun 
doute,  l'un  jour  plus  que  l'autre,  ne  la  trouvez 
telle  que  doit  être  envers  vous  et  faire  toutes 
choses  qui  vous  peuvent  venir  à  gré,  plaisir  ou 
contentement 3  ». 

Evidemment,  Marie  ne  devait  pas  s'éprendre  de 
Louis  XII  ;  le  danger  venait  moins  de  là  que  de 
ce  qu'on  la  croyait  abordable  et  résolue  à  donner 
enfin  à  la  France  un  héritier.  Un  s'apercevait 
qu'elle  accordait  à  Suffolk  des  marques  d'amitié 
très  particulières'1  ;  François  organisa  une  surveil- 
lance draconienne  :  sous  un  prétexte  quelconque, 
il  enjoignit  à  Mme  Claude  de  ne  jamais  sortir  de  la 

'  Il  avail   vingt    ans.  —  2  Fleuranges.  —  :;    20  octobre  1314. 
Fr.  2960,  11"  10,  —  ;  l-'leuranges. 


384  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DP.    FRANÇOIS 

chambre  de  la  reine  pendant  la  journée;  la  nuit, 
Mme  d'Aumont,  en  qualité  de  dame  d'honneur,  y 
couchait  '. 

Or,  voilà  que  Marie,  à  force  de  voir  le  beau 
François  chamarré  d'or  dans  son  escorte  ou  dans 
des  joutes,  s'avisa  de  le  trouver  à  son  goût,  et  le 
prince,  malgré  sa  fidélité  à  Mme  Disomme,  n'eut 
pas  fort  à  faire  pour  donner  dans  le  piège.  Il  y 
don ua  même  complètement  ;  c'était  la  première 
t'ois  que  l'amour  lui  jouait  un  tour  aussi  machia- 
vélique :  encore  un  peu  «  et  le  mystère  s'en  allait 
jouer  »,  comme  dit  Brantôme.  Un  courtisan,  d'ha- 
bitude facétieux,  mais  qui  se  trouva  très  sérieux 
ce  jour-là,  Grignols,  vit  le  péril  et  n'hésita  pas  à 
faire  son  devoir  ;  il  prit  le  prince  à  part,  et  lui 
adressa  un  sermon,  que  nous  demandons  à  ne  pas 
reproduire;  il  s'agissait,  en  substance,  de  savoir 
si  le  prince  renonçait  à  la  couronne  et  préférait 
avoir  à  s'incliner  un  jour  devant  son  bâtard.  Les 
tableaux  les  plus  énergiques  n'y  tirent  rien:  Fran- 
çois, tout  à  fait  hors  de  lui.  ne  raisonnait  plus, 
n'entendait  plus,  il  n'avait  plus  d'yeux  que  pour 
sa  nouvelle  conquête,  une  conquête  délectable,  pas 
banale.  Il  fallut  d'urgence  mettre  le  fer  dans  la 
plaie  :  Grignols  alla  trouver  Louise  de  Savoie,  et, 
bon  gré,  mal  gré,   François  lâcha  la  proie'7.  Evi- 

1  Fleuranges. 

-  Peut-être  est-ce  à  ce  moment  que  remontent  ses  rapports 
avec  M'"0  de  Châteaubriant. 


MARIAGE    i;i     AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  38o 

demment  une  de  ses  plus  fortes  objections,  c'est 
qu'on  voulait  lui  imposer  un  sacrifice  en  pure 
perle:  nous  reconnaissons  bien  là  sou  espritavisé. 
La  crise  prit  «loue  une  tournure  salutaire;  il  en 
résulta  tout  un  règlement.  On  négocia  avec  Sut- 
folk,  devenu,  à  L'étonnement  général,  ambassadeur 
d'Angleterre  '  ;  Suffolk  voulu!  bien  comprendre 
les  choses,  et,  en  échange,  il  fallut  tout  simple- 
ment lui  promettre  la  reine  en  noces  officielles  '. 

Marie  d'Angleterre,  gaie  comme  un  oiseau,  fri- 
vole, mondaine,  légère,  bouleversa  immédiate- 
ment la  cour.  Ce  n'était  autour  d'elle  que  galan- 
teries 3.  On  ne  reconnaissait  [dus  Louis  Xli  :  le 
pauvre  homme  devint  prodigue4.  Sa  femme  avait 
apporté  de  Londres  de  fort  beaux  diamants;  il  y 
ajouta  tous  les  diamants  de  la  couronne5,  tous  ceux 
de  sa  maison  G,  et  ce  don  satisfit  à  peine  la  reine, 
qui,  dès  son  veuvage,  trouva  encore  moyen  de 
réclamer  un  gros  diamant,  nommé  le  Miroir  de 
Naples,  une  couronne  et  des  rubis,  des  émeraudes, 
des  perles7.  Le  roi  se  transforma  en  homme  mon- 
dain et  galant:  lui  qui.  depuis  des  années,  vivait 
d'un  régime  sévère  et  de  précautions,  il  se  coucha 
à  minuit  au  lieu  de  six  heures  du  soir,  il  lit  «  du 
gentil  compaignon  avec  sa  femme8»;    il    restai I 


1   Fleuranges.  —   2  Brantôme.  --  3  Bouchet,  ép.  14.  —  '  ht.  — 
6  K.  si).  5. 

6  Dép.  de  Dandolo,  4  janvier  15-15.  A.  de  Venise. 

7  J.  SJ20,  8,  —  s  Le  loyal  serviteur. 


386  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

le  matin  au   lit  avec    elle,  en  propos  charmants, 

Au  lici  d'amoureuse  alliance... 

Soubz  le  drap  d'or  couvert  d'orfebvrerie 

Qui  reluysoit  en  fine  pierrerie  1  ; 

il  déjeuna  à  midi,  au  lieu  de  huit  heures  du  ma- 
tin... Aussi  le  voyait-on  dépérira  vue  d'oui.  Tout 
le  monde  s'apercevait  de  sa  décadence  et  en  au- 
gurait bien  mal  :  le  roi  d'Angleterre,  clamait  la 
bazoche  à  gorge  déployée,  a  donné  là  au  roi  de 
France  «  une  haquenée  pour  le  porter  plus  vite 
et  plus  doucement  en  Enfer  ou  au  Paradis  ». 
Louis  n'était  pas  raisonnable  ;  le  dévouement, 
même  admirable  comme  celui-là,  a  ses  limites. 
Qui  veut  aller  loin,  ménage  sa  monture,  a  dit  le 
Fabuliste. 

Depuis  le  8  octobre,  le  bon  prince  se  voyait  sou- 
vent réduit  à  garder  le  lit  des  journées  entières. 
La  jeune  reine  alors,  saisissant  sa  guitare,  chan- 
tait des  romances,  à  la  grande  délectation  du 
pauvre  malade.  Les  médecins  finirent  par  s'in- 
surger et  par  parler  très  sérieusement.  Rien  ne  lit; 
Louis,  dans  son  zèle,  courait  à  sa  perte,  avec  une 
ferveur  de  néophyte. 

Un  mois  et  demi  après  son  mariage,  un  mois 
après  les  joutes,  vers  la  fin  de  décembre,  il  reprit 
le  lit  ;  on  crut  généralement  à  une  nouvelle  crise 

1  Bouchet,  ép.  lï. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  387 

comme  les  autres,  encore  quelque  passée  de  fai- 
blesse. Le  roi,  au  contraire,  ne  se  lit  aucune 
illusion  ;  il  se  jugea  perdu,  manda  François 
à  son  chevet  et  le  lui  dit.  11  se  confessa,  com- 
munia pieusement ,  et ,  selon  sa  prédiction, 
quelques  jours  après,  l'agonie  se  déclarait.  Elle 
fut  longue.  Ce  corps  si  fatigué  possédait  encore  un 
ressort  extraordinaire;  «  il  list  à  la  mort  tout  plein 
de  mines  ».  Le  soir  du  1"  janvier  1515,  par  une 
nuit  de  tempête  épouvantable,  quelques  fidèles 
amis,  Rothelin,  La  Trémoïllc,  Mme  de  Bourbon, 
plusieurs  prélats,  le  confesseur  Guillaume  Parvi, 
des  officiers,  entouraient  le  lit  funèbre  ;  quelques 
Anglais  représentaient  la  reine.  Le  roi  expira  vers 
minuit1. 

Le  duc  de  Valois  avait  eu  soin,  dans  la  journée, 
de  toucher  ses  émoluments  de  gouverneur  de 
Blaye  :.  En  pleine  nuit,  il  vit  sa  chambre  envahie 
par  une  foule  empressée3...  11  témoigna  une  joie 
sans  mélange  :  «Les  belles  ('trémies!  s'écrie  son 
ami  Fleuranges,  et  que  le  jour  de  l'an  lui  était 
propice  !  Né  un  jour  de  l'an  '\  il  avait  perdu 
son  père  un  jour  de  Tan,  il  perdait  Louis  XII 
un  jour  de  l'an.   » 


i  Fleuranges;   Du  Bellay;    Journal  de   Louise   de  Savoie;    Le 
loyal  serviteur  ;  D'Achery,  Spicilegium,  [11,852. 
-  Archives  historiques  de  la  Gironde,  X,  236. 

3  A.  de  la  Vigne. 

4  C'est  une  erreur  ;  il  était  né  le  1:2  septembre  L494. 


388  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Marie  d'Angleterre  n'apprit  son  veuvage  que  le 
lendemain;  d'après  le  poêle  Bouchot,  elle  se  pâma 
si  bien  qu'il  fallut  lui  apporter  des  sels  '. 

Louise  de  Savoie  reçut  également  la  nouvelle. 
le  2,  et,  le  3,  en  toute  hâte,  elle  quittait  Romoranlin. 
Elle  régnait  enfin,  enfin  ! 

L'économe  Louis  XII  avait  dépensé  52,000  livres 
pourlelonget  solennel  enterrement  de  Charles  VIII, 
auquel  si  peu  de  souvenirs  le  rattachaient;  le  fas- 
tueux François  IC1  ne  dépensa  pas  13,000  livres 
pour  enterrer  son  beau-père.  On  ne  perdit  pas 
de  temps.  Le  corps  fut  transporté  à  Notre-Dame 
dès  le  3  janvier,  et  à  Saint-Denis  le  4.  François 
annonça  son  avènement  par  des  lettres  datées 
du  2  janvier  *. 

Le  Ciel  réservait  encore  une  épreuve.  Marie 
d'Angleterre  se  déclara  grosse.  Là-dessus,  Bran- 
tôme part  d'un  bon  éclat  de  rire;  selon  lui,  Marie, 
qui  avait  pris  goût  à  la  couronne,  était  prête  à  tout 
pour  la  conserver  et  préparait  simplement  quelque 
tour  de  sa  façon  ;  mais  Louise  de  Savoie,  qui  ne  se 
piquait  pas  de  naïveté,  s'adressa  à  des  médecins 
et  exigea  immédiatement  des  preuves  'J.  Du  Bellay 
présente  les  choses  dans  une  pénombre  plus 
douce  :  il  excuse  l'erreur  de  la  reine,  et,  à  l'en 
croire,  Marie  elle-même   s'empressa  ensuite  de  la 


■  Kpitre  11". 

2  Miguel,  Rivalité  de  François  I  '  et   de  Charles-Quint,  I,  p.  G2. 

■:  I\';  641. 


MARIAGE    ET    AVENEMENT    DE    FRANÇOIS  389 

démentir1.  Les  éléments  nous  manquent  pour  opter 
entre  ces  deux  versions. 

Marie  d'Angleterre  reçut  aussitôt  un  beau 
douaire  de  55,000  livres  de  rente2.  Pour  que  le 
comique  ne  perdît  pas  ses  droits,  un  prélat,  italien 
et  diplomate,  crut  extrêmement  opportun  de  lui 
adresser  un  long  dithyrambe  trilingue,  italien, 
espagnol  et  latin,  afin  de  calmer  sa  douleur.  L'au- 
teur de  cet  innocent  factura  aborde  sans  sourciller 
les  points  délicats  ;  il  salue,  dans  la  jeune  veuve, 
une  Lucrèce,  une  Pénélope,  une  inconsolable;  il 
l'exhorte  à  ne  pas  se  remarier,  à  jouir  en  paix  de 
son  goût  pour  les  lettres  et  de  la  conversation  des 
lettrés  :  il  lui  met  dans  la  bouche  des  déclarations 
attendries,  et  entame  avec  elle  un  colloque  plato- 
nicien extrêmement  élevé  :i. 

François  Ie'  s'en  tira  plus  spirituellement.  Il 
tint  sa  parole,  et  autorisa  Suffolk  à  épouser  Marie, 
sans  lui  faire  perdre  le  titre  de  reine  et  le  douaire. 
Il  faut  ajouter  que  cette  union  souleva  un  cer- 
tain dégoût,  d'abord  chez  Henri  VIII,  qui  voulait 
bien  d'un  Brandon  dans  les  bonnes  grâces  de  sa 
sieur,  mais  non  dans  sa  famille  (c'était  le  goût  du 
temps),  et  puis  \\  la  cour  de  France,  où  Ton  gémit 

i  M.  .In  Bellay;  A.  de  la  Vigne. 

-  Compose  de  La  Saintonge,  avec  La  Rochelle  et  Saint-Jean-d'An- 
gely,  Rochefort,Chinon,LoudunetlecomtédePézenas(J.922,  ir  12). 

3  Epistola  consolatoria  de  morte  Ludovici  XII,  régis  Francorum, 
imp.  par  Henri  Estienne,  le  22  avrillDlu,  plaq.  de  IG  il'.  Cf.  lat. 
6206.  Cf,  Hugoni  Ambertani,  Silvse  celebratissimse  ;  in-S",  1616. 


390  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

de  voir  dégrader  le  titre  de  reine  de  France.  Fran- 
çois Ier  lui-même,  se  rappelant  le  piège  impardon- 
nable d'où  sa  mère  l'avait  tiré,  écrivit  ceci  sous 
un  portrait  de  Marie  :  «  Plus  sale  que  reyne1...  » 
Quant  au  reste,  il  arriva  ce  qu'on  pouvait  faci- 
lement prévoir  :  la  vie  la  plus  misérable  pour 
Claude  de  France;  pour  Renée,  l'état  de  duchesse 
de  Ferrare.  Lautrec  devint  gouverneur  de  Guyenne, 
Bourbon  connétable,  Louise  de  Savoie  duchesse 
d'Anjou2,  Pontbriantun  favori,  Alexandre  de  Saint- 
Gelais  un  ami3,  Mellin  de  Saint-Gelais  le  premier 
des  poètes,  Charles  de  Saint-Gelais  grand  aumô- 
nier de  Louise  4.  Le  vieux  peintre  Robinet  Tes- 
tard  resta  en  pension5.  François  Ier  affecta  aussi  de 
garder  bon  souvenir  d'Amboise  :  dès  les  premiers 
jours,  il  confirma  à  la  ville  ses  privilèges6,  mais  le 
bailli  Raymond  de  Désest  dut  donner  immédiate- 
ment sa  démission7. 

i  Rouard,  François  I"  chez  il/me  de  Boisy,  planche  VIII. 

2  Chronique  de  Dupent.  Son  fils  lui  conféra  le  droit  royal  de 
faire  grâce;  mais,  sur  1rs  représentations  du  parlement,  il  dut  le 
lui  retirer  le  9  mars  (IV.  3911, f°  42). 

s  Alexandre  de  Saint-Gelais,  seigneur  de  Lansac.  entré  sous 
Louis  XII  au  service  du  roi  de  Navarre,  devint  ambassadeur  de 

France;  il  sert  de  témoin  lors  de  la  transaction   concl ntre 

Lucien  Grimaldi  et  le  bâtard  René  de  Savoie,  à  Romorantin,  dès 
le  S  juillet  1515  (Saige,  Doc.  rel.  à  Monaco,  11,  152):  après  sa. 
mort,  sa  veuve  recul  une  pension  [Titres  Saint-Gelais,  '.'<). 

*  11  donna  sa  traduction  du  livre  des  Machabées  en  1514,  1518, 
1556,  et  La  politicque  de  la  chose  publicque  (attribuée  aussi  à 
l'évêque  d'Uzès).  CI',  le  Catal.  de  la  biblioth.  de  François  I°r,  par 
Michelant,  p.  47. 

5  Fr.  3054,  f"  28,  28  v\ 

fi  GhevaMer,  hiventaire  des  arch.  d'Amboise,  p.  8.  —  7  Id.,  p.  316. 


MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS  H91 

On  commanda  à  Gaston  de  Foix  un  tombeau 
charmant,  où  Apollon,  Jupiter,  Bucéphale...  enca- 
drèrent les  plus  beaux  exploits  '. 

Louise  de  Savoie  tire  la  morale  de  l'histoire  avec 
sa  modestie  habituelle  :  «  Mon  iils,  dit-elle,  fut  oint 
et  sacré...  Pour  ce,  suis-je  bien  tenue  et  obligée  à 
la  divine  miséricorde,  par  laquelle  j'ay  esté  ample- 
ment récompensée  de  toutes  les  adversités  et  incon- 
véniensqui  m'estoient  advenus  eu  mes  premiers  ans 
et  en  la  fleur  de  ma  jeunesse.  Humilité  m'a  tenu 
compagnie,  et  Patience  ne  m'a  jamais  abandonnée.  » 

Que  dire  de  plus  ? 

Louise  louchait  à  l'avenir  si  durement  préparé, 
au  fruit  de  vingt-cinq  ans  de  labeur  et  d'ambi- 
tions. Désormais,  elle  voudra  en  jouir,  ce  qui  est 
le  fait  des  sages.  On  ne  parlera  plus  que  d'Amour 
et  d'Empire.  Pour  aborder  la  duchesse  d'Anjou,  il 
conviendra  de  l'appeler  «  très  excellente  et  ver- 
tueuse perle  resplendissant  en  Occident,  très  su- 
blime, auguste  et  de  puissance  incompréhensible 
Princesse  :  »...  Elle  va  tout  diriger,  son  iils  et 
les  amours  de  son  iils  :  mais  avec  quelle  piété  ! 
Dans  sa  bibliothèque,  cherchons  maintenant  le 
Chapelet  de  vertuz  :'\  le  Triomphe  des  vertus,  les 

i  Projet  du  tombeau  de  Gaston  de  Foix  par  le  Bambaja,  dessin 
de  South  KensingtoD  Muséum,  repr.  par  Muntz,  llist.  de  l'art,  lin- 
lie,  âge  d'or,  3 18. 

-  Fr.  2286. 

3  Fr.  1892.  Le  chappellet  des  vertus,  et  les  vices  contraires  a 
ycelles,  imprimé  par  Philippe  Le  Noir,  libraire,  à  l'enseigne  de 
la  Roze  blanche,  vers  151b,  pet.  in-4°  j:ofh.  de  .'JÛ  ff. 


392  MARIAGE    ET    AVÈNEMENT    DE    FRANÇOIS 

Rondeaux  des  vertus  l,  la  Vie  de  saint  Jérôme, 
dont  la  première  miniature  représente  une  vierge 
offrant  le  livre  à  une  Louise  de  Savoie  épaissie  '-'  ; 
des  copies  de  sermons3;  «  un  discours  sur  le  zèle  que 
doivent  avoir  les  princes  à  l'estat  de  l'Eglize  4  »  ;  la 
Généalogie  de  Bourbon,  qui  consacre  Louise  fille 
de  saint  Louis  5  ;  la  Vie  de  Blanche  de  Castille, 
où  la  régente,  admirablement  peinte  sous  les 
traits  de  Blanche  de  Castille,  tient  le  gouvernail 
de  l'Etat  6.  Elle  va,  comme  on  sait,  faire,  avec 
douceur,  exiler,  pendre  ou  brûler  quelques  objets 
de  ses  rancunes,  et  montrer  une  grande  intel- 
ligence politique,  rendre  de  très  importants  ser- 
vices, car  l'art  politique  et  la  perfection  morale 
ne  se  ressemblent  pas  ". 

1  Musée  de  Cluny.  —  -  Fr.  121.  --  3  Fr.  2449.  —  l  Fr.  950.  — 
•"•  Fr.  5719.  —  ';  Fr.  5715. 

7  Pour  la  carrière  politique  de  Louise  de  Savoie,  on  peut  voir 
l'ouvrage,  selon  nous  un  peu  optimiste,  de  .M.  P.  Paris,  Études  sur 
François  I",  roi  de  France,  sur  sa  vie  privée  et  son  règne.  Paris. 
1885,  2  vol.  in-8",  et  l'œuvre  claire,  savante,  malgré  d'inévitables 
erreurs  de  détail,  de  M.  G.  Jacqueton,  La  Politique  extérieure  de 
Louise  de  Savoie,  Paris.  1892,  1  vol.  iii-S°  (Bibliothèque  de  l'École 
des  Hautes  Etudes). 


FIN 


TABLE  DES  MATIERES 


Pages. 

Avant-propos 

Les  parents  de  François  I" 9 

Le  veuvage  de  Louise  de  Savoie ;j1 

L'idée  du  Beau • .  •  ■ (i<> 

Louis  XII  et  l'installation  d'Amboise 100 

Le  régime  d'Amboise '-- 

Libération  de  Louise  de  Savoie 135 

Éducation  et  mariage  des  enfants  de  Louise  de  Savoie.....  l9o 

Le  dur  de  Valois  à  la  cour. 248 

Les  premières  armes  du  duc  de  Valois 307 

Mariage  et  avènement  de  François .  356 


DU  MÊME  AUTEUR 


Histoire   de  Louis  XII  :    1"  partie,   Louis  d'Orléans,  3  vol.  in-8". 

Paris,  Ernest  Leroux. 
La  Diplomatie  au  temps  de  Machiavel,  •')  vol.  in-8".  Paris,  Ernest 

Leroux. 
Les  origines  de  la  Révolution  française  au  XVI    siècle.  La  veille 

de  la  Réforme,  1  vol.  in-8".  Paris,  Ernesl  Leroux. 
Jeanne  de  France,  duchesse   d'Orléans   et   de   Berry,  1  vol.  in-8". 

Paris,  II.  Champion. 
Procédures  politiques  du  règne  de  Louis  XII,  1  vol.  in-4".  Paris, 

Imprimerie  nationale  [Collection  îles  Documents  inédits  relatifs 

à  l'Histoire  de  France  . 
Œuvres  de  Jean  de  la  Taille,  seigneur  de  Bondaroy,  '<  vol.  in-16. 

Paris,  Willem. 
Gilles  de  Rais,  dit  Barbe-bleue  (on  collaboration  avec  M.  Bossard), 

1  vol  in-S".  Paris,  Champion. 
Étude   sur  la  condition   forestière    de    l'Orléanais,    1    vol.    in-8". 

Orléans,  [Ierluison. 
La  conquête  du  canton  du  Tessin  par  les  Suisses,    1    vol.    in-8". 

Torino,  Bocca. 
Chroniques  de  Louis  XII  par  Jean  d'Auton,  i  vol.  in-8-  (publications 

de  la  Société  de  l'Histoire  de  France  . 
Rapports  du  Secrétaire  général  de  la  Société  d'Histoire  diploma- 
tique, années  1887-1894. 
Un  essai  d'Exposition  internationale  en  1470  (Comptes  rendus  de 

l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  1889  . 
Une  vieille  ville  Normande,  Caudebec-en-Caux,  1  vol.  in-8°.  Paris, 

Champion. 
Les   Juifs   dans  les  États  français  du   Saint-Siège,    1  vol.    in-8". 

Paris,  Champion. 
L'entrevue  de  Savone,  1507,  broch.  in-8",  Paris.  Leroux. 


TOURS 


IMPRIMERIE    DESLIS    FRERES 


6,  rue  Gambelta.  U 


;  iggn 


DC  Maulde  Le,  Claviere,  Mairie 

113  Alphonse  René   de 

M3V  Louise  de  Savoie  et 

François  Ier 


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